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Grammaire élémentaire de l’ancien français/Chapitre 5

Adverbes, prépositions, conjonctions, négations, interjections
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CHAPITRE V


ADVERBES, PRÉPOSITIONS, CONJONCTIONS, NÉGATIONS, INTERJECTIONS

AdverbesModifier

Il y a deux points importants à relever dans la formation des adverbes : la formation avec le mot latin mente, devenu le suffixe -ment en français, et l’addition aux adverbes de s dite adverbiale.

La formation avec mente est commune à toutes les langues romanes, le roumain excepté : bellement, bonement, malement, largement, longuement, franchement, etc. ; avec des adjectifs de la 2e déclinaison : coralmenl, for(t)ment, granment (mod. grandement), loyalment, roialment, etc.

Aujourd’hui certains de ces adverbes ont donné à l’adjectif la forme féminine : grandement, fortement, mais la plupart, formés avec des adjectifs en -ent ou -ant (participes), ont gardé l’adjectif invariable et, dans ce cas-là, il s’est produit une assimilation : innocent-ment[1] > innocen-ment > innocemment ; prudent-ment > pruden-ment, prudemment ; constant-ment > constamment ; incessamment, etc. De là les adverbes actuels terminés en -emment ou en -amment. S se trouve en ancien français dans des adverbes provenant d’adverbes latins terminés par s : mais < magis, plus, fors < foris. De là s est passée à d’autres formes d’adverbes ou de prépositions : sine + s > sans, onques, avuecques, guères, sempres, tandis, jadis.


Parmi les locutions adverbiales, citons celles qui sont formées avec la préposition à et un nom en on au pluriel : a tatons, a trotons, a genouillons, a chevauchons, a reculons, a ventrillons (couché sur le ventre), a reüsons (sur le dos), a cropetons, etc.

Principaux adverbesModifier

LieuModifier

Lieu où l’on est : ici, ci < ecce hic ; ça < ecce hac ; < illac ; < ubi.

Lieu d’où l’on vient : dont < de unde ; ex. : dont venez-vous ?

Y < ibi et en < inde sont des adverbes de lieu, mais ils sont aussi pronoms : j’y pense, j’en parlerai.

Céans et léans (ecce hac intus, illac intus) sont restés vivants jusque dans la langue moderne.

Sus (sursum devenu susum) signifiait en haut, jus, en bas (jus vient de deorsum > diosum > josum et jusum par analogie de susum). Composé : dessus. Dessous < de subtus.

Enz < intus ; dedans < de de intus.

Hors < foris ; dehors ; cf. encore les prépositions.

TempsModifier

Hui < hodie ; hier < heri ; demain < de mane.

Autres adverbes : encui < hinc hodie, aujourd’hui; anuit (< hac nocte[2] ?), cette nuit ; main < mane, matin ; oan, ouan (< hoc anno), cette année.

Ains, ainçois < *antius, avant < ab ante, auparavant[3] ; onc, onques < unquam + s, jamais. Ja, ja mais, même sens.

Ore, ores, or < ad hora, maintenant ; composés : encore < hinc ad hora ; désormais > de ex hora magis, deslor, etc. D’ores en avant est devenu dorénavant. Alors, lors (< ad illa hora + s).

Maintenant < manu tenente.

Endementres (< in dum interim + s), pendant.

Cf. encore : sovent < subinde ; sempres < semper + s, aussitôt ; adès < adde ipsum ?, bientôt ; todis, pour tous dis, toujours ; pieça pour piece a, ensuite, etc.

QuantitéModifier

Molt (< multum), beaucoup. Tres (< trans), au delà ; trestout < trans totum, complètement. Par (per), beaucoup : Tant par fu bels = il fut très beau ; on le rencontre surtout avec le verbe estre (par estre).

Beaucoup (beau coup) a pour équivalent grand coup ; ces deux adverbes sont essentiellement du moyen français, quoiqu’on les rencontre déjà chez Joinville.

Guères (germanique waigro) signifie beaucoup ; assez a souvent le même sens.

Trop marque souvent la grande quantité[4] et non l’excès, comme aujourd’hui.


Peu se disait pou, plus tard peu, et alques --- auques (aliquid + s). L’idée de plus s’exprimait par plus et par mais ; cf. encore l’expression : n’en pouvoir mais.

Tant < tantum ; composés : autant et autretant.

ManièreModifier

Si < sic, ainsi ; composés : ainsi (ac sic ?), alsi (alid, pour aliud, sic) devenu aussi ; altresi (alterum sic) ; alsiment, altressiment, ensement.

Comme, comment (quomodo, quomodo + mente).

PrépositionsModifier

Elles proviennent de plusieurs sources : prépositions latines, adverbes employés en fonction de prépositions, participes et substantifs.

Prépositions simples[5]Modifier

Ad > a. C’est la préposition qui a eu les sens les plus variés dans l’ancienne langue. Cf. la Syntaxe.

Apud > od et o, avec.

Contra > contre.

De > de.

Extra > estre.

In > en.

Inter > entre.

Juxta > joste, jouste.

Per > par.

Post (ou plutôt *postius) > puis (préposition et adverbe en a. fr.).

Pro (influencé par per) > pour.

Sine + s > sans.

Super > soure, sur.

Trans > tres, au delà.

Ultra > outre.

Versus > vers.

Prépositions composées (en latin vulgaire)Modifier

Ab ante > avant.

De ab ante > devant.

De ex > dès.

De usque, devenu diusque > dusque, jusque.

In versus > envers.

AdverbesModifier

Foris > fors, hors.

De intus > dans.

Intus > enz.

Intro usque > trosque, tresque, jusque.

Retro > riedre, riere, a rière (ad retro).

Subtus > sotz, sous.

Sursum > susum > sus et composés.


La langue française a formé d’autres composés, surtout avec de : dessus, dessous, dedans, derrière, devers, etc., qui étaient prépositions en même temps qu’adverbes.

Participes présentsModifier

Durant, moyennant, nonobstant, pendant, suivant, touchant. Peu fréquentes dans l’ancienne langue, ces prépo- sitions proviennent de la langue du palais et de la chancellerie.

Participes passés. Hormis, excepté, etc.

SubstantifsModifier

Chez, (probablement de casis, abl. pluriel de casa) ; lez (latus), près de ; composés : en torn, autour de ; environ (de in + *gironem, de girus, tour), etc.

ConjonctionsModifier

Conjonctions de coordination : et et ne, ni (lat. nec). Pour et on trouve souvent si (sic). Ni répété peut avoir quelquefois un sens dubitatif plutôt que négatif ; cf. la Syntaxe.

Plusieurs des principales conjonctions latines de subordination se sont perdues, comme ut et cum.

Quando a persisté, quomodo également (comme) ; si est devenu d’abord se, puis si a été rétabli sous l’influence de l’étymologie ou par suite de phonétique syntactique (s’il vient) ; quare est devenu car et a formé une conjonction de coordination.

La conjonction par excellence des langues romanes provient du latin quid (plutôt que de quod). Elle a servi à former un très grand nombre de conjonctions nouvelles dont voici les principales :

A ce que, afin que.

Ains, ainçois que, avant que (*antius quid[6] ?). Combien que, quoique.

Dès que (de ex quid).

Excepté que (excepto quid).

Pendant que.

Pour que (pro quid au lieu de per quod).

Puisque (post quid, au lieu de postquam), au début conjonction de temps.

Quoique (quid quid[7]).

Selon que, etc.

Il y a des conjonctions encore plus complètes dont le procédé de formation est visible : jusqu’à ce que, par ce que, pour ce que, en ce que ; a fin que, a celle fin que (auj. à seule fin que), jaçoit que (= ja soit que).

Pour le classement des conjonctions, voir les grammaires élémentaires.

NégationsModifier

En latin on avait non et ne, ce dernier mot marquant surtout la défense négative.

Non est seul resté en français avec la conjonction disjonctive ni < nec.

Non s’est d’abord affaibli en nen : cf. infra nennil ; nen lui-même s’est affaibli en ne, par suite de son emploi comme atone.


La plupart des mots négatifs latins ont disparu, sauf l’adverbe négatif nunquam qui a donné nonque + s, remplacé bientôt par ja mais (de jam magis).

Nesun < ne ipsum unum signifie : pas un.

À côté de nullus, il a existé, en latin vulgaire, une forme aliqunus qui a donné alcun, aucun, mais qui n’a pris le sens négatif qu’avec ne. Cf. supra, Pronoms indéfinis.

Pour le neutre on emploie rien[8]. Ce mot ne s’employant guère qu’avec des verbes accompagnés d’une négation finit par prendre le sens négatif.


Les termes qui complètent la négation sont nombreux en ancien français ; on employait des mots désignant de petites choses, des fruits : alie, cenelle, fie, nois, pomme, espi, festu ; mie, goutte, pas et point ont seuls survécu.

Néant (anciennes formes nient, noient) paraît provenir de ne inde ou peut-être de ne gentem.

Réponse affirmative ou négativeModifier

La réponse affirmative se faisait ordinairement par o et aussi par l’expression o il[9], en sous-entendant le verbe de l’interrogation : vient-il ? o il [vient] ; boit-il ? o il [boit], etc. Les deux éléments s’étant soudés on a eu oïl, puis par amuïssement de l final et passage de o protonique à ou la forme actuelle oui.

La réponse négative se faisait par non ou non il, qui est devenu nen il, puis nenni, avec chute de l et redoublement de n. La prononciation actuelle est naní ; mais beaucoup de patois ont la prononciation nã-ní ; on entend également nènní, avec e ouvert.

On pouvait répondre aussi : o je (avec le pronom de la première personne) et naje (pour non je). Mais ces expressions sont plus rares et n’ont pas survécu.

On pouvait aussi répondre par si, soit seul, soit suivi du verbe faire à un mode personnel : si faz (1ere p. sg ind. prés.), si fait (3e p. sg. ind. prés.), si faisons, si ferons, etc.

Enfin on pouvait répondre par des adverbes d’affirmation comme : certes, voire.

InterjectionsModifier

Les interjections marquant divers mouvements de l’âme, comme la joie, la douleur, la colère, etc., le nombre des mots qui peuvent exprimer ces « passions » est assez grand. Leur étude est d’ailleurs du domaine de la grammaire élémentaire ou du lexique. Citons cependant l’expression hélas ! qui, composée avec une interjection et un adjectif variable, devient hé lasse, dans l’ancienne langue, quand c’est une femme qui parle.

Aïe signifie aide.

Da, que l’on a dans oui-da, vient des deux impératifs accolés di-va.

Autres interjections : ah ! bah ! ouais ! Onomatopées : pif, paf, pouf ! Impératifs : tiens, allons ; gare. Noms : Silence ! Peste ! Paix !

  1. T entre deux consonnes doit tomber ; l’ancienne langue écrivait : un enfant, des enfans, etc.
  2. Ou plutôt ad noctem ?
  3. Auparavant est composé lui-même de par avant précédé de l’article contracté au.
  4. Sens qu’il a encore au xviie siècle.
  5. Les formes latines sont données les premières.
  6. Nous mettons entre parenthèses les formes latines d’où les conjonctions dérivent.
  7. Lat. vulg. quẹ́d quẹ́d, le premier (fermé) accentué devient régulièrement ei-oi, le second atone n’est pas diphtongué.
  8. Rien signifiait au début, conformément à son étymologie (rem), chose : une riens = une chose.
  9. Hoc illi (pour ille) ; non il = non illi.