Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 7/1413

Louis Conard (Volume 7p. 81-83).

1413. À SA NIÈCE CAROLINE.
Croisset, mardi, 2 heures, 4 novembre 1873.

Fête de la Saint-Charles et de la Sainte-Caroline.

Eh bien, moi, j’en suis enchanté parce que, en ma qualité de libre penseur, je ne veux pas qu’on brûle les églises et qu’on tue les curés, ce que l’on s’apprêtait à faire en Bourgogne, au dire du maire de Reims à moi-même, et dans le Midi, comme me l’a assuré Mme Espinasse. L’Est se serait soulevé pour le père Thiers, la Provence pour Gambetta, et l’armée se serait administré des coups de fusil, etc., etc. Bref, c’était déplorable, affreux ! D’ailleurs, au bout de six semaines, la Chambre eût déposé le sieur Chambord, chose bien facile avec le renfort survenu à la Gauche par les quatorze députés qui sont à nommer et qui eussent été ultra-radicaux. Je ne sais pas où ton mari avait puisé ses renseignements quand il m’assurait que le monde des affaires demandait Henri V. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai appris que le président du tribunal de commerce, le doyen des notaires et M. André, un des régents de la Banque, avaient fait près de Mac-Mahon une démarche officielle contre la monarchie, et je n’ai vu que des gens effrayés par cette perspective.

Faut-il être assez ignorant en histoire pour croire encore à l’efficacité d’un homme, pour attendre un messie, un sauveur ! Vive le bon Dieu et à bas les dieux ! Est-ce qu’on peut prendre tout un peuple à rebrousse-poil ! nier quatre-vingts ans de développement démocratique, et revenir aux chartes octroyées !

Ce qu’il y a de comique, c’est la colère des partisans de Chambord contre ledit sieur ! On est tellement bête de ce côté-là, qu’on ignore le principe même du prétendu droit divin que l’on veut défendre. Et tout en prêchant pour lui, on le renverse. J’avoue que j’ai un poids de moins sur la poitrine. N’importe ! le petit-fils de saint Louis est un honnête homme et il nous a épargné de grands désastres.

Maintenant, ils veulent faire de M. de Joinville un lieutenant général du royaume ! Mais c’est vieux jeu. Assez !

Et assez de politique, n’est-ce pas ?

J’aurai fini mon 3e acte demain, ou peut-être cette nuit. Monsieur s’est couché à 4 heures, après avoir hurlé dans le « silence du cabinet » depuis 9 heures du soir, sans discontinuer. Je crois que j’aurai terminé le 4e à la fin du mois et le 5e vers Noël. Ensuite, advienne que pourra ! et je ne suis pas près de refaire du théâtre. C’est bien pour les gens qui n’aiment pas le style en soi.

Samedi, j’ai eu la visite de Guy de Maupassant et de Louis Le Poittevin. Dimanche, Guilbert a apporté le buste. Je le trouve très joli comme sculpture, mais les yeux et le bout du nez me déplaisent. On ne retrouve notre pauvre vieille que partiellement. Cependant le profil, à la lumière surtout, est très ressemblant.

Là-dessus, ma pauvre chérie, je vais faire « mon toilette », il en est temps, puis me remettre à ma « scène d’amour ». Après quoi, Monsieur prendra ung bain, dînera et regueulera nuitamment comme un ⦚⦚ qu’il est ! Je ferai observer à la belle dame Commanville qu’elle m’envoie depuis quelque temps des épîtres bien courtes ! Je l’embrasse très fort.