Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1880/Tome 1/Livre 1/Chapitre 2


A. Lacroix et Compagnie (Tome 1p. 43-76).
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LIVRE PREMIER

CHAPITRE II

État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête. — Druidisme. Conquête de César (58-51 av. J.-C.)


Ce grand événement de l’invasion cimbrique n’eut qu’une influence fort indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s’incorporer avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion druidique[1] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara l’invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait avoir atteint tout son développement, toute sa maturité, dans le siècle qui précéda la conquête de César ; peut-être même penchait-elle vers son déclin ; l’influence politique des druides avait du moins diminué.

Il semble que les Galls aient d’abord adoré des objets matériels, des phénomènes, des agents de la nature : lacs, fontaines, pierres, arbres, vents, en particulier le terrible Kirk. Ce culte grossier fut, avec le temps, élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes, eurent leurs génies ; il en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu Tarann, esprit du tonnerre ; Vosège, déification des Vosges ; Pennin, des Alpes ; Arduinne des Ardennes. De là, le Génie des Arvernes ; Bibracte, déesse et cité des Édues ; Aventia, chez les Helvètes ; Nemausus (Nîmes), chez les Arécomikes, etc., etc.

Par un degré d’abstraction de plus, les forces générales de la nature, celles de l’âme humaine et de la société furent aussi déifiées. Tarann devint le dieu du ciel, le moteur et l’arbitre du monde. Le soleil, sous le nom de Bel ou Belen, fit naître les plantes salutaires et présida à la médecine ; Heus ou Hesus à la guerre ; Teutatès au commerce et à l’industrie ; l’éloquence même et la poésie eurent leur symbole dans Ogmius, armé comme Hercule de la massue et de l’arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l’oreille à des chaînes d’or et d’ambre qui sortaient de sa bouche[2].

On voit qu’il y a ici quelque analogie avec l’Olympe des Grecs et des Romains[3]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule, soumise à la domination de Rome, eut subi quelques années seulement l’influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de l’Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son sacerdoce, furent cruellement proscrits.

Les druides enseignaient que la matière et l’esprit sont éternels, que la substance de l’univers reste inaltérable sous la perpétuelle variation des phénomènes où domine tour à tour l’influence de l’eau et du feu ; qu’enfin l’âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce dernier dogme se rattachait l’idée morale de peines et de récompenses ; ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la condition humaine comme des états d’épreuve et de châtiment. Ils avaient même un autre monde[4], un monde de bonheur. L’âme y conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles, on brûlait des lettres que le Æmort devait lire ou remettre à d’autres morts. Souvent même ils prêtaient de l’argent à rembourser dans l’autre vie.

Ces deux notions combinées de la métempsycose et d’une vie future faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se bornait pas là ; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens, médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le temps par nuits et non par jours ; ils expliquaient cet usage par l’origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il fallait cueillir le Samolus à jeun et de la main gauche, l’arracher de terre sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où les bestiaux allaient boire ; c’était un préservatif contre leurs maladies. On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions et une offrande de pain et de vin ; on partait nu-pieds, habillé de blanc ; sitôt qu’on avait aperçu la plante, on se baissait comme par hasard, et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l’arrachait sans jamais employer le fer, puis on l’enveloppait d’un linge qui ne devait servir qu’une fois. Autre cérémonial pour la verveine. Mais le remède universel, la panacée, comme l’appelaient les druides, c’était le fameux gui. Ils le croyaient semé sur le chêne par une main divine, et trouvaient dans l’union de leur arbre sacré avec la verdure éternelle du gui un vivant symbole du dogme de l’immortalité. On le cueillait en hiver, à l’époque de la floraison, lorsque la plante est le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l’arbre dépouillé, présentent seuls l’image de la vie, au milieu d’une nature morte et stérile.

C’était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé ; un druide en robe blanche montait sur l’arbre, une serpe d’or à la main, et tranchait la racine de la plante, que d’autres druides recevaient dans une saie blanche ; car il ne fallait pas qu’elle touchât la terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes étaient liées pour la première fois.

Les druides prédisaient l’avenir d’après le vol des oiseaux et l’inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des talismans, comme les chapelets d’ambre que les guerriers portaient sur eux dans les batailles, et qu’on retrouve souvent à leur côté dans les tombeaux. Mais nul talisman n’égalait l’œuf de serpent[5]. Ces idées d’œuf et de serpent rappellent l’œuf cosmogonique des mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l’éternelle rénovation dont le serpent était l’emblème.

Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l’ordre des druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur imposait des lois bizarres et contradictoires ; ici, la prêtresse ne pouvait dévoiler l’avenir qu’à l’homme qui l’avait profanée ; là, elle se vouait à une virginité perpétuelle ; ailleurs, quoique mariée, elle était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de noir, les cheveux en désordre, s’agitant dans des transports frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des tempêtes de l’archipel armoricain. À Séna (Sein) était l’oracle célèbre des neuf vierges terribles appelées Sènes, du nom de leur île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être marin et encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges connaissaient l’avenir ; elles guérissaient les maux incurables ; elles prédisaient et faisaient la tempête.

Les prêtresses de Nannetes, à l’embouchure de la Loire, habitaient un des îlots de ce fleuve. Quoiqu’elles fussent mariées, nul homme n’osait approcher de leur demeure ; c’étaient elles qui, à des époques prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de l’île à la nuit close, sur de légères barques qu’elles conduisaient elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour les recevoir ; mais, dès que l’aube commençait à paraître, s’arrachant des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles et regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles devaient, dans l’intervalle d’une nuit à l’autre, couronnées de lierre et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple. Si l’une d’elles, par malheur, laissait tomber à terre quelque chose de ces matériaux sacrés, elle était perdue ; ses compagnes se précipitaient sur elle avec d’horribles cris, la déchiraient, et semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver dans ces rites le culte de Bacchus ; ils assimilèrent aussi aux orgies de Samothrace d’autres orgies druidiques célébrées dans une île voisine de la Bretagne, d’où les navigateurs entendaient avec effroi, de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.

La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l’abondance et de la couleur de son sang ; quelquefois ils la crucifiaient à des poteaux dans l’intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle, jusqu’à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d’hommes vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils jetaient des lingots d’or et d’argent dans les lacs, ou les clouaient dans les temples.

Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts. L’ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la rotte les exploits des chefs et les traditions nationales ; puis venait le sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences naturelles appliquées à la religion, l’astronomie, la divination, etc. Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait s’accomplir sans leur ministère.

Les druides, ou hommes des chênes[6], étaient le couronnement de la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science. Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était leur privilège. L’ordre des druides était électif. L’initiation, mêlée de sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois vingt années : il fallait apprendre de mémoire toute la science sacerdotale ; car ils n’écrivaient rien, du moins jusqu’à l’époque où ils purent se servir des caractères grecs.

L’assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l’an sur le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le point central de toute la Gaule ; on y accourait des provinces les plus éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de l’institution. Il n’était pas rare que l’élection de ce chef excitât la guerre civile.

Quand même le druidisme n’eût pas été affaibli par ces divisions, la vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l’ordre semblent s’être voués devait le rendre peu propre à agir puissamment sur le peuple. Ce n’était pas d’ailleurs ici comme en Égypte une population agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans les forêts, dans les marais, qui couvraient leur sauvage pays, au milieu des hasards d’une vie barbare et guerrière. Le druidisme n’eut pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui échappèrent de bonne heure.

Ainsi, lorsque César envahit la Gaule[7], elle semblait convaincue d’impuissance pour s’organiser elle-même. Le vieil esprit de clan, l’indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir comprimer, avait repris vigueur ; seulement la différence des forces avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus ; certaines étaient clientes des autres, comme les Carnutes des Rhêmes, les Sénons des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

Des villes s’étaient formées, espèces d’asiles au milieu de cette vie de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait dire : Il n’y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers (equites). Les druides étaient les plus faibles. C’est un druide des Édues qui appela les Romains.

J’ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l’avaient décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s’exiler pour revenir maître. L’Italie était épuisée, l’Espagne indisciplinable ; il fallait la Gaule pour asservir le monde. J’aurais voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l’âge par les débauches de Rome, cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage ; ou bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d’hommes[8] et domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l’Océan du Nord (58-49).

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient alors l’étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l’Aquitaine étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans la Celtique même, les druides n’avaient pu résister au vieil esprit de clan qu’en favorisant la formation d’une population libre dans les grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs, comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États gaulois ; celle de l’élection ou des druides et des chefs temporaires du peuple des villes[9]. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues ; à la tête de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès lors l’opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté (Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu’on nommait du nom commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent le Rhin, sous la conduite d’un Arioviste, battirent les Édues, et leur imposèrent un tribut ; mais ils traitèrent plus mal encore les Séquanes qui les avaient appelés ; ils leur prirent le tiers de leurs terres, selon l’usage des conquérants germains, et ils en voulaient encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur, cherchèrent d’autres secours étrangers. Deux frères étaient tout-puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force, s’était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la tyrannie ; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour les riches plaines de la Gaule. L’autre frère, qui était druide, titre vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins barbares. Il se rendit à Rome et implora l’assistance du Sénat, qui avait appelé les Édues parents et amis du peuple romain. Mais le chef des Suèves envoya de son côté, trouva le moyen de se faire donner aussi le titre d’ami de Rome. L’invasion imminente des Helvètes obligeait probablement le sénat à s’unir avec Arioviste.

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs, qu’on voyait bien qu’ils voulaient s’interdire à jamais le retour. Ils avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages, détruit les meubles et les provisions qu’ils ne pouvaient emporter. On disait qu’ils voulaient percer à travers toute la Gaule et s’établir à l’occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu’en leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se combattre toutes les nations de l’ancien monde : Galls, Cimbres, Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine. Ils y trouvèrent à l’entrée, vers Genève, César qui leur barra le chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc s’engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres, et l’extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l’Édue Dumnorix, et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s’engager à retourner dans leur pays. Six mille d’entre eux qui s’enfuirent la nuit pour échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et, dit César, traités en ennemis.

Ce n’était rien d’avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles : déjà cent vingt mille guerriers étaient passés. La Gaule allait devenir Germanie. César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d’explorer le chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans son consulat, le titre d’allié du peuple romain ; il s’étonna d’être attaqué par lui : « Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi ; vous avez la vôtre… si vous me laissez en repos, vous y gagnerez ; je ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour vous… Ignorez-vous quels hommes sont les Germains ? voilà plus de quatorze ans que nous n’avons dormi sous un toit[10]. » Ces paroles ne faisaient que trop d’impression sur l’armée romaine : tout ce qu’on rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord épouvantait les petits hommes du Midi.

On ne voyait dans le camp que gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte : « Si vous m’abandonnez, dit-il, j’irai toujours : il me suffit de la dixième légion. » Il les mène ensuite à Besançon, s’en empare, pénètre jusqu’au camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu’ils eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une furieuse bataille : presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans vraisemblance, que si les Romains avaient chassé les Suèves, ce n’était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le divitiac des Édues[11] ; il était appelé par les Sénons, anciens vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l’ami des druides, et comptaient l’opposer aux Belges septentrionaux, leurs féroces voisins. C’est ainsi que, cinq siècles après, le clergé catholique des Gaules favorisa l’invasion des Francs contre les Visigoths et les Bourguignons ariens.

C’était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses, dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les conquérants de l’Amérique, César était souvent obligé de se frayer une route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d’avancer avec ses légions, tantôt sur cette terre ferme, tantôt à gué ou à la nage. Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de l’Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et les Cortez, avec une telle supériorité d’armes, faisaient la guerre à coup sûr ; et qu’étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens (Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer César ? Les Bellovaques et les Suessions s’accommodèrent par l’entremise du divitiac des Édues[12]. Mais les Nerviens, soutenus par les Atrebates et les Veromandui, surprirent l’armée romaine en marche, au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une enseigne et de se porter lui-même en avant : ce brave peuple fut exterminé. Leurs alliés, les Cimbres, qui occupaient Aduat (Namur ?), effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves cinquante-trois mille.

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges, Boulogne) ; un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux) ; un autre, le jeune Crassus, conquit l’Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d’Espagne les vieux compagnons de Sertorius[13]. César lui-même attaqua les Vénètes et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n’habitait ni sur la terre ni sur les eaux ; leurs forts, dans des presqu’îles inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne pouvaient être assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans cesse avec l’autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit à fixer les navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur ; mais la petite Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d’y passer.

Le monde barbare de l’Occident qu’il avait entrepris de dompter était triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport avec l’une et l’autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays ; les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule ; les Parisii et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César frappa les deux partis et au dedans et au dehors ; il passa l’Océan, il passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Tenctères, fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes l’avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55). César les arrêta, et sous prétexte que, pendant les pourparlers, il avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l’improviste et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation n’osait habiter ; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de Cologne, malgré la largeur et l’impétuosité de ce fleuve immense. Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin, traversa toute la Gaule, et la même année s’embarqua pour la Bretagne. Lors qu’on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes encore que des victoires, tant d’audace et une si effrayante rapidité, un cri d’admiration s’éleva. On décréta vingt jours de supplications aux dieux. Au prix des exploits de César, disait Cicéron, qu’a fait Marius ?

Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir des Gaulois aucun renseignement sur l’île sacrée. L’Édue Dumnorix déclara que la religion lui défendait de suivre César ; il essaya de s’enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif ; il fut tué en se défendant.

La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette expédition. D’abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du débarquement. Les hauts navires qu’on employait sur l’Océan tiraient beaucoup d’eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu’il se formât en bataille au milieu des flots. Les barbares, dont la grève était couverte, avaient trop d’avantage. Mais les machines de siège vinrent au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierre et de traits. Cependant l’équinoxe approchait : c’était la pleine lune, le moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée ou mise hors de service. Les barbares, qui dans le premier étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus nombreux ; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui eût guère permis le retour.

L’année suivante, nous le voyons presqu’en même temps en Illyrie, à Trêves et en Bretagne. Il n’y a que les esprits de nos vieilles légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours. Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le roi Caswallawn dans l’enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu’il avait imposé un tribut à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de valeur qu’on recueillait sur les côtes.

Depuis cette invasion dans l’île sacrée, César n’eut plus d’amis chez les Gaulois. La nécessité d’acheter Rome aux dépens des Gaules, de gorger tant d’amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés, mettait des villes au pillage sans qu’elles l’eussent mérité[14]. Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le gouvernement populaire. La Gaule payait cher l’union, le calme et la culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les bienfaits.

La disette obligeant César de disperser ses troupes, l’insurrection éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à travers soixante mille Gaulois.

L’année suivante, il assemble à Lutèce les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais et les Carnutes, n’y paraissent pas.

César les attaque séparément et les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois les deux partis qui divisaient la Gaule ; il effraye les Sénonais, parti druidique et populaire (?), par la mort d’Acco, leur chef, qu’il fait solennellement juger et mettre à mort ; il accable les Éburons, parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix dans toute la forêt d’Ardennes, et les livrant tous aux tribus gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette curée. Les légions fermaient de toutes parts ce malheureux pays et empêchaient ainsi que personne pût échapper.

Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les druides et les chefs des clans se trouvèrent d’accord pour la première fois. Les Édues mêmes étaient, au moins secrètement, contre leur ancien ami.

Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum. Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois ennemis du parti druidique et populaire, aujourd’hui ses alliés. Le vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune Arverne, intrépide et ardent. Son père, l’homme le plus puissant des Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d’aspirer à la royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa toujours les avances de César, et ne cessa dans les assemblées, dans les fêtes religieuses, d’animer ses compatriotes contre les Romains. Il appela aux armes jusqu’aux serfs des campagnes, et déclara que les lâches seraient brûlés vifs ; les fautes moins graves devaient être punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du général gaulois était d’attaquer à la fois la Province au midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie, devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province, franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut contraint de revenir ; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs familles. C’était tout ce que voulait César ; il quitte son armée, sous prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix croit l’attirer en assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c’est pour assister à la prise de Noviodunum.

Alors le vercingétorix déclare aux siens qu’il n’y a point de salut s’ils ne parviennent à affamer l’armée romaine ; le seul moyen pour cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant les Édues s’étaient déclarés contre César, qui, se trouvant sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des Germains pour les remplacer. Labiénus, lieutenant de César, eût été accablé dans le Nord, s’il ne s’était dégagé par une victoire (entre Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu’il voulait gagner la province romaine. L’armée des Gaulois le poursuivit et l’atteignit. Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs femmes et leurs enfants, qu’ils n’eussent au moins deux fois traversé les lignes ennemies. Le combat fut terrible ; César fut obligé de payer de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois, et décida la victoire.

Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que leur chef ne put les rassurer qu’en se retranchant sous les murs d’Alésia, ville forte située au haut d’une montagne (dans l’Auxois). Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de répandre par toute la Gaule qu’il avait des vivres pour trente jours seulement, et d’amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter les armes. En effet, César n’hésita point d’assiéger cette grande armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d’ouvrages prodigieux : d’abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et d’autant de profondeur ; un rempart de douze pieds ; huit rangs de petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de branchages et de feuilles ; des palissades de cinq rangs d’arbres, entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille hommes.

La Gaule entière vint s’y briser. Les efforts désespérés des assiégés réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille Gaulois, qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés par la cavalerie de César, s’enfuir et se disperser. Le vercingétorix, conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se désigna et se livra comme l’auteur de toute la guerre. Il monta sur son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son javelot et son casque aux pieds du Romain, sans dire un seul mot.

L’année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de résister partiellement, et d’user les forces de l’ennemi qu’ils n’avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le Quercy ? ) arrêta longtemps César. L’exemple était dangereux ; il n’avait pas de temps à perdre en Gaule ; la guerre civile pouvait commencer à chaque instant en Italie ; il était perdu, s’il fallait consumer des mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n’avaient que trop souvent donné l’exemple ; il fit couper le poing à tous les prisonniers.

Dès ce moment, il changea de conduite à l’égard des Gaulois : il fit montre envers eux d’une extrême douceur ; il les ménagea pour les tributs au point d’exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut même déguisé sous le nom de solde militaire. Il engagea à tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions ; il en composa une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur leur casque, et qu’on appelait pour cette raison l’alauda.

Sous cet emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté, ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu’à Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions de Pompée,

L’alouette gauloise, conduite par l’aigle romaine, prit Rome pour la seconde fois, et s’associa aux triomphes de la guerre civile.

La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l’épée que César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains voulaient l’arracher du temple où les Gaulois l’avaient suspendue : Laissez-là, dit César en souriant, elle est sacrée.

ÉCLAIRCISSEMENTS




SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L’IRLANDE
ET DU PAYS DE GALLES. (Voy. p. 45.)

Nous nous sommes sévèrement interdit, dans le texte, tout détail sur les religions celtiques qui ne fût tiré des sources antiques, des écrivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent jeter un jour indirect sur les anciennes religions de la Gaule. Plusieurs traits, d’ailleurs, sont profondément indigènes et portent le caractère d’une haute antiquité : ainsi, le culte du feu, le mythe du castor et du grand lac, etc., etc.


§ 1er.

Le peu que nous savons des vieilles religions de l’Irlande nous est arrivé altéré, sans doute, par le plus impur mélange de fables rabbiniques, d’interpolations alexandrines, et peut-être dénaturé encore par les explications chimériques des critiques modernes. Toutefois, en quelle défiance qu’on doive être, il est impossible de repousser l’étonnante analogie que présentent les noms des dieux de l’Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur), avec les Cabires de Phénicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos, Cabeiros). Baal se retrouve également comme Dieu suprême en Phénicie et en Irlande. L’analogie n’est pas moins frappante avec plusieurs des dieux égyptiens et étrusques. Æsar, dieu en étrusque (d’où Cæsar), c’est en irlandais le Dieu qui allume le feu[15]. Le feu allumé, c’est Moloch. L’Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune, s’appelle en même temps Ith (prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar, Ops et Sibhol (comme Magna Mater, Ops et Cybèle). Jusqu’ici c’est la nature potentielle, la nature non fécondée : après une suite de transformations, elle devient, comme en Égypte, Neith-Nath, dieu-déesse de la guerre, de la sagesse et de l’intelligence, etc.

M. Adolphe Pictet établit pour base de la religion primitive de l’Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement d’une série ou progression ascendante, qui s’élève jusqu’au Dieu suprême, Beal. C’est donc l’opposé direct d’un système d’émanation.

« D’une dualité primitive, constituant la force fondamentale de l’univers, s’élève une double progression de puissances cosmiques, qui, après s’être croisées par une transition mutuelle, viennent toutes se réunir dans une unité suprême comme en leur principe essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractère distinctif de la doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le résumé de tout notre travail. » Cette conclusion est presque identique à celle qu’a obtenue Schelling à la suite de ses recherches sur les Cabires de Samothrace. « La doctrine des Cabires, dit-il, était un système qui s’élevait des divinités inférieures, représentant les puissances de la nature, jusqu’à un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes ; » et dans un autre endroit : « La doctrine des Cabires, dans son sens le plus profond, était l’exposition de la marche ascendante par laquelle la vie se développe dans une progression successive, l’exposition de la magie universelle, de la théargie permanente qui manifeste sans cesse ce qui, de sa nature, est supérieur au monde réel, et fait apparaître ce qui est invisible.

« Cette presque identité est d’autant plus frappante que les résultats ont été obtenus par deux voies diverses. Partout je me suis appuyé sur la langue et les traditions irlandaises, et je n’ai rapporté les étymologies et les faits présentés par Schelling, que comme des analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms d’Axire, d’Axcearas, de Coismaol et de Cabur, se sont expliqués dans l’irlandais, comme l’ont été par l’hébreu les noms d’Axieros, d’Axiokersos, de Casmilos et de Kabeiros. Qui ne reconnaîtrait là une connexion évidente ?

« D’ailleurs Strabon parle expressément de l’analogie du culte de Samothrace avec celui de l’Irlande. Il dit d’après Artémidore, qui écrivait cent ans avant notre ère : Ὅτι φασὶν εἶναι νῆσον πρὸς τῇ Βρεττανικῇ, καθ’ ἣν ὁμοία τοῖς ἐν Ξαμοθράκῇ περὶ τὴν Δήμηθραν καὶ τὴν Κόρην ἱεροποιεῖται. (Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite encore un passage de Denys le Periegète, mais plus vague et peu concluant (V. 365).

« Celui en qui ce système trouve son unité, c’est Samhan le mauvais esprit (Satan), l’image du soleil (littéralement Samhan), le juge des âmes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les envoyant en enfer. Il est le maître de la mort (Bal-Sab). C’était la veille du 1er novembre qu’il jugeait les âmes de ceux qui étaient morts dans l’année : ce jour s’appelle encore aujourd’hui la nuit de Samhan (Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis (t. IV, p. 83). — C’est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le Camillus des Étrusques, le serviteur (coismaol, cadmaol, signifie en irlandais serviteur). Samhan est donc le centre d’association des Cabires (sam, sum, cum, indiquent l’union en une foule de langues). On lit dans un ancien Glossaire irlandais : « Samhandraoic, eadhon Cabur, la magie de Samhan, c’est-à-dire Cabur, » et il ajoute pour explication : « Association mutuelle. » Cabur, associé ; comme en hébreu, Chaberim ; les Consentes étrusques (de même encore Kibir, Kbir signifie Diable dans le dialecte maltais, débris de la langue punique. Creuzer, Symbolique, II, 286-8). Le système cabirique irlandais trouvait encore un symbole dans l’harmonie des révolutions célestes. Les astres étaient appelés Cabara. Selon Bullet, les Basques appelaient les sept planètes Capirioa (?) Le nom des constellations signifiait en même temps intelligence et musique, mélodie. Rimmin, rinmin, avaient le sens de soleil, lune, étoiles ; rimham veut dire compter ; rimh, nombre (en grec, ῥυθμός ; en français, rime, etc.).

« Il semble que la hiérarchie des druides eux-mêmes composait une véritable association cabirique, image de leur système religieux.

« Le chef des druides était appelé Coibhi[16]. Ce nom, qui s’est conservé dans quelques expressions proverbiales des Gaëls de l’Écosse, se lie encore à celui de Cabire. Chez les Gallois, les druides étaient nommés Cowydd[17]. Celui qui recevait l’initiation prenait le titre de Caw, associé, cabire, et Bardd caw signifiait un barde gradué (Davies, Myth., 165. Owen, Welsh dict.). Parmi les îles de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois le nom d’Innis Caw, île de l’association ; et on y trouve des restes de monuments druidiques (Davies). À Samothrace, l’initié était aussi reçu comme Cabire dans l’association des dieux supérieurs, et il devenait lui-même un anneau de la chaîne magique (Schelling, Samothr. Gottesd., p. 40).

« La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à la doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux d’un poëte gallois, Gynddelw, cité par Davies, p. 16, d’après l’Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant rapidement en cercles et en nombres impairs, comme les astres dans leur course, en célébrant le conducteur. Cette expression de nombres impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme le temple circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le même système de nombres y était observé. En effet, le poëte gallois, dans un autre endroit, donne au monument druidique le nom de Sanctuaire du nombre impair.

« Peut-être chaque divinité de la chaîne cabirique avait-elle, parmi les druides, son prêtre et son représentant. Nous avons vu déjà, chez les Irlandais, le prêtre adopter le nom du dieu qu’il servait ; et, chez les Gallois, le chef des druides semble avoir été considéré comme le représentant du Dieu suprême (Jamieson, Hist. of the Culdees, p. 29). La hiérarchie druidique aurait été ainsi une image microcosmique de la hiérarchie de l’univers, comme dans les mystères de Samothrace et d’Éleusis…

« Nous savons que les Caburs étaient adorés dans les cavernes et l’obscurité, tandis que les feux en l’honneur de Beal étaient allumés sur le sommet des montagnes. Cet usage s’explique par la doctrine abstraite :

« Le monde Cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe de lumière, n’est plus que la force ténébreuse, que l’obscure matière de toute réalité. Il constitue comme la base ou la racine de l’univers, par opposition à la suprême intelligence, qui en est comme le sommet. C’était sans doute par suite d’une manière de voir analogue que les cérémonies du culte des Cabires, à Samothrace, n’étaient célébrées que pendant la nuit.

On peut ajouter à ces inductions de M. Pictet que, suivant la tradition des montagnards d’Écosse, les druides travaillaient la nuit et se reposaient le jour (Logan, II, 351).

Le culte de Beal, au contraire, se célébrait par des feux allumés sur les montagnes. Ce culte a laissé des traces profondes dans les traditions populaires (Tolland, XIe lettre, p. 101). Les druides allumaient des feux sur les cairn, la veille du 1er mai, en l’honneur de Beal, Bealan (le soleil). Ce jour garde encore aujourd’hui en Irlande le nom de la Bealteine, c’est-à-dire le jour du feu de Beal. Près de Londonderry, un cairn placé en face d’un autre cairn s’appelle Bealteine. — Logan, II, 326. Ce ne fut qu’en 1220 que l’archevêque de Dublin éteignit le feu perpétuel qui était entretenu dans une petite chapelle près de l’église de Kildare, mais il fut rallumé bientôt et continua de brûler jusqu’à la suppression des monastères (Archdall’s mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240). Ce feu était entretenu par des vierges, souvent de qualité, appelées filles du feu (inghean an dagha), ou gardiennes du feu (breochuidh), ce qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte Brigitte.

Un rédacteur du Gentleman’s Magazine, 1795, dit : Que se trouvant en Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu’il verrait à minuit allumer les feux en l’honneur du soleil. Riches décrit ainsi les préparatifs de la fête : « What watching, what vattling, what tinkling upon pannes and candlesticks what strewing of hearbes, what clamors, and other ceremonies are used. »

Spenser dit qu’on allumant le feu, l’Irlandais fait toujours une prière. À Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie à la Saint-Jean. À Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses et des processions en habits grotesques. Les montagnards d’Écosse passaient par le feu en l’honneur de Beal, et croyaient un devoir religieux de marcher en portant du feu autour de leurs troupeaux et de leurs champs. — Logan, II, 364. Encore aujourd’hui, les montagnards écossais font passer l’enfant au-dessus du feu, quelquefois dans une sorte de poche, où ils ont mis du pain et du fromage. (On dit que dans les montagnes on baptisait quelquefois un enfant sur une large épée. De même en Irlande, la mère faisait baiser à son enfant nouveau-né la pointe d’une épée. Logan, I, 122.) — Id. I, 123. Les Calédoniens brûlaient les criminels entre deux feux ; de là le proverbe : « Il est entre les deux flammes de Bheil. » — Ibid., 140. L’usage de faire courir la croix de feu subsistait encore en 1743 ; elle parcourut dans un canton trente-six milles en trois heures. Le chef tuait une chèvre de sa propre épée, trempait dans le sang les bouts d’une croix de bois demi-brûlée, et la donnait avec l’indication du lieu de ralliement à un homme du clan, qui courait la passer à un autre. Ce symbole menaçait du fer et du feu ceux qui n’iraient pas au rendez-vous. — Caumont, I, 154 : Suivant une tradition, on allumait autrefois, dans certaines circonstances, des feux sur les tumuli, près de Jobourg (départem. de la Manche). — Logan, II, 64. Pour détruire les sortilèges qui frappent les animaux, les personnes qui ont le pouvoir de les détruire sont chargées d’allumer le Needfire ; dans une île ou sur une petite rivière ou lac, on élève une cabane circulaire de pierres ou de gazon, sur laquelle on place un soliveau de bouleau ; au centre est un poteau engagé par le haut dans cette pièce de bouleau ; ce poteau perpendiculaire est tourné dans un bois horizontal au moyen de quatre bras de bois. Des hommes, qui ont soin de ne porter sur eux aucun métal, tournent le poteau, tandis que d’autres, au moyen de coins, le serrent contre le bois horizontal qui porte les bras, de manière qu’il s’enflamme par le frottement ; alors on éteint tout autre feu. Ceux qu’on a obtenus de cette manière passent pour sacrés, et on en approche successivement les bestiaux.

§ 2.

Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the British druids, et le même, Celtic researches), le dieu suprême, c’est le dieu inconnu, Diana (dianaff, inconnu, en breton ; diana en léonais, dianan dans le dialecte de Vannes). Son représentant sur la terre c’est Hu le grand, ou Ar-bras, autrement Cadwalcader, le premier des druides.

Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est inondé ; tout périt, excepté Douyman et Douymec’h (man, mec’h, homme, fille), sauvés dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de chaque espèce d’animaux. Hu attelle deux bœufs à la terre pour la tirer de l’abîme. Tous deux périssent dans l’effort ; les yeux de l’un sortent de leur orbite, l’autre refuse de manger et se laisse mourir.

Cependant Hu donne des lois et enseigne l’agriculture. Son char est composé des rayons du soleil, conduit par cinq génies : il a pour ceinture l’arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des géants et des ténèbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes, le régulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout.

Hu a pour épouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son domaine de Penlym ou Penleen, à l’extrémité du lac où il habite,

Ked a trois enfants : Mor-vran (le corbeau de mer, guide des navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l’œuf, le symbole de la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked voulut préparer à Avagdu, selon les rites mystérieux du livre de Pherylt, l’eau du vase Azeuladour (sacrifice), l’eau de l’inspiration et de la science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, où se trouvait la cité du juste, et, s’adressant au petit Gouyon, le fils du héraut de Lanvair, le gardien du temple, elle le chargea de surveiller la préparation du breuvage. L’aveugle Morda fut chargé de faire bouillir la liqueur sans interruption pendant un an et un jour.

Durant l’opération, Ked ou Ceridguen étudiait les livres astronomiques et observait les astres. L’année allait expirer, lorsque de la liqueur bouillonnante s’échappèrent trois gouttes qui tombèrent sur le doigt du petit Gouyon ; se sentant brûlé, il porta le doigt à sa bouche… Aussitôt l’avenir se découvrit à lui ; il vit qu’il avait à redouter les embûches de Ceridguen et prit la fuite. À l’exception de ces trois gouttes, toute la liqueur était empoisonnée : le vase se renversa de lui-même et se brisa… Cependant Ceridguen furieuse poursuivait le petit Gouyon. Gouyon, pour fuir plus vite, se change en lièvre. Ceridguen devient levrette et le chasse vigoureusement jusqu’au bord d’une rivière. Le petit Gouyon prend la forme d’un poisson ; Ceridguen devient loutre et le serre de si près, qu’il est forcé de se métamorphoser en oiseau et de s’enfuir à tire-d’aile. Mais Ceridguen planait déjà au-dessus de sa tête sous la forme d’un épervier… Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber sur un tas de froment, et se changea en grain de blé ; Ceridguen se changea en poule noire et avala le pauvre Gouyon.

Aussitôt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre à mort l’enfant qui en naîtrait ; mais au bout de neuf mois, elle mit au monde un si bel enfant qu’elle ne put se résoudre à le faire périr.

Hu-Ar-Bras lui conseilla de le mettre dans un berceau couvert de peau et de le lancer à la mer. Ceridguen l’abandonna donc aux flots le 29 avril.

En ce temps-là, Gouydno avait près du rivage un réservoir qui donnait chaque année, le soir du 1er mai, pour cent livres de poisson. Gouydno n’avait qu’un fils, nommé Elfin, le plus malheureux des hommes, à qui rien n’avait jamais réussi ; son père le croyait né à une heure fatale. Les conseillers de Gouydno l’engagèrent à confier à son fils l’épuisement du réservoir.

Elfin n’y trouva rien : et comme il revenait tristement, il aperçut un berceau couvert d’une peau, arrêté sur l’écluse… Un des gardiens souleva cette peau et s’écria en se tournant vers Elfin : « Regarde, Thaliessin ! quel front radieux ! » — « Front radieux sera son nom, » répondit Elfin. Il prit l’enfant et le plaça sur son cheval. Tout à coup l’enfant entonna un poëme de consolation et d’éloge pour Elfin, et lui prophétisa sa renommée. On apporta l’enfant à Gouydno. Gouydno demanda si c’était un être matériel ou un esprit. L’enfant répondit par une chanson où il déclarait avoir vécu dans tous les âges, et où il s’identifiait avec le soleil. Gouydno, étonné, demanda une autre chanson ; l’enfant reprit : « L’eau donne le bonheur. Il faut songer à son Dieu ; il faut prier son Dieu, parce qu’on ne saurait compter les bienfaits qui en découlent… Je suis né trois fois. Je sais comment il faut étudier pour arriver à savoir. Il est triste que les hommes ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les sciences dont la source est dans son sein ; car je sais tout ce qui a été et tout ce qui doit être. »

Cette allégorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin (front radieux), devenait celui de son grand-prêtre. La première initiation, les études, l’instruction, duraient un an. Le barde alors s’abreuvait de l’eau d’inspiration, recevait les leçons sacrées. Il était soumis ensuite aux épreuves ; on examinait avec soin ses mœurs, sa constance, son activité, son savoir. Il entrait alors dans le sein de la déesse, dans la cellule mystique, où il était assujetti à une nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait naître de nouveau ; mais, cette fois, orné de toutes les connaissances qui devaient le faire briller et rendre un objet de vénération pour les peuples.

On connaît encore les lacs de l’Adoration, de la Consécration, du bosquet d’Ior (surnom de Diana). Ils offraient, près du lac, des vêtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fête des lacs durait trois jours.

Près Landélorn (Landerneau), le 1er mai, la porte d’un roc s’ouvrait sur le lac, au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une île chantaient des fées avec la chanteuse des mers : qui y pénétrait était bien reçu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte une fleur qui devait empêcher de vieillir ; la fleur s’évanouit. Désormais plus de passage ; un brave essaye, mais un fantôme menace de détruire la contrée… Selon Davies (Myth and rites), on trouve une tradition presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac dans ce comté, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur… on lui refuse l’hospitalité. Il entre dans une maison déserte, y trouve un enfant pleurant au berceau, y oublie son gant ; le lendemain, il retrouve le gant et l’enfant qui flottaient. La ville avait disparu.

  1. Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques et l’interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin, Gatien-Arnoult (1860).
  2. Kirk. Maxim. Tyr., Serm. 18. — Senec, Quæst. nat. l. V, c. xvii. — Posidon., ap. Strab., l. IV. — P. Oros., l. V, c. xvi Greg. Turon., de Glor. confess., c. v. Dans le moine de Saint-Gall, Circinus est synonyme de Boréas. — Taranis. Lucan., l. I. — Vosège. Inscrip. Grut., p. 94. — Pennin, liv. XXI, c. xxxviii. — Ardoinne. Inscrip. Grut. — Genio Arvernorum. Reines., app. 5. — Bibracte. Inscr. ap. Scr., rer. Fr., l. 24. — Nemausus. Grut. p. 111. Spon., p. 169. — Aventia. Grut., p. 110. — Belenus. Auson., carm. II. — Tertull, Apolog. c. xxiv. — Hesus. Dans un bas-relief trouvé sous l’église de Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hésus couronné de feuillage, à demi-nu, une cognée à la main, et le genou gauche appuyé sur un arbre qu’il coupe. — Ogmius. L’écriture sacrée des Irlandais s’appelait Ogham. Voy. Tolland, O’Halloran, et Vallancey et Beaufort, dans les Collectanea de Relus Hibernicis, etc.
  3. Cæsar.
  4. Voy., à la fin de ce chapitre, les Éclaircissements sur les traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J’ai rapporté ces traditions ; toutes récentes qu’elles peuvent paraître, elles portent un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a bien l’air d’être né à l’époque où nos contrées occidentales étaient encore couvertes de forêts et de marécages.
  5. Cet œuf prétendu paraît n’avoir été autre chose qu’une échinite, ou pétrification d’oursin de mer.

    Durant l’été, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines cavernes de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mêlent, s’entrelacent, et avec leur salive, jointe à l’écume qui suintent de leur peau, produisent cette espèce d’œuf. Lorsqu’il est parfait, ils l’élèvent et le soutiennent en l’air par leurs sifflements ; c’est alors qu’il faut s’en emparer avant qu’il ait touché la terre. Un homme, aposté à cet effet, s’élance, reçoit l’œuf dans un linge, saute sur un cheval qui l’attend, et s’éloigne à toute bride, car les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’il ait mis une rivière entre eux et lui. Il fallait l’enlever à une certaine époque de la lune ; on l’éprouvait en le plongeant dans l’eau ; s’il surnageait, quoique entouré d’un cercle d’or, il avait la vertu de faire gagner les procès et d’ouvrir un libre accès auprès des rois. Les druides le portaient au cou, richement enchâssé et le vendaient à très-haut prix.

  6. Derw (cymrique), Deru (armoricain), Dair (gaélique) : chêne.
  7. Sur les révolutions de la province romaine, entre Marius et César, voyez Am. Thierry. Une grande partie de l’Aquitaine suivit l’exemple de l’Espagne, et se déclara pour Sertorius ; c’est de la Gaule que Lépidus envahit l’Italie. Mais le parti de Sylla l’emporta. L’Aquitaine fut réduite par Pompée. Il y fonda des colonies militaires à Toulouse, à Biterræ (Béziers), à Narbonne (an 75), et réunit tous les bannis qui infestaient les Pyrénées dans sa nouvelle ville de Convenæ (réunion d’hommes rassemblés de tous pays) ; c’est Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du parti de Sylla en Gaule avait été un Fonteïus, que Cicéron trouva le moyen de faire absoudre. (Voy. le Pro Fonteio.) La Gaule romaine eut tant à souffrir que les députés des Allobroges furent au moment d’engager leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon Histoire romaine.
  8. Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres civiles. (Pline.)
  9. Ver-go-breith, gaël., homme pour le jugement.

    Cæs., l. I, c. xvi. « Vergobretum, qui creatur annuus et vitæ necisque in suos habes potestatem. » — L. VII, c. xxxiii. « Legibus Æduorum iis qui summum magistratum obtinerent, excedere ex finibus non liceret… quum leges duo ex una familia, vivo utroque, non solum magistratus creari vetarent, sed etiam in senatu esse prohiberent. » — L. V, c. vii. « Esse ejusmodi imperia, ut non minus haberet juris in se (regulum ? ), multitudo, quam se in multitudine… » et passim.

  10. César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.
  11. C’est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César marchait contre les Suèves. — Les Germains n’ont pas de druides, dit César. Ils étaient, à ce qu’il semble, les protecteurs du parti antidruidique dans les Gaules.
  12. Jusqu’à l’expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait croire qu’il rétablirait dans la Belgique l’influence du parti éduen, c’est-à-dire druidique et populaire.
  13. Cæsar.
  14. Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)
  15. Suivant Ballet, Lar, en celtique, signifie feu. En vieil irlandais il signifie le sol d’une maison, la terre, ou bien une famille (?). Lere, tout-puissant. — Joun, iauna, en basque, Dieu (Janus, Diana). En irlandais, Anu, Ana (d’où Jona ?), mère des Dieux, etc., etc.
  16. Bed. Hist. Eccl., II, c. xiii. Cui primus pontificum ipsius Coifi continuo respondit » (premier prêtre d’Edwin, roi de Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du viie siècle) Macpherson. Dissert. » on the celt. antiq.Coibhi-draoi, druide-coibhi, est une expression usitée en Écosse pour désigner une personne de grand mérite. ( Voy. Macintosh’s, Gaelic Proverbs, p. 34. — Haddleton, Notes on Tolland, p. 279.) Un proverbe gaélique dit : « La pierre ne presse pas la terre de plus près que l’assistance de Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides ? ) »
  17. Davies Mythol., p. 271, 277 Ammian. Marcell., liv. XV : « Druidæ ingeniis celaforecs ut authoritas Pythagoræ decrevit, sodalitiis astricti consortiis, quæstionibus occultarum rerum altarumque erecti sunt, etc.