Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 7/1602

Louis Conard (Volume 7p. 336-337).

1602. À SA NIÈCE CAROLINE.
Croisset, lundi, 5 heures, 7 août 1876.

Quand tu vas être installée aux Eaux-Bonnes, il faudra tâcher de m’écrire un peu plus souvent, ma chérie ! Tes deux dernières lettres ont eu huit jours d’intervalle. C’est trop pour ton pauvre Vieux !

Je souhaite que les Pyrénées te soient aussi profitables que la Touraine. Mais prends garde qu’il ne faille l’année prochaine aller à Marienbad, si toutefois ce que tu dis est vrai ? À t’en croire, tu deviendrais énorme.

Moi, je continue à hurler comme un gorille dans le silence du cabinet et même aujourd’hui j’ai dans le dos, ou plutôt dans les poumons, une douleur qui n’a pas d’autre cause. À quelque jour, je me ferai éclater comme un obus ; on retrouvera mes morceaux sur ma table. Mais, avant tout, il faut finir ma Félicité d’une façon splendide ! Dans une quinzaine (ou peut-être avant), ce sera fait. Quel effort !

Il paraît que le bon Sabatier a été ému, puisqu’il en a parlé à sa femme. Je n’ai pas de ses nouvelles (de Frankline), car je ne vais point à Rouen, Dieu merci ! Elle m’avait promis sa visite et je ne la vois pas venir. Sa petite fille a des cheveux noirs. Voilà tous les détails que je puis te donner. — Potins de la rive : mon ami X***, ennuyé des calomnies de Mossieu X***, l’a menacé (sur le bateau de La Bouille, et devant l’éluite) de lui flanquer une gifle de Marengo en plein groin, et le « vénérable vieillard », qui est une canaille, s’est tenu coi. Mme Z*** a renvoyé une de ses bonnes, à l’instigation de Mme Y***, parce que ladite bonne était « trop jeune » pour son mari ! lequel s’est épanché dans mon sein à propos de la jalousie imbécile de sa petite épouse…

Histoire : la princesse Mathilde est allée passer quelque temps au Havre, pour se remettre des chaleurs, et m’annonce sa visite, escortée de Popelin père et fils, Benedetti, Marie Abbatucci et, bien entendu, Mme de Galbois. Il m’eût été doux de l’inviter à déjeuner, mais !…

Tout à l’heure je vais aller m’esbattre comme un triton dans les ondes de la Séquane, où nageant ores sur le ventre, ores sur le dos, emmy les nefs, à la marge des isles bordées de feuillages, ie cuyde ressembler aux dieux marins des tapisseries de haulte lisse. Puis, m’estant fait revestir par ung mien valet, prendrai-je ung potaige et viandes substantielles, n’oultrepassant le réconfort nécessaire que ie alambiqueray en mon estomach à l’aide de caoué et petun avec tout petit de alcool des Arabes. Tellement qu’en plaine teneur de mes esprits animaux me remettray-je à la forge, dans ma librairie, jusques au lever du soleil, comme ung alquimiste, me pollicitant la palme du langaige françoys si ie adviens à couler la vraie nature des choses dans un moule ciceronian.

Adieu, mon nepveu et ma niepce.

Votre avuncule.

Cette page est pour ton époux, amateur de telles folastreries et idiomes antiques.