Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 7/1596

Louis Conard (Volume 7p. 325-327).

1596. À ÉMILE ZOLA.
[Croisset, 23 juillet 1876].

Je suis content de vous savoir au bord de la mer et vous reposant. Ne faites absolument rien. Le travail n’en ira que mieux quand vous le reprendrez.

Franchement, vous aviez besoin de répit à la fin de l’hiver ; nous commencions à nous inquiéter de vous.

Votre ami présentement pioche comme un bœuf. Jamais je ne me suis senti plus d’aplomb, mais l’Histoire d’un cœur simple ne sera pas finie avant trois semaines, après quoi je préparerai immédiatement mon Hérodiade (ou Hérodias).

Et j’ignore tout ce qui se passe dans le monde, ne vois personne, ne lis aucun journal, excepté la République des Lettres dont le numéro du 16 m’a exaspéré à cause de l’article sur Renan. Le connaissez-vous ? Comme j’aime mes amis, je ne veux rien avoir de commun avec ceux qui les dénigrent aussi bêtement. Donc j’ai écrit à l’excellent Catulle pour le prier : 1o de rayer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2o de ne plus m’envoyer sa feuille.

Qu’on ne soit pas de l’opinion de Renan, très bien ! Moi aussi je ne suis pas de son opinion ! Mais ne tenir aucun compte de tous ses travaux, lui reprocher les cheveux rouges qu’il n’a pas, et sa famille pauvre en l’appelant domestique des princes, voilà ce que je n’admets pas ! Ma résolution est bien prise, j’abandonne avec joie et définitivement ces petits messieurs-là. Leur basse envie démocratique me soulève le cœur de dégoût, et ils ont des doctrines philosophiques et politiques ! C’est un grand mot pourtant : la République des Lettres, et qui pourrait être une belle chose ! Mais qu’ils en sont loin !

N’en parlons plus, hein ?

Je me souviens de Piriac ; c’est en face l’île Dumet, une île toute pleine d’oiseaux, et de Guérande aussi. Il doit y avoir dans l’église des bas-reliefs curieux représentant de bons diables à fourches et à ailes ? Mes souvenirs, remontant à 1846[1], sont vagues.

Vous remercierez pour moi Charpentier de m’avoir envoyé ce livre anglais dont j’ai besoin.

Combien de temps encore restez-vous en Armorique ?

Moi, je ne bougerai d’ici que pour aller à la première de Daudet et probablement je ne rentrerai à Paris que fort tard, afin d’aller plus vite dans ma petite drôlerie juive.

Tourgueneff m’a écrit les mêmes choses qu’à vous. Je l’attends vers la fin du mois prochain.

J’ai reçu hier de notre jeune ami Maupassant une épître fort agréable et pleine du détail de ses lubricités canotières avec une grosse femme.

Voilà, je crois, toutes les nouvelles.

Empiffrez-vous de coquillages. Ça rend gai. Amitiés et respects à « toute la société ».

Et à vous, mon vieux solide, une très forte poignée de main de votre.

J’ai eu la vertu de ne pas lire l’Assommoir dans la République des Lettres, n’en connaissant point le commencement. Quand votre roman sera fini, j’imagine qu’il y aura descente du côté financier !


  1. Flaubert a voulu écrire 1847, époque de son voyage en Anjou et en Bretagne ; voir Par les champs et par les grèves.