L'Economie politique et le Travail, à propos du livre de Jules Simon

L'Economie politique et le Travail, à propos du livre de Jules Simon
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 67 (p. 616-644).
LE TRAVAIL
ET
L'ECONOMIE POLITIQUE

Le Travail, par Jules Simon, 3e édition. Paris, 1866.

Pendant que la politique générale est si profondément agitée, il est une question que ne sauraient étouffer ni les notes de la diplomatie ni le bruit des armes, et qui survivra aux luttes de la force et aux congrès, c’est la question du travail. Elle s’impose à notre génération comme une conséquence des libertés que nous avons conquises, elle commande l’attention et l’étude non-seulement parce qu’elle intéresse la société tout entière, mais aussi parce qu’elle puise chaque jour dans les rangs pressés de notre démocratie des défenseurs plus ardens et plus habiles. Elle est, on peut le dire, attachée aux flancs du XIXe siècle. Ne nous plaignons pas de la prééminence que conserve, même dans les circonstances les plus graves, cette grande question. Félicitons-nous au contraire de ce qu’elle occupe désormais la première place dans le mouvement des esprits.

Depuis vingt ans, les publicistes qui aspirent à exercer quelque influence sur l’opinion, les hommes d’état qui cherchent ailleurs que dans les procédés vulgaires de gouvernement la base solide de leur renommée, des souverains même s’appliquent à résoudre le problème. Comment contester le développement que cette seule question a imprimé aux études économiques ? Si l’on voulait recueillir les écrits et les discours qui ont été consacrés à la cause du travail considéré soit au point de vue théorique, soit au point de vue pratique, on formerait une bibliographie telle qu’aucune science ne pourrait en présenter de comparable tant par l’abondance que par la variété des matériaux. Ce ne sont plus seulement les économistes de profession qui, malgré les dédains trop souvent opposés à leurs démonstrations spéciales, s’obstinent à analyser les lois du travail Tout le monde se met vaillamment à l’œuvre. Depuis le savant qui interroge les secrets de la matière jusqu’au simple touriste qu’un caprice promène à travers le globe, tous ceux qui apportent devant le public le fruit de leurs découvertes ou de leurs observations croient devoir s’occuper, s’inquiéter, ne fût-ce qu’incidemment, de la question première et suprême. Le savant aime à faire ressortir les services que ses méditations rendent au travail et au bien-être universel ; le voyageur ne se contente plus de décrire les aspects pittoresques des pays qu’il a parcourus : il étudie, il compare les conditions de la production et le sort des populations ouvrières ; il se résigne à paraître quelque peu économiste. Ouvrez les romans modernes, la fiction y tient moins de place qu’autrefois ; les sujets et les personnages sont plus réels ; l’imagination descend des régions nuageuses de l’idéal, et, au risque de ternir sa robe blanche à la poussière du chemin, elle pénètre dans de nouveaux domaines où elle rencontre au milieu des foules qu’elle dédaignait naguère, non plus seulement des sentimens, des passions, des émotions, mais encore des instincts, des besoins, des souffrances, qu’elle prétend, elle aussi, analyser et décrire. Quant à la littérature politique, est-il besoin de rappeler que, s’attachant avant tout à la popularité pour conquérir l’influence, elle a pour objet principal et presque exclusif l’étude du problème qui concerne le plus directement l’immense armée du suffrage universel ?

Il n’y a donc pas de cause qui soit plus généralement défendue que celle du travail, et ce n’est que justice. D’où vient cependant que, malgré le concours de tant de bonnes volontés, la lumière ne soit pas encore complète ? D’où viennent les contradictions véhémentes que se renvoient, sans aucun profit, des esprits animés d’une égale passion pour le bien et également sincères ? C’est que, dans l’entraînement d’un débat où l’élément politique tend à prendre une trop grande part, les vérités fondamentales que la science enseigne sont trop souvent négligées ou méconnues. Ce qui est simple et clair quand on s’en tient aux principes devient obscur et confus dès que l’on y mêle les intérêts des partis et les préjugés populaires. Par exemple, malgré les progrès incontestables de l’esprit public sur ces matières, n’entendons-nous pas encore dire tous les jours qu’il y’a entre le capital et le travail un antagonisme permanent et inévitable, de telle sorte que, pour rétablir la justice dans la société industrielle, il faudrait faire table rase de ce qui existe et appliquer des règles complètement nouvelles ? S’il est démontré au contraire que la science pure, dégagée de toute préoccupation politique, consacre des principes et recommande des lois qui assurent l’harmonie entre le travail et le capital, la discussion sera plus utile en même temps qu’elle deviendra moins acerbe, et l’intérêt populaire n’en sera que mieux servi. — Nous citons cet exemple parmi les nombreux problèmes qui s’agitent de notre temps dans l’intérêt du travail. Le dernier ouvrage publié par M. Jules Simon nous fournit l’occasion toute naturelle d’examiner sous quelques-uns de ses aspects cette grave question que l’éminent écrivain a traitée, comme philosophe et comme économiste, avec l’autorité qui lui appartient.


I

Rien de plus difficile que de trouver une définition complète pour ce qui est à la fois simple et général. Interrogez successivement le philosophe, l’économiste, le commerçant, l’ouvrier ; demandez-leur ce qu’ils entendent par ce mot travail, et vous aurez autant de définitions que de réponses. Mais est-il bien nécessaire de s’attacher à définir avec la rigueur et la précision scientifiques ce que l’esprit conçoit aussitôt que le mot seul est prononcé ? Au seuil des sciences mathématiques se présentent des axiomes qui ne comportent point de démonstration, et qu’il suffit, d’exprimer pour que l’intelligence les admette comme incontestables ; de même, dans l’ordre moral, il existe des faits qui sautent aux yeux, des lois qu’il suffit d’énoncer pour qu’elles commandent l’universel respect. Nous savons, autant par instinct que par expérience, en quoi le travail consiste, et nous pourrions nous passer d’une définition qui risquerait de ne point comprendre dans les termes imparfaits du langage humain tous les modes ni tous les objets du travail.

Ici toutefois la langue vulgaire, en attribuant au terme une signification restreinte, tend à fausser l’idée même, et elle, commet une erreur qui dépasse la portée d’une simple erreur grammaticale. Aux yeux du plus grand nombre, le travail n’est que le pénible effort des bras : celui-là seul travaille qui peine sous un rude labeur, la sueur au front. Depuis longtemps déjà, l’économie politique s’est appliquée à modifier cette opinion incorrecte en revendiquant pour tous les efforts, corporels ou autres, qui concourent à la production, le droit et l’honneur d’être considérés comme les enfans du travail : rectification incomplète encore car, uniquement préoccupée des actes qui créent dans la société le bien-être et la richesse, l’économie politique avait surtout en vue les opérations de l’industrie ; elle se bornait à réunir sous le même drapeau, comme associés dans la même lutte contre la matière, l’intelligence qui dirige et le bras qui exécute, et elle ne s’aventurait pas à franchir les limites de la production matérielle. Il était réservé à la philosophie de restituer au mot travail son sens général et vrai, c’est-à-dire de montrer que, dans le monde où nous vivons, le travail est la loi première à laquelle tout homme est assujetti et qui donne le mouvement et la vie à la société tout entière. Le travail apparaît, non plus seulement dans les opérations industrielles qui exigent l’emploi successif ou simultané de l’intelligence et des bras, mais aussi dans tous les détails de la vie sociale. Que les habitudes du langage conservent à une catégorie particulière de travailleurs la qualification d’ouvriers, il n’en demeure pas moins établi que la loi s’impose à tous, que pour tous le devoir existe, que riches et pauvres y sont pareillement soumis. Grâce à la philosophie, cette notion, s’est propagée au point de devenir presque un lieu commun moral ; il importe maintenant qu’elle soit acceptée et reconnue comme un lieu commun économique. C’est pour ce motif que M. Jules Simon a recherché une définition plus générale du travail, en y joignant l’éloquente démonstration des rapports intimes qui existent sur ce point entre la vérité philosophique et la vérité économique, et en plaçant cette dernière dans les régions supérieures de la morale et du droit.

Le travail, dirons-nous en abrégeant la définition proposée par M. Jules Simon, le travail, c’est l’effort. Il n’y a point à distinguer entre l’effort physique et l’effort moral, non plus qu’entre l’effort utile, qui produit un résultat, et l’effort stérile, qui échoue. L’âme de même que le corps a ses fatigues et ses défaillances, et souvent la stérilité du premier effort peut être fécondée par un effort subséquent et laisser dans l’air d’invisibles semences. Qui que vous soyez qui prenez de la peine, opulent ou pauvre, vous travaillez. Depuis le paysan courbé sur le sillon jusqu’au poète qui rêve immobile, chacun travaille. Les oisifs, où sont-ils ? S’il en reste quelques-uns dans notre société régénérée qui a supprimé les castes et le privilèges, ce ne sont plus que des oisifs honteux qui se dissimulent dans les dernières ombres du passé. Traqués par les lois civiles, appauvris par l’impôt, ils sont condamnés à disparaître sous l’action d’un régime économique qui ne permet plus de consommer à celui qui ne sait point produire. Naguère encore, au-dessus des foules régnait une caste assez nombreuse dont les rejetons, n’ayant que la peine de naître, trouvaient dans leur berceau la richesse héréditaire, les dignités, le commandement. À cette puissance collective, qui elle-même ne se maintenait que par la supériorité intellectuelle et par les vertus militaires de ce qu’on pourrait appeler l’aristocratie de la noblesse, a succédé la puissance individuelle, qui n’appartient plus qu’à celui qui agit personnellement, sans distinction de sang ni de rang. Dès lors tous font effort, les uns pour conserver, les autres pour acquérir, ceux-ci pour s’élever, ceux-là pour ne point déchoir, et de cette concurrence est sortie la société telle que nous la voyons, où le travail s’impose à chacun, non plus seulement comme une loi morale, mais encore comme un intérêt suprême qui domine les plus hautaines destinées.

Il est donc bien entendu que l’effort, à quelque objet qu’il s’applique dans le domaine des opérations moralement licites, et quelque forme qu’il emprunte, constitue le travail. En outre toutes les branches de travail sont unies par les liens de la plus étroite solidarité. De même que dans une exploitation industrielle les bras ne suffiraient point pour créer, si l’intelligence n’apportait pas de son côté le contingent de sa force productive, de même dans l’organisme social le mouvement et la vie s’arrêteraient, si les efforts corporels n’avaient point pour auxiliaire ou plutôt pour guide l’élément supérieur qui réside dans l’intelligence. Les professions les plus opposées concourent au même but ; chacune d’elles en remplissant sa fonction particulière contribue à la prospérité générale. Les sociétés ne peuvent pas plus se passer d’architectes que de maçons, de savans que d’agriculteurs ; les prêtres y ont leur rôle comme les médecins ; les poètes, les philosophes et même les économistes n’y sont point de trop. Non-seulement il y a place pour tous, mais encore la place que ces travailleurs de catégories si diverses occupent dans la société ne pourrait pas impunément rester vide. La solidarité est ainsi universelle et absolue ; elle apparaît aussi claire que la lumière du jour ; elle est démontrée par l’économie politique et par la morale, et elle s’affirme continuellement par l’échange incessant qui s’opère entre les produits matériels ou immatériels de toutes les professions.

Si les différens genres de travail sont incontestablement solidaires les uns des autres, ils sont loin d’avoir tous le même degré d’utilité ou le même mérite. Il existe entre eux une hiérarchie qui se fonde sur les services qu’ils rendent à la société en général et sur les aptitudes plus ou moins rares et difficiles qu’ils exigent. De même entre les travailleurs qui se livrent à une profession spéciale il y a des différences de force, d’instruction, d’habileté, par suite desquelles les produits de l’un sont inférieurs ou supérieurs à ceux de l’autre. En un mot, l’inégalité règne nécessairement dans le champ du travail ; il faut l’accepter comme un fait naturel et rationnel. On peut l’atténuer dans une certaine mesure et la rendre moins douloureuse pour ceux qui en souffrent ; mais on n’est point encore parvenu et l’on ne parviendra jamais à la supprimer. Ainsi extension de plus en plus grande et aujourd’hui presque universelle de la loi du travail, solidarité entre les différentes catégories de travailleurs, inégalité du mérite individuel et des services rendus, voilà trois principes que l’on ne saurait trop s’attacher, à mettre en lumière, car ils tendent à dissiper les préjugés populaires sur l’apparente oisiveté d’une partie considérable du corps social et sur la prétendue séparation des castes ; ils réfutent ce qui a été dit et écrit en faveur de l’égalité des salaires, égalité qui est aussi impossible à réaliser qu’elle serait injuste. Dès que l’on est d’accord sur ces trois points, les débats qui intéressent les populations ouvrières cessent d’être obscurcis par les déclamations toujours stériles et souvent dangereuses qui passionnent les esprits au lieu de les éclairer. Il ne s’agit plus dès lors que de rechercher la meilleure application des principes en étudiant non-seulement les lois existantes, mais encore les réformes et les innovations proposées dans l’intérêt du travail. Ainsi ramenée à ses proportions vraiment pratiques, la tâche n’en est pas moins ardue, et, pour être limitée, la difficulté du problème économique et social subsiste tout entière.

Parmi les divers modes de travail, le travail manuel est celui qui excite le plus de sollicitude, parce qu’il est le partage du plus grand nombre. Retracer son histoire, montrer comment, après avoir secoué l’antique servitude, il a traversé humblement le moyen âge pour se relever libre, en France du moins, à la fin du XVIIIe siècle, indiquer sa situation présente sous un régime de liberté civile et d’égalité dont il ne recueillerait pas encore tous les bénéfices, telle a été la pensée de M. Jules Simon. L’histoire du travail se lie intimement à celle des révolutions politiques et sociales qui ont remué les générations. C’est avec raison que l’éminent écrivain lui à consacré tout un chapitre qui mérite l’attention sérieuse de la critique.

Dans l’antiquité, la main-d’œuvre était esclave ; l’effort des bras dénotait une condition servile. Sous l’empire romain, les esclaves, devenus moins nombreux, ne suffisaient plus pour l’exercice des professions qu’avait multipliées le progrès de la civilisation et du luxe ; à côté des esclaves, il y eut une population d’ouvriers libres ; mais ceux-ci étaient parqués dans l’enceinte infranchissable des corporations à ce point que l’état de liberté n’était pour eux qu’une forme nouvelle et perfectionnée de la servitude. Que l’on relise au surplus les écrits qui nous viennent de la Grèce et de Rome ; l’artisan et l’ouvrier n’y apparaissent qu’au dernier plan et tout à fait relégués dans l’ombre ; on s’occupe d’eux beaucoup moins que de l’esclave et de l’affranchi ; ils ne comptent ni comme individus ni comme classe. Le travail manuel est dédaigné et méprisé. La vertu morale de l’effort qui fait mouvoir les bras robustes et honnêtes pour le gain d’un salaire journalier est méconnue, ou, pour mieux dire, absolument inconnue. Ainsi, dans le panthéon du paganisme, un seul dieu représentait le rude labeur corporel, et c’était le plus laid, le plus ridicule des dieux, le forgeron Vulcain.

Quelle était au moyen âge et jusqu’au XVIIIe siècle la condition des ouvriers ? M. Jules Simon la décrit à grands traits en faisant ressortir dans quel abaissement ont vécu durant des siècles non-seulement les serfs des campagnes, mais encore les populations ouvrières des villes, opprimées tantôt par les seigneurs féodaux, tantôt par le pouvoir royal, opprimées par les maîtrises et les corporations, ne se défendant à une époque tardive que par l’organisation, tyrannique elle-même, des confréries, écrasées sous les exactions, sous les impôts, sous les règlemens de toute sorte, et par suite incapables de conquérir l’indépendance et la dignité. — Ce tableau ne serait-il point chargé de couleurs trop sombres ? L’histoire de certaines périodes se prête complaisamment, par ses obscurités, aux plus contraires interprétations. Sans approfondir plus qu’il ne convient les mystères du moyen âge et des premiers temps de la civilisation moderne, n’est-il pas permis de dire que l’on place la question sous un faux jour quand on se borne à signaler la dépendance, la quasi servitude de l’industrie et des populations ouvrières, comme si les autres classes de la société se trouvaient alors en possession de la liberté, de la dignité et du bien-être. Ce qui est vrai, c’est qu’à ces périodes, dont nous ne pouvons apercevoir la physionomie qu’à travers de rares et incertains documens, la liberté telle que nous l’entendons, unie à l’égalité, n’existait nulle part. La force était à peu près la seule loi, et la force résidait tantôt ici, tantôt là, selon la fortune des événemens. Rois, seigneurs, bourgeois, ouvriers, vassaux, serfs, toutes les classes s’épuisaient en luttes continuelles. Toutes les institutions de ce temps, noblesse, clergé, magistrature, corporations, étaient comme des forteresses dans lesquelles chacun se retranchait. Il y avait même dans cette organisation, que certains défenseurs du passé estiment comme très savante, et qui n’était que naturelle, il y avait un commencement d’ordre se révélant par l’association des intérêts, un signe de résistance et de force qui attestait d’énergiques aspirations vers l’égalité et vers l’indépendance. Si décriées qu’elles soient aujourd’hui, les corporations avaient leur raison d’être ; elles atteignirent leur but, en ce sens qu’elles ramassèrent en faisceaux les intérêts épars et créèrent l’ordre au milieu du chaos social. Les ouvriers, en s’affiliant, imitèrent les patrons, qui s’étaient associés avant eux. Les uns et les autres, par l’effet d’une réglementation tracassière souvent, mais souvent aussi tutélaire, purent dans une certaine mesure échapper à la tyrannie des classes supérieures, vivre de leur vie propre et se gouverner eux-mêmes avec plus ou moins de sécurité. Il ne faudrait donc pas, malgré les analogies de nom et de formes, assimiler les corporations du moyen âge et des temps modernes, institutions de défense et de résistance, aux corporations de l’empire romain, qui n’étaient que des instrumens d’oppression. Annihilés comme individus, le patron et l’ouvrier puisaient une force réelle et quelquefois considérable dans les corporations qui les représentaient au même titre que la commune représentait le bourgeois. En résumé, au temps dont nous parlons, les ouvriers formaient une classe distincte, non point uniquement parce qu’ils étaient ouvriers, mais parce que l’organisation sociale tout entière reposait sur la division des classes, soit héréditaires, soit professionnelles, et quand on étudie leur histoire il importe de ne point les considérer isolément, comme si les maux dont ils avaient à souffrir n’existaient pas à côté d’eux et au-dessus d’eux.

On ne saurait du reste contester que dans le moyen âge la notion du travail était bien différente de celle qui avait prévalu dans l’antiquité. Le travail manuel n’était plus un acte servile ; le christianisme l’avait réhabilité. L’artisan et l’ouvrier commençaient à compter dans la société nouvelle. De même que les ordres mendians avaient relevé la pauvreté, qui, par leur exemple, cessait d’être une marque d’avilissement, de même les ordres travailleurs, avec leurs moines qui bêchaient la terre, avaient relevé le travail. L’idée chrétienne jetait ainsi par le monde les semences d’émancipation et d’égalité que devait recueillir la philosophie du XVIIIe siècle et qui contenaient le germe de la révolution. En proclamant l’égalité entre les hommes, le christianisme préparait les voies à’ la suppression des classes et des castes ; en ne reconnaissant devant Dieu que le mérite individuel et en attribuant au travail et à la peine corporelle leur participation légitime aux récompenses qu’il promettait pour l’autre vie, il fondait les principes de justice selon lesquels allait se reconstituer la société moderne. En même temps que le christianisme recommandait le travail comme le devoir qui faisait égaux tous les hommes, les philosophes du XVIIIe siècle considéraient le travail comme le principe du droit qui faisait égaux tous les citoyens. Sous ces termes différens de droit et de devoir, c’était au fond la même idée qui, pénétrant peu à peu dans les mœurs, ennoblissait le travail et relevait la condition des classes ouvrières. Il n’y a pas en effet de comparaison possible entre la situation des ouvriers au XVe siècle et celle des ouvriers au XVIIIe siècle. Pour eux comme pour le reste de la nation, les doctrines égalitaires avaient accompli leur œuvre, et la révolution finale n’avait pas besoin d’être violente pour réaliser dans la loi civile et politique ce que l’idée chrétienne, développée plus hardiment et avec plus d’impatience par les prédications philosophiques, avait introduit dans les sentimens et dans les mœurs.

Il n’est pas indifférent de contrôler les appréciations historiques qui tendraient à faire croire aux ouvriers d’aujourd’hui que les ouvriers d’autrefois étaient assujettis à un système particulier de servitude. La nation presque tout entière se voyait soumise au même régime de réglementation. La société qui a précédé la révolution reposait sur ce principe, qui s’appliquait aux maîtres ou patrons comme aux ouvriers. Il n’est pas moins utile d’étudier quels furent les actes et les conséquences de la révolution relativement aux conditions du travail manuel. — Turgot avait tenté d’abolir les corporations ; mais il avait échoué devant l’opposition du parlement et devant l’opposition tout aussi vive de ceux-là mêmes qu’il voulait émanciper, des ouvriers et des patrons. Plus heureuse et plus puissante que ne l’avait été Turgot, l’assemblée nationale supprima, en février et mars 1791, les corporations, les maîtrises et les jurandes ; mais, selon M. Jules Simon, les bienfaits de cette grande mesure furent de peu de durée. Dès le mois de juin 1791, l’assemblée nationale, confondant les coalitions d’ouvriers avec les corporations, prohiba les premières par des dispositions rigoureuses qui furent plus tard consacrées par les articles 414, 415 et 416 du code pénal, articles qui n’ont été abolis, et encore timidement et d’une façon incomplète, que par la loi récente de 1864. M. Jules Simon ajoute que depuis la révolution la loi a successivement rétabli ou créé des taxes, des privilèges, des monopoles qui vont à l’encontre de la liberté des professions et des métiers, c’est-à-dire de la liberté du travail. Il semblerait donc que la liberté du travail n’a régné que trois mois (de mars à juin 1791), et que nous aurions à regagner aujourd’hui tout le terrain perdu depuis cette époque.

Présentée de cette façon, l’histoire n’est point complètement d’accord avec les faits. Si l’on se reporte aux débats de l’assemblée nationale de 1791, on voit d’abord que la suppression des maîtrises et des jurandes se rattachait à une question de budget. Les taxes nouvelles d’enregistrement et de timbre ne suffisant pas pour équilibrer les recettes et les dépenses, le comité des contributions eut la pensée d’établir un droit sur les vendeurs, et, suivant les expressions de son rapporteur, le député Dallarde, il crut « qu’il fallait lier l’existence de cet impôt à un grand bienfait pour l’industrie et le commerce, à la suppression des maîtrises et des jurandes qu’il convenait d’anéantir, par cela seul qu’elles constituaient des privilèges exclusifs. » Ainsi fut créé l’impôt des patentes en même temps que fut proclamée la liberté du travail. La taxe devait être d’autant plus productive que le nombre des vendeurs deviendrait plus grand, et le meilleur moyen d’augmenter ce nombre était évidemment de rendre accessible à tous les citoyens l’exercice des différentes industries, qui jusqu’alors, sous le régime des corporations d’arts et métiers, n’étaient permises qu’à une classe privilégiée. La révolution avait donné une telle puissance aux idées de liberté et d’égalité que sans aucun doute l’émancipation de l’industrie et du travail se fût réalisée un jour ou l’autre par sa vertu propre, sans qu’il y eût besoin d’en faire en quelque sorte la rançon d’une taxe nouvelle ; mais il n’en est pas moins curieux d’observer par cet exemple comment s’opèrent quelquefois les réformes les plus profondes dans l’organisation sociale. L’impôt de patente, que M. Jules Simon représente comme une diminution de la liberté proclamée en février 1791, fut précisément l’occasion de cette liberté : ce fut pour rendre acceptable cet impôt nouveau, ce fut aussi pour le rendre plus productif que l’assemblée nationale abolit par le même décret les maîtrises et les jurandes. On peut s’étonner que la patente ait une si noble origine ; toutefois on ne saurait la lui disputer, les textes et les décrets sont là. Au lieu d’être un retour vers le passé, une contribution vexatoire, le signe d’un privilège, le nouvel impôt était l’instrument d’une liberté fondamentale que les nécessités financières faisaient pénétrer dans la législation politique.

D’un autre côté serait-il vrai que, dès le mois de juin 1791, en prohibant les coalitions, l’assemblée nationale aurait sinon détruit, du moins compromis son œuvre d’émancipation ? Sur ce point, consultons encore les documens authentiques de l’histoire. Voici ce qui s’était passé. — L’assemblée nationale venait de décréter que les droits à l’entrée de Paris seraient supprimés à partir du 1er mai 1791. Le bruit courut qu’un certain nombre de chefs d’industrie avaient l’intention de réduire les salaires en se fondant sur la suppression de l’octroi qui allait diminuer le prix des subsistances. Les ouvriers se réunirent de leur côté pour demander une augmentation de salaire. L’agitation produite par ces incidens fut assez vive pour que la municipalité crût devoir intervenir, et le 26 avril elle publia un avis aux ouvriers dont les termes indiquent clairement quels étaient alors les sentimens et les idées de la population. « Le corps municipal, disait cet avis, est instruit que des ouvriers de quelques professions se réunissent journellement en très grand nombre, se coalisent au lieu d’employer leur temps au travail, délibèrent et font des arrêtés par lesquels ils taxent arbitrairement le prix de leurs journées, que plusieurs d’entre eux se répandent dans les divers ateliers, y communiquent leurs prétendus arrêtés à ceux qui n’y ont pas concouru, et emploient les menaces et la violence pour les entraîner dans leur parti et leur faire quitter leur travail. » Et après avoir déclaré que la suppression des droits d’octroi n’autorisait pas les entrepreneurs à abaisser les salaires, l’avis ajoutait : « Tous les citoyens sont égaux en droits ; mais ils ne le sont pas et ne le seront jamais en facultés, en talens et en moyens : la nature ne l’a pas voulu. Il est donc impossible qu’ils se flattent de faire tous les mêmes gains. Une loi qui taxerait le prix de leur travail et qui leur ôterait l’espoir de gagner plus les uns que les autres serait donc une loi injuste. Une coalition d’ouvriers pour porter le salaire de leurs journées à des prix uniformes et forcer ceux du même état à se soumettre à cette fixation serait donc évidemment contraire à leurs propres intérêts. Une pareille coalition serait de plus une violation de la loi, l’anéantissement de l’ordre public, une atteinte portée à l’intérêt général, et le moyen de réduire ceux qui l’auraient faite à l’indigence par la cessation ou la suspension des travaux qu’elle produirait infailliblement ; elle serait, sous tous les points de vue, un véritable délit.

La proclamation, signée du nom respectable de Bailly, fut médiocrement écoutée. Les réunions d’ouvriers se multiplièrent à Paris et dans les provinces ; c’étaient partout les mêmes demandes, les mêmes exigences, tantôt appuyées, tantôt combattues par les municipalités, dont l’intervention amiable était souvent réclamée soit par les ouvriers, soit par les patrons. La presse ne pouvait demeurer étrangère à ces débats, qui passionnaient tous les ateliers et qui intéressaient au plus haut degré la paix publique, en même temps qu’ils se rattachaient à l’interprétation encore incertaine des principes de la révolution. Il est curieux de voir ce que pensait Marat et les remèdes que proposait ce fougueux ami du peuple. Tout en applaudissant à la liberté des métiers et des professions, Marat n’admettait pas qu’il y eût avantage pour l’industrie à supprimer les apprentissages prolongés et onéreux qui, sous l’ancien régime, étaient imposés aux artisans ; il n’admettait pas davantage que les professions « où l’ignorance peut avoir des suites terribles, telles que celles de médecin, de chirurgien, d’apothicaire, » fussent livrées au premier venu, sans aucune preuve de capacité, et il blâmait vivement que l’on eût assujetti ceux qui les exercent à prendre une patente, « comme font de vils saltimbanques. » Selon lui, l’ignare comité de constitution avait tout bouleversé ; on aurait dû consulter les gens instruits et se borner à corriger les abus. Quant aux remèdes proposés par Marat, voici en quoi ils consistaient : 1° assujettir les élèves à un apprentissage rigoureux de six à sept ans ; 2° mettre un prix honnête au travail des ouvriers, de manière que chacun d’eux ne pût tomber dans l’indigence que par sa faute ; 3° les exciter à une bonne conduite en donnant au bout de trois ans les moyens de s’établir pour leur compte à tous ceux qui se seraient distingués par leur habileté et par leur sagesse, avec la simple réserve que celui qui ne prendrait pas femme serait tenu, au bout de dix. ans, de remettre à la caisse publique les avances qu’elle lui aurait faites. » Marat négligeait, il est vrai, de signaler les procédés financiers à l’aide desquels on aurait pu réaliser ce fameux plan ; mais on sait qu’en général les réformateurs et les révolutionnaires de tous les temps s’occupent peu de pareils détails.

Ce fut en cet état que la question se présenta devant l’assemblée nationale et que dans la séance du 14 juin 1791 Chapelier, organe du comité de constitution, donna lecture d’un rapport et d’une série de résolutions demeurées célèbres dans l’histoire du travail, car c’est de là que date l’interdiction des coalitions qui devait plus tard, en d’autres termes, mais sous l’inspiration de la même pensée, trouver place dans le code pénal. L’assemblée nationale avait d’abord à pourvoir au maintien de la paix publique, qui était évidemment troublée par les coalitions ouvrières. En outre on était alors au lendemain de la suppression des corporations ; on savait que l’ancien régime laissait après lui de profonds regrets, qu’un grand nombre d’ouvriers, oubliant les entraves dont ils venaient d’être délivrés, ne se souvenaient plus que des avantages qu’ils retiraient de l’ancienne corporation ; les amis sages et sincères de la révolution craignaient que leur œuvre de liberté ne fût compromise par l’aveuglement, l’ignorance et les excès de ceux-là mêmes qu’ils avaient voulu rendre libres. Le rapporteur du comité de constitution et l’assemblée nationale jugèrent donc qu’il fallait proclamer de la façon la plus énergique le triomphe de la volonté individuelle sur la tyrannie collective, sans compter l’intérêt supérieur qui les engageait à opposer les rigueurs de la loi pénale à toutes les manœuvres qui pouvaient mettre en péril l’ordre matériel. De là ces résolutions qui, à l’époque où elles furent décrétées, étaient opportunes, nécessaires, libérales, et consacraient par un acte dont l’impopularité ne diminuait pas le mérite les véritables principes de la révolution. — Dira-t-on que Chapelier, confondant l’association avec les coalitions, commit le grave tort de proscrire à la fois l’une et l’autre ? Cette critique serait exacte, si le même fait se produisait de nos jours ; mais à l’époque dont nous parlons, en 1791, l’association telle que l’entendaient et voulaient la pratiquer les ouvriers sous la conduite de leurs guides politiques n’était autre chose au fond et dans la forme que le retour, à la récente corporation, c’est-à-dire à la tyrannie de l’ancien régime. À cette même époque, la coalition, si elle n’eût pas été vigoureusement réprimée, aurait tué dans son germe la liberté du travail. Voilà ce que ne voulait pas l’assemblée nationale, à laquelle il est étrange que l’on prétende, après tout ce qu’elle a fait et préparé, donner des leçons de libéralisme. Certes il est permis de soutenir que le législateur a tardé trop longtemps à rayer de nos codes le délit de coalition, qu’il aurait pu ne point demeurer jusqu’en 1864 sous la terreur du régime corporatif, qu’il aurait dû laisser plus tôt le champ libre au débat qui s’établit sur le marché du travail entre le patron et l’ouvrier : c’est une opinion que justifie le progrès naturel des idées en matière d’association, et qui s’appuie, sinon sur l’expérience du moins sur la confiance plus grande que doit inspirer l’intelligence nationale développée par soixante-dix ans de liberté industrielle ; mais prétendre que l’assemblée nationale a garrotté le travail en juin 1791, trois mois après l’avoir émancipé, que la loi contre les coalitions a été faite en vue de ressusciter et de perpétuer l’ancien servage, c’est à notre sens méconnaître les textes les plus clairs de l’histoire, commettre une grave injustice envers les généreux auteurs de toutes nos libertés et répandre parmi les ouvriers de notre génération des notions fausses et périlleuses au lieu des lumières que nous devons rechercher pour eux. Quand on juge à distance les actes d’un gouvernement ou d’une assemblée politique, on doit premièrement tenir compte des motifs et des circonstances qui ont amené ces actes. Or il est évident que les mesures édictées en 1791 et insérées dans le code pénal à l’égard des coalitions n’avaient point en vue d’opprimer les ouvriers. On a bien fait de les prescrire parce qu’alors elles protégeaient l’ordre et le travail, comme aujourd’hui on fait sagement de les abolir parce qu’elles ne sont plus nécessaires et parce que, après avoir été longtemps utiles, elles deviendraient nuisibles. En pareille matière, c’est la date qui justifie ou condamne les actes et les lois.

M. Jules Simon poursuit jusqu’à nos jours l’histoire du travail manuel. Il reconnaît que l’irrévocable suppression du régime des castes a consacré l’égalité pour les populations ouvrières ; il accorde que depuis la proclamation du suffrage universel il n’y a plus de privilège politique, et que chacun est citoyen au même titre. Et cependant il conclut que pour les ouvriers l’égalité n’existe guère que de nom, qu’elle ne représente qu’un droit abstrait dont ils ne peuvent faire usage ; il nous montre les ouvriers frappés d’incapacités sociales qui contrastent avec leur récente capacité politique et qui résultent non-seulement de leur manque d’instruction, mais encore du maintien de certaines lois inspirées par la défiance et par les préjugés d’un autre âge. Nous aurons à revenir plus loin sur l’étude de ces dispositions législatives en examinant les remèdes proposés pour l’amélioration intellectuelle et matérielle des populations ouvrières ; nous ne devons pour le moment nous attacher qu’au fait historique. Or, sans entrer dans d’inutiles détails et en consultant tout d’abord le témoignage sincère de nos regards et de nos impressions, ne devons-nous pas être frappés de la différence très sensible qui existe entre la condition présente et la condition antérieure du travail manuel ? Vainement dira-t-on que l’histoire ne nous montre que pendant trois mois, de mars à juin 1791, la pleine et entière liberté du travail. Est-ce que l’ouvrier, malgré les retours, malgré les prétendus reculs de la loi, n’est pas mille fois plus libre aujourd’hui qu’il ne l’était pendant cette courte période de 1791 ? Laissons là les lois, les décrets, les règlemens et toutes ces archives poudreuses qui trop souvent ne servent qu’à obscurcir la vérité en se prêtant à la complaisance des opinions individuelles et aux puériles chicanes des partis. De telles questions ne se traitent point comme des questions de jurisprudence pour lesquelles les légistes s’acharnent à la découverte et à l’exploration des textes. En pareille matière, il faut considérer les mœurs et les faits plutôt que les lois. Les mœurs reconnaissent chaque jour avec plus d’éclat la dignité, les titres de noblesse du travail ; les faits attestent que chaque jour le travail est plus honoré, mieux rémunéré, plus libre, et qu’il est en possession des droits, non pas abstraits, mais effectifs, que les mœurs, supérieures à la législation, accordent à l’effort individuel. De même que la notion du travail était bien différente au moyen âge de ce qu’elle était dans l’antiquité, de même elle diffère singulièrement aujourd’hui de ce qu’elle était à l’aurore de la révolution. Historiquement le progrès est immense : ce progrès s’est étendu à toutes les classes, aux classes ouvrières comme aux autres classes qui composaient autrefois la nation. La voie est largement ouverte, et nous n’avons qu’à la suivre. Qu’il reste encore de longues étapes à parcourir pour arriver aussi près que possible de la liberté et de l’égalité parfaites, cela est certain : chaque génération doit avoir à cœur d’avancer d’un pas vers l’idéal ; mais on commet une erreur historique en même temps qu’une faute politique quand on néglige de signaler les résultats obtenus, quand on ne trouve dans les traditions du travail manuel que la matière d’un récit lamentable, d’où l’on pourrait conclure que les classes ouvrières seules ont été et sont encore sous le coup de l’oppression et de l’inégalité. Il semble plus juste et plus vrai de se féliciter des progrès accomplis et de puiser dans ces progrès mêmes l’espérance d’un état meilleur. L’histoire du passé est rassurante pour les destinées du travail, alors surtout que tant d’intelligences éclairées s’emploient et se dévouent à les servir. M. Jules Simon, après avoir, dans un exposé qui a provoqué de notre part quelques réserves, indiqué les griefs passés et présens du travail manuel, ne s’est point livré à la simple critique de la législation ; il a proposé la réponse que la société doit à ces griefs, les remèdes qu’il convient, suivant lui, d’apporter aux souffrances populaires. C’est là le point le plus important de la discussion que soulève la grande question du travail.


II

On a quelquefois reproché aux économistes de considérer le monde comme un marché, la nation comme une assemblée d’actionnaires, l’homme comme un outil de production, et de méconnaître, par la rigueur mathématique de leurs préceptes, ce qu’il y a d’inégalités naturelles et de distinctions inévitables dans toute société. Ce reproche, s’il était vraiment fondé, serait des plus graves ; il porterait le coup mortel à une science qui, prétendant régler les conditions matérielles de la vie des hommes, ne tiendrait aucun compte d’élémens essentiellement humains. Peut-être des économistes trop uniquement occupés des lois de la production ont-ils négligé de jeter les regards par-delà les limites qu’ils s’étaient assignées, laissant aux moralistes et aux hommes d’état le soin de concilier les stricts enseignemens de la science avec les exceptions sociales et avec les nécessités de gouvernement. Il ne faut voir dans cette abstention qu’une marque de respect pour les attributions des autres sciences. En réalité, l’économie politique est avant tout une science pratique et humaine ; rien de ce qui est humain ne doit lui être étranger. Mieux que personne, M. Jules Simon, qui a exploré les régions de la philosophie et de la morale avant de consacrer son talent aux études économiques, est en mesure d’éclairer ces études à la lumière qui vient d’en haut, de les attendrir en quelque sorte par l’onction pénétrante du sentiment. Aussi est-ce là en général le caractère particulier de l’économie politique qu’il professe. Dans ses démonstrations, qui sont toujours éloquentes, on sent l’âme qui s’émeut et le cœur qui bat. Comment se fait-il cependant que parmi les institutions, les coutumes et les lois que M. Jules Simon représente comme étant contraires aux intérêts du travail et dont il souhaite la suppression ou la réforme, on voie figurer presque en première ligne le patronage ? L’histoire de la grandeur et de la décadence du patronage occupe dans son livre tout un ; chapitre.

De l’aveu de M. Jules Simon, « la société ne peut laisser mourir de faim ni les orphelins abandonnés, ni les malades et les vieillards sans amis et sans famille. Il en est de l’assistance, dit-il, comme : de l’action même du pouvoir public ; elle est légitime partout où elle est nécessaire, et seulement où elle est nécessaire. Même dans un cas extrême, la société doit agir avec réserve et ne pas fournir de prétexte à la lâcheté d’une famille ou à l’inertie d’un citoyen. Tout ce qui dispense l’homme de vouloir le dégrade et l’appauvrit. » Ces propositions sont incontestables, nul doute que l’assistance ne doive être distribuée avec discernement, que souvent elle ne s’égare et ne produise plus de mal que de bien. Les prodigalités de ceux qui donnent peuvent être aveugles ; les demandes de ceux qui reçoivent peuvent être abusives et indignes. Là comme en toute chose, l’on se trompe et l’on est trompé ; mais est-ce une raison pour condamner d’une façon à peu près absolue, comme le fait M. Jules Simon, les manifestations de l’assistance ? Faut-il, après avoir renfermé le devoir social dans les limites les plus étroites, proscrire, flétrir presque l’assistance individuelle en disant : — Vous qui prétendez exercer la bienfaisance, ne serait-ce que par vos directions et par vos conseils vous cherchez seulement une satisfaction pour vous-mêmes, pour votre orgueil et pour votre égoïsme ? A défaut de sujets, de vassaux, de cliens que notre société ne comporte plus, vous êtes bien aises d’avoir au-dessous de vous une légion de patronnés. Vous-mêmes, dames charitables qui travaillez pour les pauvres, vous ne savez donc pas que vous ruinez les ouvrières en leur faisant concurrence ? Pourquoi ces dons, qui après tout ne soulagent qu’une portion infiniment petite des souffrances humaines, et qui n’aspirent que d’imperceptibles gouttes d’eau dans l’immense océan de la misère ? C’est que le résultat le plus clair et le plus important est de rendre les pauvres dociles. — Voilà comment M. Jules Simon apprécie les œuvres et les intentions de l’assistance privée, telle que nous la voyons pratiquer tous les jours. L’assistance ne serait plus ainsi qu’une orgueilleuse forme de patronage, contraire au principe d’égalité comme aux justes notions économiques, corrompant le pauvre et dégradant l’homme libre.

Cette question de l’assistance et du patronage n’a peut-être point de relation directe avec la question du travail ; mais, puisqu’elle se trouve sur notre route, nous devons nous y arrêter. La pauvreté qui procède chez les ouvriers de l’insuffisance ou de l’interruption du salaire est un fait malheureusement trop certain. Appliquons-nous à organiser la production de telle sorte qu’elle soit de plus en plus abondante et procure à l’ouvrier une rémunération de plus en plus grande ; recherchons les moyens de rendre le travail régulier et permanent, de telle sorte que tous les bras vaillans soient occupés. C’est le problème que l’on doit premièrement s’attacher à résoudre, car le travail est pour l’individu comme pour la société le plus solide fondement de la liberté et du bien-être ; mais, tant que ce problème n’est pas résolu, il faut bien admettre qu’en dehors des orphelins, des malades, des vieillards abandonnés, pour lesquels M. Jules Simon accepte la nécessité de l’assistance publique, il se rencontre des misères profondes, imméritées, les unes accidentelles, les autres permanentes, qui ne peuvent trouver leur remède que dans les inspirations de la sympathie privée. Cela étant, convient-il de déconsidérer les intentions et les actes de cette sympathie qui apporte le concours de la vertu individuelle au soulagement d’un grand mal social ? Assurément non, et l’on commet en vérité une cruelle injustice en attribuant à ceux qui veulent et croient faire le bien la pensée de se créer des vassaux et de rendre le peuple docile. La politique n’est pour rien dans les œuvres de l’assistance privée : il n’y a là qu’une satisfaction morale et l’accomplissement le plus souvent désintéressé d’un simple devoir.

Sous l’ancien régime, le patronage était une institution résultant de la division des classes. Les classes supérieures, qui se réservaient les honneurs et les bénéfices du gouvernement, devaient en assumer les charges, et au premier rang de ces charges figurait nécessairement l’obligation de patronner, de faire vivre au besoin les classes inférieures. L’organisation politique voulait qu’il en fût ainsi. En même temps l’idée chrétienne qui, on doit le dire à son honneur, s’est toujours mise du côté des faibles et des pauvres, est intervenue pour imposer aux forts et aux riches la pratiqué de la charité. Sous ce régime, l’inégalité sociale existait en théorie comme en fait, libérale et prodigue pour les uns, oppressive pour les autres, injuste pour tous. Aujourd’hui que les anciennes divisions sont supprimées, qu’il n’y a plus de classes privilégiées de par la loi ni de classes condamnées à un perpétuel abaissement, l’inégalité subsiste ; mais ce n’est plus l’inégalité factice des temps passés, c’est l’inégalité naturelle, qui a été et qui sera de tout temps, plus ou moins étendue, selon que la civilisation et le travail lui disputeront plus ou moins obstinément ses victimes. Il n’y a plus de classes supérieures ni de classes inférieures ; mais il y a des individus qui, avec les mêmes droits, sont pauvres et faibles à côté d’individus qui sont riches et puissans. Or il suffit que l’inégalité se rencontre, de quelque nature qu’elle soit, pour que la conscience humaine, livrée à elle-même, s’inquiète, s’émeuve et tente de la combattre. Si donc le patronage n’a plus sa raison d’être comme institution, le droit et le devoir qui commandent aux hommes de s’aider les uns les autres demeurent dans toute leur plénitude. Pour qualifier cet acte essentiellement humain, la religion conserve le mot de charité ; le langage administratif a adopté le terme d’assistance ; la révolution, empruntant son vocabulaire à l’idée même qui nous reconnaît tous enfans de la même famille, s’est servie du mot de fraternité. Quel que soit le terme, la pensée est bien celle de la solidarité universelle, qui unit non plus les classes aux classes, mais les individus aux individus, et dont la consécration est le signe le plus pur et le plus fécond du progrès politique, économique et social qui s’accomplit de notre temps.

Cette solidarité a pour conséquence d’enlever à celui qui assiste l’auréole de la supériorité et à celui qui est assisté le stigmate de la sujétion. Le patronage n’a plus rien de politique, il est simplement humain. Et de fait que voyons-nous ? Plus nous allons, plus la société s’organise de telle sorte que les plus grands en apparence ont besoin des plus petits et réciproquement. L’assisté d’hier devient l’assistant d’aujourd’hui. Le fils de celui qui était né pauvre est le bienfaiteur des enfans du patricien. Que l’on nous montre un individu, si haut qu’il soit, qui n’ait pas eu besoin, à un moment donné, du patronage d’autrui ? On parle donc contre le sentiment humain en repoussant systématiquement l’assistance ; on méconnaît la loi de la solidarité quand on dit à ceux qui sont faibles et pauvres qu’ils ont le triste privilège de la dépendance dans une société où il est évident au contraire que tous nous dépendons les uns des autres. « Quoi ! s’écrie M. Jules Simon, ne doit-on rien à ceux qui souffrent ? Distinguons ; on doit tout à ceux qui ne peuvent rien pour eux-mêmes. On ne doit rien aux autres que le soleil et le champ de bataille, la justice et la liberté ! » Quelle est la conclusion logique de ce beau et mâle langage ? Si la justice et la liberté ne suffisent pas toujours (et cela peut se concevoir) pour assurer la subsistance à tous ceux qui peuvent et veulent travailler, et si en même temps on repousse comme injurieuse et dégradante la main que tend l’assistance, que reste-t-il ? — Le droit au travail.

L’économie politique est passionnée, elle aussi, pour la liberté et pour la justice ; elle demande que le soleil éclaire pour tous non pas le champ de bataille, mais le concours pacifique des forces actives et productives de la société. Pourtant la rigidité de ses principes ne l’empêche pas de tenir compte des infirmités sociales, ni des infortunes individuelles, car ces infirmités et ces infortunes sont d’essence humaine, et l’intérêt général commande d’y remédier, coûte que coûte. Est-ce donc au nom de la philosophie et de la morale que M. Jules Simon propose une doctrine qui, dans bien des cas, serait impitoyable ? Non. Ce dédain pour l’assistance, ce hautain refus du bienfait, cette revendication exclusive d’un droit que les multiples hasards de la vie pour chacun de nous peuvent désarmer et rendre vain, tout cela procède de la doctrine démocratique ou plutôt d’un faux point d’honneur de la démocratie, et ce langage n’est pas nouveau. Sous prétexte de liberté, on nous dit : Secouez tout ce qui est dépendance, soyez indépendans, — comme si dans les liens où nous enserre la civilisation moderne la solidarité ne nous prenait pas tous au service les uns des autres. Au nom d’un droit dont on ne garantit pas la pleine possession, l’on supprime un devoir dont la pratique aide précisément à combler les lacunes de ce droit. Et après que l’on a dit aux ouvriers (car c’est pour eux surtout que la démocratie déploie son éloquence) qu’ils ont encore à conquérir l’indépendance personnelle, on leur conseille de s’unir, de former une classe, une caste à part, de façon à lutter avec succès, contre qui ? — Apparemment contre le reste de la société. On oublie ainsi que la société n’a plus de classes. On reforme ce que la révolution a détruit. On tente de relever les barrières que l’égalité a jetées bas, et l’on risque de réveiller la guerre là où la suppression des classes, le rapprochement des individus, la notion de plus en plus grande de la solidarité, permettraient d’espérer non-seulement l’apaisement des anciennes discordes, mais encore l’harmonie complète et le bien-être général, par le progrès des mœurs et par la diffusion plus prompte des principes économiques.

Nous nous sommes étendu sur cette question, qui paraît n’être qu’accessoire, mais qui donne lieu à des controverses très ardentes. Il est bien permis de dire que la politique l’a dénaturée, car en réalité il n’y a là qu’un malentendu. Ceux-là mêmes qui, invoquant l’intérêt de la dignité populaire, veulent proscrire du champ du travail l’intervention de ce bon génie qui s’appelle tantôt la charité, tantôt l’assistance, et que nous croyons pouvoir nommer plus justement la solidarité, ces puristes de l’égalité qui veulent la liberté et la justice, rien de plus, rien de moins, sans se préoccuper autrement des conditions trop souvent imparfaites des sociétés humaines, ceux-là sont les premiers à invoquer, quand il le faut, les remèdes que la solidarité tient en réserve et à pratiquer largement pour leur propre compte, en dépit de leurs principes abstraits, l’œuvre d’assistance. De même, ceux qui pensent que l’assistance a son rôle politique, économique, humain dans la société, et que le patronage moderne, circulant de tous à tous en quelque sorte, est une conséquence de l’égalité et non un souvenir de la servitude, ceux-là ne sont pas moins ardens à réclamer, dans les mœurs comme dans les lois, la liberté et la justice. Ce ne serait donc qu’une querelle de mots entre adversaires qui ont le même objectif et courent après le même idéal ; mais les mots en pareille matière ont une importance que l’on ne saurait méconnaître. N’oublions pas que nous avons sous les yeux un écrit qui est destiné à une immense popularité, et, quoi qu’il en coûte de se défendre contre le charme que l’on éprouve à le lire, n’hésitons pas à signaler respectueusement les objections graves ou légères qu’il peut provoquer.

En relevant les inégalités légales qui frappent encore les populations ouvrières et qui portent atteinte à la liberté du travail manuel, M. Jules Simon cite l’article 1781 du code civil, qui admet en justice la simple affirmation du maître dans ses rapports avec l’ouvrier, la composition des conseils de prud’hommes, le régime des livrets, les dispositions du code de commerce qui concernent la formation des sociétés et les entraves apportées au droit de réunion.

La suppression de l’article 1781 du code civil est demandée avec raison[1]. Grâce aux progrès de l’instruction populaire, qui facilite les conventions ainsi que la tenue régulière des comptes, cet article n’est plus même utile pour l’intérêt que les rédacteurs du code voulaient protéger, et il a surtout le grave tort d’être contraire au principe d’égalité. Ce n’est pas que dans la pratique il gêne sérieusement la liberté du travail manuel ; mais il y a dans la créance absolue qu’il accorde à la parole du patron et qu’il n’accorde pas à la parole de l’ouvrier une situation gratuitement blessante pour ce dernier. Les juges de paix et les prud’hommes jugent tous les jours des procès plus difficiles et plus délicats que ceux auxquels dorme lieu un débat sur le paiement d’un salaire. On ne doit donc point tarder à réviser une disposition qui éveille une susceptibilité fort légitime. — Pour la composition des conseils de prud’hommes, M. Jules Simon rappelle que le président, nommé par le chef de l’état ; peut être choisi en dehors des éligibles, et que dans la répartition des sièges les contre-maîtres et les chefs d’atelier sont comptés comme ouvriers. Il critique ces deux clauses, qui lui paraissent net point faire la part égale à l’élément ouvrier dans la constitution du tribunal que la loi a créé spécialement dans l’intérêt du travail. On peut à cet égard être d’un avis différent. Si le chef de l’état a la faculté de choisir le président en dehors de la liste des éligibles, rien ne l’empêche de porter son choix sur un ouvrier aussi bien que sur un patron, et théoriquement il n’y a point d’inégalité dans la loi. D’un autre côté, le classement attribué aux contre-maîtres et aux chefs d’ateliers semble rationnel, les intérêts de ces sous-officiers de l’armée du travail se confondant plutôt avec ceux des ouvriers, leurs anciens camarades, qu’avec ceux des patrons. Quoi qu’il en soit, on n’a jamais entendu dire, et c’est là le point essentiel, que les conseils de prud’hommes, tels qu’ils sont organisés par la législation actuellement en vigueur, manquent à leur mission de justice et protègent le patron au détriment de l’ouvrier. — Quant à la loi sur les livrets, est-il bien juste de la représenter aux ouvriers comme une simple loi de police, vexatoire, oppressive, créant pour eux une inégalité ? Qu’elle réponde à un besoin d’ordre public, personne n’est fondé à s’en plaindre ; mais en même temps elle est utile pour les ouvriers, parce qu’elle leur facilite le moyen de trouver de l’emploi, le livret leur servant de lettre d’introduction et de recommandation, sans compter certains avantages particuliers, notamment la franchise qu’il leur procurait pour leurs déplacemens, lorsque les passeports étaient rigoureusement exigés. Supposons que le livret devienne facultatif, au lieu d’être obligatoire sous la menace d’une pénalité qui du reste n’est presque jamais provoquée ; les ouvriers intelligens s’empresseraient de s’en munir, parce qu’il leur serait profitable en leur ouvrant plus aisément l’accès des ateliers, de même que, dans les autres carrières industrielles et commerciales, celui qui cherche un emploi invoque des antécédens et des références. Il ne faut donc pas attacher plus d’importance qu’il ne convient au grief tiré de la loi sur les livrets.

Plus sérieux sont les reproches adressés à la rigueur des lois qui restreignent le droit de réunion et à l’insuffisance du code de commerce pour ce qui concerne les sociétés. Il est à remarquer cependant que cette rigueur et cette insuffisance ne portent pas seulement préjudice aux ouvriers. La loi est la même pour tous. Elle n’accorde à aucune catégorie de citoyens ni tempérament, ni privilège. En droit, l’égalité est complète, et si dans la pratique elle a subi en ces derniers temps quelques atteintes, il est permis de rappeler que la tolérance de l’autorité a plutôt favorisé les ouvriers en leur concédant parfois la faculté de se réunir pour la discussion de leurs intérêts communs, faculté qui, le même jour peut-être, était refusée à d’autres citoyens présentant leur demande sous l’invocation de l’intérêt public. Cependant, comment ne pas reconnaître avec M. Jules Simon, d’abord que ces autorisations gracieuses, par conséquent arbitraires et révocables, ne sauraient être équivalentes au droit pur et simple de réunion, ensuite que, dans l’hypothèse d’un débat entre patrons et ouvriers sur les conditions du travail, les restrictions pèsent de tout leur poids sur le plus grand nombre, tandis que la partie adverse, plus ramassée, plus prompte à s’entendre, est en mesure d’éluder plus facilement les empêchemens de la loi ? Il y a là certainement une inégalité de fait que l’on signale avec raison. La loi de 1864, qui a supprimé l’ancien délit de coalition, l’a déjà sensiblement atténuée, et ce ne sont pas les économistes qui feront obstacle à ce que la faculté de réunion soit restituée dans sa plénitude à tous les citoyens ; mais ayons la franchise d’admettre que cette liberté, si simple et si naturelle, se complique des appréhensions, des terreurs qu’inspire au législateur politique l’expérience du passé. Nous ne sommes pas si loin des calamités qu’a produites l’abus du droit. Quand on a vu tous les gouvernemens, toutes les assemblées, à commencer par la constituante, obligés de revenir sur leurs décisions libérales en matière de réunion, et cela dans l’intérêt même de la paix publique et du travail, quand on a le souvenir des désordres qui, sous le ciel pur de la liberté absolue, ont ensanglanté la société et dont les ouvriers ont le plus cruellement souffert, on doit éprouver quelque indulgence pour ceux qui, investis du pouvoir et chargés de la responsabilité, se troublent, hésitent et craignent de marcher en avant. Il faut cependant qu’ils marchent ; pour combattre un excès, la loi est évidement tombée dans l’excès contraire : la réglementation et la restriction sont devenues intolérables, incompatibles avec les progrès de l’esprit public. Ce serait à désespérer de ces progrès, si la libre réunion des intérêts et des intelligences présentait aujourd’hui les mêmes périls qu’autrefois. Accueillons donc, non pas seulement pour les ouvriers, mais aussi pour tous les citoyens, la promesse récente d’un régime libéral qui facilitera les réunions.

Quant à la réforme des articles du code de commerce qui concernent les sociétés, on sait qu’elle est à l’étude, et qu’elle a fait l’objet d’une longue enquête dans laquelle ont été entendus un grand nombre de déposans, et le premier de tous M. Jules Simon. Il s’agit principalement d’inscrire dans nos lois l’acte de baptême d’une société nouvelle qui, sous le nom de société coopérative, serait destinée à modifier les rapports entre le capital et le travail, à confondre dans une association féconde les droits et les profits de ces deux élémens de la production, et à départir aux populations ouvrières une plus grande somme de bien-être et de liberté. Nous avons eu l’occasion d’étudier ici même, il y a près d’un an[2], les principes sur lesquels repose le système de la coopération, les moyens par lesquels on compte le mettre en pratique, les conséquences que l’on en attend. Nous avons sincèrement exprimé notre pensée et sur ce qui nous semble complètement faux et sur ce qui nous paraît seulement exagéré dans cette nouvelle doctrine, qui a la prétention de détrôner l’ancienne économie politique, de régénérer la société, de retremper le travail aux sources vives de la liberté et de la justice. Le moment n’est pas venu de reprendre ce débat. Puisque les partisans du système allèguent que leurs expériences et leur infaillible succès sont gênés par les entraves de la législation actuelle, il serait malséant, dans une discussion loyale, de leur opposer le peu d’effet qui est sorti jusqu’ici de tant de bruit, et il convient d’attendre qu’ils soient en possession des réformes légales qui leur sont promises.

Aussi bien la révision du code de commerce est une question d’intérêt général, et il importe essentiellement qu’aucune des combinaisons qui germent dans le champ du travail ne soit étouffée par des règlemens préparés à une autre époque et dans des conditions différentes. M. Jules Simon est un zélé partisan de la coopération, qui occupe la plus large place dans son livre sur le travail ; mais son zèle, que nourrit une grande espérance, ne lui fait point perdre de vue les vérités fondamentales de l’économie politique. Rompant sans hésitation avec les sectaires, il accepte le salariat. S’il désire que le nombre des salariés diminue pour que le nombre des associés augmente, c’est-à-dire s’il demande à la coopération de combiner d’une manière qui lui paraît plus avantageuse les élémens nécessaires du travail, il reconnaît que le salaire est en lui-même très digne et très honorable. « Celui qui en rougit, dit-il, n’est pas digne de le gagner. » Il défend le capital contre les attaques qui sont toujours plus ou moins cachées sous les doctrines populaires. Il proclame que l’égalité des salaires est impraticable et injuste. Quand il recommande aux ouvriers de s’associer et de prendre en main leurs propres intérêts, quand il voit pour eux dans la pratique de leur administration intérieure un apprentissage utile de la vie publique et un acheminement vers la pratique éclairée et libre de leurs devoirs de citoyens, il se garde bien de leur dire que dans l’atelier coopératif chacun doit commander à tour de rôle, de par l’égalité, en haine de ce qui pourrait ressembler à la tyrannie permanente d’un patron. Enfin plus son ambition est haute pour le système dont il est assurément le plus habile et le plus séduisant promoteur, plus il est exigeant à l’égard des soldats qu’il veut enrôler sous ses drapeaux pour les appeler à l’état-major du travail ; il ne leur dissimule pas les rudes étapes qu’ils auront à franchir, les épreuves et les déboires qui les attendent sur le chemin de la terre promise, les efforts d’amélioration morale et intellectuelle dont la victoire doit être le prix. Philosophe, moraliste et économiste tout ensemble, M. Jules Simon a dégagé la coopération de ses affinités compromettantes avec l’esprit de secte. Cela ne suffit point pour démontrer l’efficacité pratique du système, mais du moins on n’a plus devant soi l’ingrate négation des principes que la science a si laborieusement fondés.

A ces principes, M. Jules Simon vient apporter un puissant renfort en proclamant, dans un livre qui est lu par le peuple, l’impérieuse nécessité de l’instruction populaire, en consacrant tout un chapitre à décrire les rapports étroits qui unissent la science et la main-d’œuvre. A l’en croire, il existerait encore des ennemis de la démocratie pour dire avec terreur : Si jamais le peuple sait lire !… Personne, que nous sachions, ne dit cela. Tout le monde au contraire pense que l’instruction est le premier bien, non-seulement pour l’individu mais encore pour la société, qu’en présence du suffrage universel elle est indispensable pour chaque citoyen, que dans la mêlée quelque peu confuse où s’agitent les problèmes économiques elle seule est capable de garantir la paix du travail, soit en favorisant le développement de l’industrie et en multipliant ainsi l’utile emploi des bras, soit en préservant l’ouvrier des entraînemens et des illusions qui l’égareraient sur l’étendue de ses droits. C’est au peuple qu’il faut dire et répéter à satiété. Instruisez-vous ; et quand cette opinion est générale, quand ce désir est universel, il n’est pas juste qu’un parti semble s’attribuer, le mérite exclusif d’un conseil aussi simple. Le conseil et l’action partent de tous côtés, sans distinction de partis politiques, et l’on pourra dire un jour de notre siècle, comme l’espère M. Jules Simon, qu’il a été le siècle des écoles.

En résumé, modification de certaines lois spéciales, droit.de réunion et d’association, extension du régime coopératif, développement de l’instruction populaire, tels sont les remèdes qui sont réclamés en vue de supprimer les inégalités sociales dont souffrent les populations ouvrières et pour émanciper définitivement le travail, remèdes qui rendraient inutile le rôle de l’assistance privée. Nous avons exprimé en peu de mots notre avis sur ces divers points. Partout où il y a une inégalité à faire disparaître, une liberté à revendiquer, la discussion théorique est vraiment superflue. Tout le monde est d’accord, et il ne reste plus qu’à rappeler au législateur politique la mission qui lui appartient d’écouter les griefs et de les examiner attentivement. Par malheur les questions qui intéressent le travail ne sont point de celles qui dépendent exclusivement, ni même pour la plus grande part, d’un vote politique. En d’autres termes, on accorderait toutes les réformes politiques et administratives, toutes les libertés imaginables, le droit absolu de parler, d’écrire, de se réunir, de s’associer, de se coaliser, que cela ne suffirait point pour améliorer la condition du travail manuel. On peut citer des nations réputées libres où la main-d’œuvre est misérable, tandis qu’elle jouit d’un certain bien-être dans d’autres pays qui ont conservé les institutions de l’ancien régime. Considérez également l’histoire des peuples qui ont traversé tour à tour des périodes de liberté et des périodes d’asservissement politique, et vous remarquerez que très souvent le travail manuel a été moins favorisé, moins rémunéré sous le régime de la liberté que sous le régime des restrictions. Cela veut dire que les réformes politiques que l’on propose de préférence, parce que la popularité s’y attache, n’exercent point une influence absolue sur les destinées du travail. Il ne faut certes point les négliger, car elles intéressent la dignité, l’honneur des citoyens ; mais on doit rechercher parallèlement dans un autre ordre d’idées les moyens pratiques de servir la cause des ouvriers en rendant plus facile l’augmentation du salaire : c’est là toute la question.

En première ligne figure l’instruction populaire, à laquelle M. Jules Simon, nous l’avons dit, accorde dans son programme une place proéminente. L’intelligence développée est la plus puissante des forces productives. Comme elle produit davantage et mieux, elle mérite une rémunération plus élevée : en outre elle est la source du progrès moral, qui conseille la bonne conduite, la prévoyance et l’épargne ; mais ce n’est pas tout. Il faut que cette intelligence développée par l’instruction trouve à s’employer autant que possible, et que l’ouvrage ne lui fasse pas défaut. A quoi serviraient la multiplication et le perfectionnement des outils, si l’atelier n’obtenait pas en même temps un plus grand nombre de commandes, si les transactions ne devenaient pas plus actives ? Il importe donc de multiplier les causes du travail, source unique du salaire, et c’est ici que l’économie politique intervient avec ses principes et ses enseignemens fondés sur l’expérience.

Les nations ont longtemps cherché les moyens de s’assurer, chacune à son profit, la permanence et l’abondance du travail. Les excès de réglementation, les restrictions de toute nature que nous critiquons si vivement aujourd’hui dans les lois de l’ancien régime, n’étaient inspirés que par le désir patriotique d’entretenir le travail intérieur et de repousser l’invasion de la concurrence étrangère. Colbert ne se proposait pas d’autre but. Certains peuples ont fait des sacrifices énormes de sang et d’argent pour étendre les marchés qu’ils prétendaient réserver aux produits de leur travail : ils ont fondé par-delà les mers des colonies, vassales des métropoles. Dans une société où tout, hommes et choses, était classé, organisé, distinct, on espérait pouvoir régler les mouvemens du travail comme on règle ceux d’une horloge, disposer à son gré du sol, de l’industrie, du commerce, les assujettir pour leur plus grand bien à des lois sévères, et protéger ainsi la subsistance de la main-d’œuvre. La révolution est un jour apparue. Elle a d’abord affranchi les hommes, qui étouffaient sous la cuirasse de l’ordre féodal ; elle a ensuite affranchi les choses, et peu à peu les peuples en sont venus à comprendre que le travail ne doit être gouverné, administré que par lui-même, que les règlemens protecteurs le gênent, qu’il réclame pour domaine, non plus le champ clos de la nationalité, mais les vastes espaces de l’univers, et que la concurrence est le seul régime qui puisse d’une part susciter et multiplier les élémens du travail, d’autre part attribuer à chacun ce qui lui revient selon sa capacité et ses œuvres. Dès avant la révolution, quelques économistes, et à leur tête Adam Smith et Turgot, avaient démontré ces vérités, que les prédications incessantes de leurs successeurs ont fait pénétrer, non sans peine, dans les maximes et dans les pratiques des gouvernemens. Si la réalisation des principes n’est point encore générale ni complète, du moins il est permis de dire que ces principes ne sont plus contestés. Le travail, émancipé de droit, marche à pas rapides vers la concurrence universelle. Où rencontrons-nous encore quelques objections contre ce nouveau régime, qui est le seul d’accord avec la liberté et avec la justice ? — C’est parmi les populations ouvrières, qui conservent la crainte à la fois instinctive et traditionnelle de la concurrence. Il y a donc là un enseignement très utile à répandre dans les ateliers.

La concurrence universelle proclame les droits du travail ; mais elle expose celui-ci à un grave péril. Tout concours implique la supériorité des uns et l’infériorité des autres. Il se peut que l’infériorité soit simplement relative, et qu’elle ne descende pas au point d’être mortelle pour celui qui la subit. Il n’en faut pas moins se mettre en mesure de conjurer les risques de la défaite, et pour cela il convient que le travail dispose le plus utilement de ses forces productives. Ces forces sont au nombre de deux : le capital et la main-d’œuvre. Si l’une ou l’autre faiblit, toutes les deux sont atteintes. Or, en étudiant l’histoire des populations ouvrières, on voit que la haine du capital, les attaques contre le capital y occupent une grande place. Cette erreur, dit-on, s’est dissipée. On nous montre les ouvriers aussi ardens aujourd’hui à appeler, à créer le capital, qu’ils l’étaient naguère à l’accuser : on nous signale particulièrement les symptômes tirés du mouvement coopératif, qui, loin de repousser le capital, tend au contraire à l’attirer pour l’unir plus intimement à la main-d’œuvre. Nous apercevons bien en effet un commencement de conversion dans les sentimens des ouvriers à l’égard du capital ; mais, à considérer les choses de près, il semble que cette conversion partielle, très insuffisante, n’a encore abouti qu’à diviser le capital en deux catégories : le capital employé par les patrons et le capital employé ou à employer par les associations d’ouvriers. Le premier demeure sous le coup d’une réprobation plus latente, mais non moins profonde qu’auparavant : toutes les faveurs ou plutôt toutes les indulgences (car le capital a encore besoin de se faire excuser) sont pour le second. Eh bien ! le capital est essentiellement un. Il est ici ce qu’il est là. Il ne change pas de nature ni de rôle en changeant de main. Cette proposition paraîtra sans doute banale à tous les esprits qui se sont occupés de ces matières ; cependant qui oserait dire qu’elle est inutile à rappeler dans une discussion où il s’agit de démontrer aux ouvriers que sous le régime de la libre concurrence les vieux préjugés de la main-d’œuvre contre le capital amèneraient fatalement la décadence, la ruine complète du travail ?

Reste la plus grosse difficulté. Après que la main-d’œuvre aura consenti à conclure sans arrière-pensée le traité de paix et d’alliance avec le capital, on arrivera à la discussion des articles, et on aura à déterminer quelle sera dans l’acte commun de la production la part de rémunération pour le capital et la part de rémunération pour, la main-d’œuvre. Voici le salaire qui naturellement désire régler ses conditions. Suffit-il d’établir comme principe général que « le bénéfice doit être proportionné à la capacité et au travail ? » Non, car dans cette répartition on oublie le risque, — le risque auquel le capital est seul exposé, et dont la main-d’œuvre, son associée, est exempte. L’industriel qui peut ne pas vendre ou est obligé de vendre au-dessous du prix de revient les produits pour lesquels il a payé intégralement les salaires, l’industriel qui risque ainsi de perdre son capital a certainement droit à une rémunération prélevée en dehors des parts qui reviennent à la capacité et au travail : autrement le capital ne s’exposerait pas, et la main-d’œuvre verrait tarir la source de ses emplois et de ses salaires. Le principe étant, ainsi complété, le droit de chacun des associés sera déterminé « par libre convention entre les parties. ». Il ne saurait y avoir de contestation à cet égard, et c’est pour assurer le libre débat que l’on demande les réformes politiques destinées à faire disparaître l’état d’inégalité et de dépendance dans lequel se trouveraient encore aujourd’hui les ouvriers ; mais supposons que ces réformes soient accomplies, croit-on que les associés, mis en présence, avec un intérêt commun quant à la prospérité du travail et avec un intérêt contradictoire quant au partage des produits, parviendront aisément à s’entendre ? Pense-t-on même qu’ils s’entendraient jamais dans une discussion aussi délicate, si, par-dessus ces libertés dont ils voudraient l’un et l’autre user jusqu’à l’extrême limite, il n’existait une règle qui les domine tous deux, qui seule est capable de contenir leurs prétentions même légitimes et de faire à chacun d’eux cette part, cette part vitale que le juge le plus intègre et le plus habile tremblerait d’avoir à fixer ?

Cette règle, c’est la concurrence. Elle s’impose au capital comme à la main-d’œuvre, à l’ouvrier comme au patron, favorable ou contraire tantôt à l’un, tantôt à l’autre, mais toujours donnant la mesure exacte de ce que vaut, dans la production, le concours de chaque associé. Vainement l’ouvrier, armé de toutes les libertés et joignant à cela l’énergie de la volonté et la force du nombre, tenterait-il d’obtenir une part plus grande que celle qui lui est assignée par la concurrence. Vainement aussi le patron chercherait-il à accroître sa part au détriment de la main-d’œuvre. Dans le premier cas, le capital se retirerait, et le salaire avec lui ; dans le second, la main-d’œuvre apparaîtrait, plus lentement peut-être, et le capital arriverait à n’avoir plus d’emploi ni de bénéfices. Il y a eu certainement des exceptions et des abus de part et d’autre, reconnaissons même que dans la lutte, quand malheureusement elle s’engage, le capital possède des ressources que son adversaire ne possède pas ; mais, par la force même des choses, il ne peut ni ne veut se tromper longtemps, lorsqu’il se trompe, parce que ce serait sa ruine. La concurrence dans les pays où règne la liberté de l’industrie et du commerce est toujours là pour mettre l’ordre dans l’armée du travail.

Depuis 1791 jusqu’en 1864, la coalition a été punie comme un délit ! Des lois sévères ont entravé et entravent encore les associations, les réunions, la liberté de la presse. Est-ce que, malgré l’absence ou l’éclipse des franchises politiques, la rémunération de la main-d’œuvre n’a pas toujours été en augmentant, plus vite peut-être que le bénéfice du capital ? S’il avait été possible au capital de se réserver pour lui tout seul les avantages du progrès économique, il l’aurait fait à coup sûr, et il se serait bien gardé d’admettre qui que ce fût au partage. Ce n’est ni sa générosité ni son bon cœur qui l’en a empêché, c’est tout simplement la concurrence. Depuis 1860, date mémorable à laquelle la France a fait un pas décisif dans la carrière de la liberté commerciale, on remarque une hausse plus sensible dans le taux des salaires. Dira-t-on que cela est dû à une réforme politique qui aurait facilité plus que par le passé « la libre convention » entre le capital et la main-d’œuvre ? Non assurément. Il est arrivé que la France a redoublé d’efforts pour combattre au dedans et au dehors la concurrence internationale, qu’elle a multiplié ses moyens de production, qu’elle a plus et mieux travaillé, et qu’en fin de compte tout ce qui travaille, capital ou main d’œuvre, y a notablement gagné.

Il serait facile de multiplier les exemples à l’appui de ces argumens : nous voulons seulement établir que la hausse du salaire, c’est-à-dire l’amélioration la plus désirable pour les populations ouvrières, dépend de la situation économique plutôt que de la législation politique. Quelle est la conséquence de ce fait ? C’est que, pour l’examen utile de la question du travail, nous devons nous attacher par-dessus tout aux mesures qui ont une action directe sur la production et sur les transactions, et que les réformes d’un autre ordre, essentielles assurément et très souhaitables, n’exerceraient point une influence aussi décisive sur le sort de la main-d’œuvre. Vivre est la première chose. La liberté naît ensuite de la vie. De même appliquons-nous d’abord à développer dans tous les sens le mouvement industriel et commercial, à perfectionner nos instrumens de travail, à répandre de saines notions sur la concurrence et sur les rapports que la force des choses établit entre la main-d’œuvre et le capital. L’accroissement du bien-être précipitera le progrès moral, et la liberté sera.

Voilà pourquoi le rôle de l’économie politique est devenu aujourd’hui si considérable. Science longtemps rebutée, enfouie dans les livres, impopulaire, elle se voit maintenant recherchée, mise en pleine lumière, accueillie au forum, écoutée par les gouvernemens et par les peuples. En France, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, partout, sous les régimes politiques les plus divers, les hommes d’état et les orateurs s’inspirent de ses conseils, approfondissent ses lois et lui empruntent le plus pur éclat de leur renommée. Les philosophes et les moralistes ne craignent plus de s’abaisser jusqu’à elle, et nous voyons l’un des plus éloquens, M. Jules Simon, lui apporter toute sa pensée et toute son âme. Avec un tel concours de serviteurs, il n’y a pas à craindre que son œuvre demeure stérile ; œuvre immense, si l’on en juge par cette seule question : le travail !


C. LAVOLLEE.

  1. Cet article est ainsi conçu : « Le maître est cru sur son affirmation pour la quotité des gages, pour le paiement du salaire de l’année échue et pour les à-comptes donnés pour l’année courante. »
  2. Voyez la Revue des Deux Mondes du 1er avril 1866.