Du Culte des taureaux et boucs sacrés


Du culte des taureaux et boucs sacrés
Extrait de l’ouvrage, Les divinités génératrices, 1805



CHAPITRE II.


Du Culte des Taureaux et Boucs sacrés



Avant de m’engager dans l’historique du culte du Phallus chez différents peuples de la terre, il convient de fixer les idées sur celui qu’on rendait aux deux animaux qui lui ont donné la naissance, de faire connaître de quelle nature étaient les hommages religieux qu’on adressait au taureau et au bouc divins, archétypes du Phallus.

Les taureaux, adorés en Égypte sous différents noms, étaient, comme on l’a dit, l’image vivante du taureau céleste, figuré dans la division zodiacale où se trouvait l’équinoxe du printemps, et, par cette circonstance, ce signe du zodiaque était le symbole du soleil, qui, à cette époque de l’année, féconde la nature. On attribuait au taureau sacré, non seulement la faculté fécondante, mais le pouvoir de communiquer à l’espèce humaine cette même faculté.

Aussitôt qu’un des taureaux Apis était mort, les prêtres de Égypte s’empressaient de lui donner un successeur, qui devait, suivant l’opinion populaire, être né d’une vache fécondée par un rayon du soleil. Certaines taches de sa peau déterminaient son élection. Sa découverte changeait en allégresse le deuil où la mort de son prédécesseur avait plongé le peuple égyptien. Au lieu même où l’on avait trouvé le nouveau dieu, on lui construisait une étable magnifique, tournée du côté du soleil levant. Là, pendant quatre mois, il était abreuvé de lait ; ensuite, une troupe de prêtres le conduisait processionnellement au bord du Nil, l’embarquait sur un vaisseau richement décoré, et l’amenait à Nicopolis.

C’était dans cette dernière ville que les femmes avaient le droit de venir, pendant quarante jours, visiter le nou­veau dieu. Suivant Diodore de Sicile, elles relevaient leurs vêtements, mettaient en évidence et semblaient offrir au taureau divin ce que la pudeur ordonne de cacher [1]. Le but de ces femmes, dans cette ridicule cérémonie, était évi­demment d’obtenir du taureau-dieu la fécondité.

Ce récit, conforme à l’histoire, m’offre des rapports nouveaux entre le taureau sacré et le Phallus ou Priape, et ajoute, aux preuves que j’ai déjà produites dans le chapitre précédent, une preuve nouvelle qui confirme l’origine du Phallus, et constate qu’il est le simulacre de la partie génitale du taureau divinisé. Si l’on abreuvait de lait cet animal, on offrait aussi du lait à Priape, et les libations qu’on faisait en son honneur étaient ordinairement de cette substance. Si les Égyptiennes, pour devenir fécondes, se montraient à nu devant le taureau, des femmes, pour le même motif, observaient cet usage devant l’idole de Priape, et faisaient quelquefois pis encore, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage.

Le taureau Apis partait de Nicopolis sur un vaisseau dans lequel une chambre dorée lui était destinée ; on le débarquait à Memphis, où un temple magnifiquement bâti par le roi Psamnitichus lui servait d’étable. On célébrait sa naissance avec pompe, et on le promenait par la ville, accompagné d’une escorte de magistrats et précédé d’en­fants qui chantaient des hymnes en son honneur.

Cette dernière cérémonie fut sans doute adoptée par plusieurs peuples l’usage de promener un veau gras orné de fleurs et de rubans, accompagné de musique, qui se pratiquait dans plusieurs villes de France, paraît en être une imitation.

Passons au culte du bouc, image vivante du bouc céleste ou du chevrier, qui se trouve dans la division zodiacale du taureau, et qui, comme lui, était le symbole du soleil printanier et de la vertu fécondante et régénératrice de cet astre. Les cultes de ces deux animaux sacrés ont tous les rapports qu’on doit attendre de leur origine commune.

« Les Mendésiens, dit Hérodote, ont beaucoup de véné­ration pour les boucs et les chèvres, et plus encore pour ceux-là que pour celles-ci, et c’est à cause de ces animaux qu’ils honorent ceux qui en prennent soin. Ils ont surtout en grande vénération un bouc qu’ils considèrent plus que tous les autres. Quand il vient à mourir, tout le Nome mendésien est en deuil [2].

Il ajoute qu’en langue égyptienne, mendès signifiait bouc et Pan, et prouve par conséquent l’identité de cet animal et de ce dieu.

Le deuil que causait la mort du bouc rappelle celui que manifestaient les Égyptiens à la mort de leur taureau Apis.

On offrait du lait à ce taureau ; on offrait de même au bouc ou à Pan, qui était son idole, ainsi qu’à Priape, qui était de la même famille, du lait et du miel.

Pan, dit la fable, accompagnait les dieux-soleil Osiris et Bacchus dans leur expédition de l’Inde. Priape suivit aussi Bacchus dans son voyage de l’Inde, et se prit de querelle en voyage avec l’âne de Silène, que montait ce dieu [3].

Le bouc sacré avait avec Priape d’autres conformités. Les Grecs, sous les noms de Pan, de Faune, de Sylvain, de Satyre, etc., adoraient des divinités champêtres dont les figures représentaient à la fois les formes du bouc et l’attribut le plus caractéristique de Priape. Elles avaient les cornes, quelquefois les oreilles et toujours les cuisses, les jambes et les pieds de cet animal, et en même temps le Phallus, dans un état d’énergie. « On leur a érigé des temples, dit Diodore de Sicile, en parlant de ces divinités à cornes et à pieds de bouc ; elles y sont représentées dans un état d’énergie et de lubricité, afin qu’elles parussent imiter le naturel lascif du bouc [4] . » Voilà pourquoi Priape a souvent les formes du bouc ; voilà pourquoi on le confond souvent avec les dieux Pan, Sylvain et Satyre, qui ont la même origine que lui.

Les femmes se découvraient fort indécemment devant le taureau Apis ; elles faisaient la même chose devant le bouc de Mendès ou de Chemnis, et poussaient beaucoup plus loin leur étrange dévotion.

Dans l’intention, sans doute, de détruire le charme pré­tendu qui les maintenait dans un état de stérilité, elles s’offraient au bouc sacré, et se livraient à son ardeur brutale.

« Rien de si certain, dit le traducteur d’Hérodote, que l’infâme coutume d’enfermer des femmes avec le bouc de Mendès. La même chose se pratiquait à Chemnis (ville du Delta). Mille auteurs en ont parlé [5]. »

Des vers du poète Pindare, cités par Strabon, un passage de Clément d’Alexandrie, et plusieurs autres écrivains de l’antiquité attestent l’existence de cette pratique religieuse et révoltante[6] .

« Il arriva, pendant que j’étais en Égypte, dit Hérodote, une chose étonnante dans le Nome mendésien : un bouc eut publiquement commerce avec une femme, et cette aventure fut connue de tout le monde [7]. »

Cette union monstrueuse n’avait pas lieu toutes les fois qu’elle était sollicitée ; et ici, l’instinct grossier d’un animal se montrait supérieur à l’esprit humain dégradé par la religion.

« Il ne faut pas s’étonner, fait dire Plutarque à un interlocuteur, si le bouc de Mendès en Égypte, enfermé avec plusieurs belles femmes, ne témoigne aucun désir pour elles, et ne s’enflamme que pour des chèvres [8]. »

Il existe encore à Chemnis quelques traces de cette dégoûtante prostitution. « On y voit, dit Vivant Denon, un édifice enfoui jusqu’au comble. C’est sans doute le temple dédié au dieu Pan, autrefois consacré à la prostitution. On y rencontre aujourd’hui, comme à Métabis, nombre d’almès et de femmes publiques, sinon protégées, au moins reconnues et tolérées par le gouvernement. On m’a assuré que, toutes les semaines, elles se rassemblaient à un jour fixe dans une mosquée près du tombeau du cheikh Haridi, et que, mêlant le sacré au profane, elles y commet­taient entre elles toutes sortes de lascivités [9]. »

Les Juifs, dont le législateur s’était attaché à former des institutions toutes contraires à celles des Égyptiens, bien loin d’adorer les boucs, en présentaient chaque année deux devant le tabernacle. L’un était sacrifié au Seigneur ; et l’autre, chargé des imprécations du grand prêtre et des iniquités du peuple, était envoyé dans le désert.

Il n’en était pas ainsi des sectaires samaritains. Le premier verset de leur Pentateuque prouve qu’ils adoraient le bouc comme le créateur de l’univers : « Au commencement, y est-il dit, le bouc Azima créa le ciel et la terre. »

Ce culte passa dans l’Inde. Dans les monuments des grottes d’Iloura, qui remontent à la plus haute antiquité, on retrouve le culte du bouc, auquel les Indiens donnent le nom de Mendès, qu’il portait en Égypte.

Le bouc fut adoré en Grèce et en Étrurie. Les Romains modifièrent son culte, et diminuèrent de beaucoup ce qu’il avait de brutal. Voici ce qu’à cet égard nous apprend Ovide :

Les Romains, fâchés de voir les Sabines qu’ils avaient enlevées rester stériles, furent invoquer Junon dans la forêt sacrée du mont Esquilin. À peine eurent-ils achevé leurs prières, qu’ils virent la cime des arbres s’agiter, et qu’ils entendirent cet oracle : « Que les femmes d’Italie soient fécondées par un bouc. » C’était prescrire aux Romains les pratiques révoltantes du culte de Mendès. Ils ne parurent pas disposés à obéir à l’oracle. Alors, un devin d’Étrurie l’interpréta et en adoucit la rigueur :

::Il est avec le ciel des accommodemens.


Il proposa aux femmes stériles de se faire frapper le dos ou le ventre avec des lanières formées de peau de bouc. C’est ce qui se pratiqua dans les fêtes des Lupercales.

Le 13 février, jour destiné à cette solennité, des jeunes gens, nus ou presque nus, parcouraient la ville, armés du couteau dont ils avaient immolé des boucs, et d’un fouet composé de courroies tirées de la peau de ces animaux, en frappaient ceux qu’ils rencontraient. Les femmes, loin de fuir, accouraient au-devant d’eux et offraient leur ventre nu aux coups de ces jeunes fouetteurs, dans l’espoir de devenir fécondes et de produire de beaux enfants.

On voit que, chez les Romains, la cérémonie était différente : le bouc n’y jouait pas, comme à Mendès, le principal rôle, mais il y avait part, et le motif était le même.

Si l’on pouvait donner croyance à ces récits, mêlés de tant de contes ridicules que faisaient nos crédules aïeux sur les assemblées nocturnes appelées sabbat, on serait tenté de croire que le culte du bouc s’est continué longtemps chez les nations modernes. Dans ces assemblées, c’est toujours un bouc qui préside, c’est un bouc qu’on y adore, c’est un bouc qui s’unit aux femmes assistantes. Si l’on pouvait séparer la vérité du chaos de mensonges qui la font méconnaître, la dépouiller des exagérations et du merveilleux dont sont chargées les relations de ces assem­blées mystérieuses, on y retrouverait peutêtre les pratiques du culte de Mendès ; on fixerait les opinions encore incertaines sur ce point de l’histoire des hommes ; on délivrerait les esprits du scepticisme pénible où ils sont encore sur l’existence des assemblées du sabbat, attestées par tant d’autorités, par tant de procédures juridiques, et si forte­ment contestées par tant d’écrivains illustres.

Une bonne histoire des sociétés mystérieuses de toutes les nations dissiperait bien des incertitudes, formerait un faisceau de lumières qui éclairerait l’origine obscure des institutions humaines, leur filiation, et serait plus utile et plus curieuse que le tableau toujours uniforme des désastres causés par l’ambition de quelques souverains.

  1. Diodore de Sicile, lib. 1, sect. 85.
  2. Hérodote, Euterpe, sect. 46.
  3. Lactant., de falsa Religione, lib. 1, cap 21.
  4. Arectis ita membris, ut hirci naturam imitentur. Diodore de Sicile, liv. 1, sect. 11.
  5. Notes sue l'histoire d'Hérodote par Larcher, tom. 2, pag 267 et 268.
  6. Strabon, liv. 17 ; Clément d'Alexandre, Protrept., p. 27.
  7. Hérodote, Euterpe, liv. 2, sect. 46.
  8. Plutarque, Œuvres morales, dialogue intitulé : Les bêtes ont l'usage de la raison.
  9. Voyage de Vivant Denon, tome 2, p 319.