Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 7/1448

Louis Conard (Volume 7p. 131-133).

1448. À GEORGE SAND.
[Paris], mercredi [8 avril 1874].

Merci de votre longue lettre sur le Candidat. Voici maintenant les critiques que j’ajoute aux vôtres : il fallait : 1o baisser le rideau après la réunion électorale et mettre au commencement du quatrième toute la moitié du troisième ; 2o enlever la lettre anonyme qui fait double emploi, puisque Arabelle apprend à Rousselin que sa femme a un amant ; 3o intervertir l’ordre des scènes du quatrième acte, c’est-à-dire commencer par l’annonce du rendez-vous de Mme Rousselin avec Julien et faire Rousselin un peu plus jaloux. Les soins de son élection le détournent de son envie d’aller pincer sa femme. Les exploiteurs ne sont pas assez développés. Il en faudrait dix au lieu de trois. Puis, il donne sa fille. C’était là la fin, et, au moment où il s’aperçoit de la canaillerie, il est nommé. Alors, son rêve est accompli, mais il n’en ressent aucune joie. De cette façon-là, il y aurait eu progression de moralité.

Je crois, quoi que vous en disiez, que le sujet était bon ; mais je l’ai raté. Pas un des critiques ne m’a montré en quoi. Moi, je le sais, et cela me console. Que dites-vous de La Rounat, qui dans son feuilleton m’engage, « au nom de notre vieille amitié », à ne pas faire imprimer ma pièce, tant il la trouve « bête et mal écrite » ? Suit un parallèle entre moi et Gondinet.

Une des choses les plus comiques de ce temps, c’est l’arcane théâtral. On dirait que l’art du théâtre dépasse les bornes de l’intelligence humaine, et que c’est un mystère réservé à ceux qui écrivent comme les cochers de fiacre. La question du succès immédiat prime toutes les autres. C’est l’école de la démoralisation. Si ma pièce avait été soutenue par la direction, elle aurait pu faire de l’argent comme une autre. En eût-elle été meilleure ?

La Tentation ne se porte pas mal. Le premier tirage à deux mille exemplaires est épuisé. Demain le second sera livré. J’ai été déchiré par les petits journaux et exalté par deux ou trois personnes. En somme, rien de sérieux n’a encore paru et, je crois, ne paraîtra. Renan n’écrit plus (dit-il) dans les Débats, et Taine est occupé de son installation à Annecy.

Je suis exécré par les sieurs Villemessant et Buloz, qui feront tout leur possible pour m’être désagréables. Villemessant me reproche de ne pas m’être « fait tuer par les Prussiens ». Tout cela est à vomir !

Et vous voulez que je ne remarque pas la sottise humaine et que je me prive du plaisir de la peindre ! Mais le comique est la seule consolation de la vertu ! Il y a d’ailleurs une manière de la prendre qui est haute ; c’est ce que je vais tâcher de faire dans mes deux bonshommes. Ne craignez pas que ce soit trop réaliste ! J’ai peur, au contraire, que ça ne paraisse impossible, tant je pousserai l’idée à outrance. Ce petit travail, que je commencerai dans six semaines, me demandera quatre ou cinq ans.