Bel-Ami/Édition Conard, 1910/Bel-Ami/Deuxième partie/VI

Louis Conard, libraire-éditeur (XIIIp. 459-476).
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VI



L’église était tendue de noir, et, sur le portail, un grand écusson coiffé d’une couronne annonçait aux passants qu’on enterrait un gentilhomme.

La cérémonie venait de finir, les assistants s’en allaient lentement, défilant devant le cercueil et devant le neveu du comte de Vaudrec, qui serrait les mains et rendait les saluts.

Quand Georges Du Roy et sa femme furent sortis, ils se mirent à marcher côte à côte, pour rentrer chez eux. Ils se taisaient, préoccupés.

Enfin, Georges prononça, comme parlant à lui-même :

— Vraiment, c’est bien étonnant !

Madeleine demanda :

— Quoi donc, mon ami ?

— Que Vaudrec ne nous ait rien laissé !

Elle rougit brusquement, comme si un voile rose se fût étendu tout à coup sur sa peau blanche, en montant de la gorge au visage, et elle dit :

— Pourquoi nous aurait-il laissé quelque chose ? Il n’y avait aucune raison pour ça ?

Puis, après quelques instants de silence, elle reprit :

— Il existe peut-être un testament chez un notaire. Nous ne saurions rien encore.

Il réfléchit, puis murmura :

— Oui, c’est probable, car, enfin, c’était notre meilleur ami, à tous les deux. Il dînait deux fois par semaine à la maison, il venait à tout moment. Il était chez lui chez nous, tout à fait chez lui. Il t’aimait comme un père, et il n’avait pas de famille, pas d’enfants, pas de frères ni de sœurs, rien qu’un neveu, un neveu éloigné. Oui, il doit y avoir un testament. Je ne tiendrais pas à grand’chose, un souvenir, pour prouver qu’il a pensé à nous, qu’il nous aimait, qu’il reconnaissait l’affection que nous avions pour lui. Il nous devait bien une marque d’amitié.

Elle dit, d’un air pensif et indifférent :

— C’est possible, en effet, qu’il y ait un testament.

Comme ils rentraient chez eux, le domestique présenta une lettre à Madeleine. Elle l’ouvrit, puis la tendit à son mari.

Étude de Me Lamaneur
         Notaire,
17, rue des Vosges.
            —

Madame,

J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien passer à mon étude, de deux heures à quatre heures, mardi, mercredi ou jeudi, pour affaire qui vous concerne.

Recevez, etc.………………………Lamaneur.

Georges avait rougi à son tour :

— Ça doit être ça. C’est drôle que ce soit toi qu’il appelle, et non moi qui suis légalement le chef de famille.

Elle ne répondit point d’abord, puis après une courte réflexion :

— Veux-tu que nous y allions tout à l’heure ?

— Oui, je veux bien.

Ils se mirent en route dès qu’ils eurent déjeuné.

Lorsqu’ils entrèrent dans l’étude de Me Lamaneur, le premier clerc se leva avec un empressement marqué et les fit pénétrer chez son patron.

Le notaire était un petit homme tout rond, rond de partout. Sa tête avait l’air d’une boule clouée sur une autre boule que portaient deux jambes si petites, si courtes qu’elles ressemblaient aussi presque à des boules.

Il salua, indiqua des sièges, et dit en se tournant vers Madeleine :

— Madame, je vous ai appelée afin de vous donner connaissance du testament du comte de Vaudrec qui vous concerne.

Georges ne put se tenir de murmurer : « Je m’en étais douté. »

Le notaire ajouta :

— Je vais vous communiquer cette pièce, très courte d’ailleurs.

Il atteignit un papier dans un carton devant lui, et lut :

« Je soussigné, Paul-Émile-Cyprien-Gontran, comte de Vaudrec, sain de corps et d’esprit, exprime ici mes dernières volontés.

« La mort pouvant nous emporter à tout moment, je veux prendre, en prévision de son atteinte, la précaution d’écrire mon testament qui sera déposé chez Me Lamaneur.

« N’ayant pas d’héritiers directs, je lègue toute ma fortune, composée de valeurs de bourse pour six cent mille francs et de biens-fonds pour cinq cent mille francs environ, à Mme Claire-Madeleine Du Roy, sans aucune charge ou condition. Je la prie d’accepter ce don d’un ami mort, comme preuve d’une affection dévouée, profonde et respectueuse. »

Le notaire ajouta :

— C’est tout. Cette pièce est datée du mois d’août dernier et a remplacé un document de même nature, fait il y a deux ans, au nom de Mme Claire-Madeleine Forestier. J’ai ce premier testament qui pourrait prouver, en cas de contestation de la part de la famille, que la volonté de M. le comte de Vaudrec n’a point varié.

Madeleine, très pâle, regardait ses pieds. Georges, nerveux, roulait entre ses doigts le bout de sa moustache. Le notaire reprit, après un moment de silence :

— Il est bien entendu, monsieur, que madame ne peut accepter ce legs sans votre consentement.

Du Roy se leva, et d’un ton sec :

— Je demande le temps de réfléchir.

Le notaire, qui souriait, s’inclina, et d’une voix aimable :

— Je comprends le scrupule qui vous fait hésiter, monsieur. Je dois ajouter que le neveu de M. de Vaudrec, qui a pris connaissance, ce matin même, des dernières intentions de son oncle, se déclare prêt à les respecter si on lui abandonne une somme de cent mille francs. À mon avis, le testament est inattaquable, mais un procès ferait du bruit qu’il vous conviendra peut-être d’éviter. Le monde a souvent des jugements malveillants. Dans tous les cas, pourrez-vous me faire connaître votre réponse sur tous les points avant samedi ?

Georges s’inclina :

— Oui, monsieur.

Puis il salua avec cérémonie, fit passer sa femme demeurée muette, et il sortit d’un air tellement roide que le notaire ne souriait plus.

Dès qu’ils furent rentrés chez eux, Du Roy ferma brusquement la porte, et jetant son chapeau sur le lit :

— Tu as été la maîtresse de Vaudrec ?

Madeleine, qui enlevait son voile, se retourna d’une secousse :

— Moi ? Oh !

— Oui, toi. On ne laisse pas toute sa fortune à une femme, sans que…

Elle était devenue tremblante et ne parvenait point à ôter les épingles qui retenaient le tissu transparent.

Après un moment de réflexion, elle balbutia, d’une voix agitée :

— Voyons… voyons… tu es fou… tu es… tu es… Est-ce que toi-même… tout à l’heure… tu n’espérais pas… qu’il te laisserait quelque chose ?

Georges restait debout, près d’elle, suivant toutes ses émotions, comme un magistrat qui cherche à surprendre les moindres défaillances d’un prévenu. Il prononça, en insistant sur chaque mot :

— Oui… il pouvait me laisser quelque chose, à moi… à moi, ton mari… à moi, son ami… entends-tu… mais pas à toi… à toi, son amie… à toi, ma femme. La distinction est capitale, essentielle, au point de vue des convenances… et de l’opinion publique.

Madeleine, à son tour, le regardait fixement, dans la transparence des yeux, d’une façon profonde et singulière, comme pour y lire quelque chose, comme pour y découvrir cet inconnu de l’être qu’on ne pénètre jamais et qu’on peut à peine entrevoir en des secondes rapides, en ces moments de non-garde, ou d’abandon, ou d’inattention, qui sont comme des portes laissées entr’ouvertes sur les mystérieux dedans de l’esprit. Et elle articula lentement :

— Il me semble pourtant que si… qu’on eût trouvé au moins aussi étrange un legs de cette importance, de lui… à toi.

Il demanda brusquement :

— Pourquoi ça ?

Elle dit :

— Parce que…

— Elle hésita, puis reprit :

— Parce que tu es mon mari… que tu ne le connais en somme que depuis peu… parce que je suis son amie depuis très longtemps… moi… parce que son premier testament, fait du vivant de Forestier, était déjà en ma faveur.

Georges s’était mis à marcher à grands pas. Il déclara :

— Tu ne peux pas accepter ça.

Elle répondit, avec indifférence :

— Parfaitement : alors, ce n’est pas la peine d’attendre à samedi ; nous pouvons faire prévenir tout de suite M. Lamaneur.

Il s’arrêta en face d’elle ; et ils demeurèrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s’efforçant d’aller jusqu’à l’impénétrable secret de leurs cœurs, de se sonder jusqu’au vif de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une interrogation ardente et muette : lutte intime de deux êtres qui, vivant côte à côte, s’ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu’au fond vaseux de l’âme.

Et, brusquement, il lui murmura dans le visage, à voix basse :

— Allons, avoue que tu étais la maîtresse de Vaudrec.

Elle haussa les épaules :

— Tu es stupide… Vaudrec avait beaucoup d’affection pour moi, beaucoup… mais rien de plus… jamais.

Il frappa du pied :

— Tu mens. Ce n’est pas possible.

Elle répondit tranquillement :

— C’est comme ça, pourtant.

Il se remit à marcher, puis, s’arrêtant encore :

— Explique-moi, alors, pourquoi il te laisse toute sa fortune, à toi…

Elle le fit avec un air nonchalant et désintéressé :

— C’est tout simple. Comme tu le disais tantôt, il n’avait que nous d’amis, ou plutôt que moi ; car il m’a connue enfant. Ma mère était dame de compagnie chez des parents à lui. Il venait sans cesse ici, et, comme il n’avait pas d’héritiers naturels, il a pensé à moi. Qu’il ait eu un peu d’amour pour moi, c’est possible. Mais quelle est la femme qui n’a jamais été aimée ainsi ? Que cette tendresse cachée, secrète, ait mis mon nom sous sa plume quand il a pensé à prendre des dispositions dernières, pourquoi pas ? Il m’apportait des fleurs, chaque lundi. Tu ne t’en étonnais nullement et il ne t’en donnait point, à toi, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, il me donne sa fortune par la même raison et parce qu’il n’a personne à qui l’offrir. Il serait, au contraire, extrêmement surprenant qu’il te l’eût laissée ? Pourquoi ? Que lui es-tu ?

Elle parlait avec tant de naturel et de tranquillité que Georges hésitait.

Il reprit :

— C’est égal, nous ne pouvons accepter cet héritage dans ces conditions. Ce serait d’un effet déplorable. Tout le monde croirait la chose, tout le monde en jaserait et rirait de moi. Les confrères sont déjà trop disposés à me jalouser et à m’attaquer. Je dois avoir plus que personne le souci de mon honneur et le soin de ma réputation. Il m’est impossible d’admettre et de permettre que ma femme accepte un legs de cette nature d’un homme que la rumeur publique lui a déjà prêté pour amant. Forestier aurait peut-être toléré cela, lui, mais moi, non.

Elle murmura avec douceur :

— Eh bien ! mon ami, n’acceptons pas, ce sera un million de moins dans notre poche, voilà tout.

Il marchait toujours, et il se mit à penser tout haut, parlant pour sa femme sans s’adresser à elle.

— Eh bien ! oui… un million… tant pis… Il n’a pas compris en testant quelle faute de tact, quel oubli des convenances il commettait. Il n’a pas vu dans quelle position fausse, ridicule, il allait me mettre… Tout est affaire de nuances dans la vie… Il fallait qu’il m’en laissât la moitié, ça arrangeait tout.

Il s’assit, croisa ses jambes et se mit à rouler le bout de ses moustaches, comme il faisait aux heures d’ennui, d’inquiétude et de réflexion difficile.

Madeleine prit une tapisserie à laquelle elle travaillait de temps en temps, et elle dit en choisissant ses laines :

— Moi, je n’ai qu’à me taire. C’est à toi de réfléchir.

Il fut longtemps sans répondre, puis il prononça, en hésitant :

— Le monde ne comprendra jamais et que Vaudrec ait fait de toi son unique héritière et que j’aie admis cela, moi. Recevoir cette fortune de cette façon, ce serait avouer… avouer de ta part une liaison coupable, et de la mienne une complaisance infâme… Comprends-tu comment on interpréterait notre acceptation ? Il faudrait trouver un biais, un moyen adroit de pallier la chose. Il faudrait laisser entendre, par exemple, qu’il a partagé entre nous cette fortune, en donnant la moitié au mari, la moitié à la femme.

Elle demanda :

— Je ne vois pas comment cela pourrait se faire, puisque le testament est formel.

Il répondit :

— Oh ! c’est bien simple. Tu pourrais me laisser la moitié de l’héritage par donation entre vifs. Nous n’avons pas d’enfants, c’est donc possible. De cette façon, on fermerait la bouche à la malignité publique.

Elle répliqua, un peu impatiente :

— Je ne vois pas non plus comment on fermerait la bouche à la malignité publique, puisque l’acte est là, signé par Vaudrec.

Il reprit avec colère :

— Avons-nous besoin de le montrer et de l’afficher sur les murs ? Tu es stupide, à la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous a laissé sa fortune par moitié… Voilà… Or tu ne peux accepter ce legs sans mon autorisation. Je te la donne, à la seule condition d’un partage qui m’empêchera de devenir la risée du monde.

Elle le regarda encore d’un regard perçant.

— Comme tu voudras. Je suis prête.

Alors il se leva et se remit à marcher. Il paraissait hésiter de nouveau et il évitait maintenant l’œil pénétrant de sa femme. Il disait :

— Non… décidément non… peut-être vaut-il mieux y renoncer tout à fait… c’est plus digne… plus correct… plus honorable… Pourtant, de cette façon on n’aurait rien à supposer, absolument rien. Les gens les plus scrupuleux ne pourraient que s’incliner.

Il s’arrêta devant Madeleine :

— Eh bien, si tu veux, ma chérie, je vais retourner tout seul chez maître Lamaneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Je lui dirai mon scrupule, et j’ajouterai que nous nous sommes arrêtés à l’idée d’un partage, par convenance, pour qu’on ne puisse pas jaboter. Du moment que j’accepte la moitié de cet héritage, il est bien évident que personne n’a plus le droit de sourire. C’est dire hautement : « Ma femme accepte parce que j’accepte, moi, son mari, qui suis juge de ce qu’elle peut faire sans se compromettre. Autrement, ça aurait fait scandale. »

Madeleine murmura simplement :

— Comme tu voudras.

Il commença à parler avec abondance :

— Oui, c’est clair comme le jour avec cet arrangement de la séparation par moitié. Nous héritons d’un ami qui n’a pas voulu établir de différence entre nous, qui n’a pas voulu faire de distinction, qui n’a pas voulu avoir l’air de dire : « Je préfère l’un ou l’autre après ma mort comme je l’ai préféré pendant ma vie. » Il aimait mieux la femme, bien entendu, mais en laissant sa fortune à l’un comme à l’autre il a voulu exprimer nettement que sa préférence était toute platonique. Et sois certaine que, s’il y avait songé, c’est ce qu’il aurait fait. Il n’a pas réfléchi, il n’a pas prévu les conséquences. Comme tu le disais fort bien tout à l’heure, c’est à toi qu’il offrait des fleurs chaque semaine, c’est à toi qu’il a voulu laisser son dernier souvenir sans se rendre compte…

Elle l’arrêta avec une nuance d’irritation :

— C’est entendu. J’ai compris. Tu n’as pas besoin de tant d’explications. Va tout de suite chez le notaire.

Il balbutia, rougissant :

— Tu as raison, j’y vais.

Il prit son chapeau, puis, au moment de sortir :

— Je vais tâcher d’arranger la difficulté du neveu pour cinquante mille francs, n’est-ce pas ?

Elle répondit avec hauteur :

— Non. Donne-lui les cent mille francs qu’il demande. Et prends-les sur ma part, si tu veux.

Il murmura, honteux soudain :

— Ah ! mais non, nous partagerons. En laissant cinquante mille francs chacun il nous reste encore un million net.

Puis il ajouta :

— À tout à l’heure, ma petite Made.

Et il alla expliquer au notaire la combinaison qu’il prétendit imaginée par sa femme.

Ils signèrent le lendemain une donation entre vifs de cinq cent mille francs que Madeleine Du Roy abandonnait à son mari.

Puis, en sortant de l’étude, comme il faisait beau, Georges proposa de descendre à pied jusqu’aux boulevards. Il se montrait gentil, plein de soins, d’égards, de tendresse. Il riait, heureux de tout, tandis qu’elle demeurait songeuse et un peu sévère.

C’était un jour d’automne assez froid. La foule semblait pressée et marchait à pas rapides. Du Roy conduisit sa femme devant la boutique où il avait regardé si souvent le chronomètre désiré.

— Veux-tu que je t’offre un bijou ? dit-il.

Elle murmura, avec indifférence :

— Comme il te plaira.

Ils entrèrent. Il demanda :

— Que préfères-tu, un collier, un bracelet, ou des boucles d’oreilles ?

La vue des bibelots d’or et des pierres fines emportait sa froideur voulue, et elle parcourait d’un œil allumé et curieux les vitrines pleines de joyaux.

Et soudain, émue par un désir :

— Voilà un bien joli bracelet.

C’était une chaîne d’une forme bizarre, dont chaque anneau portait une pierre différente.

Georges demanda :

— Combien ce bracelet ?

Le joaillier répondit : — Trois mille francs, monsieur.

— Si vous me le laissez à deux mille cinq, c’est une affaire entendue.

L’homme hésita puis répondit :

— Non, monsieur, c’est impossible.

Du Roy reprit :

— Tenez, vous ajouterez ce chronomètre pour quinze cents francs, cela fait quatre mille, que je payerai comptant. Est-ce dit ? Si vous ne voulez pas, je vais ailleurs.

Le bijoutier, perplexe, finit par accepter.

— Eh bien, soit, monsieur.

Et le journaliste, après avoir donné son adresse, ajouta :

— Vous ferez graver sur le chronomètre mes initiales G. R. C., en lettres enlacées au-dessous d’une couronne de baron.

Madeleine, surprise, se mit à sourire. Et quand ils sortirent, elle prit son bras, avec une certaine tendresse. Elle le trouvait vraiment adroit et fort. Maintenant qu’il avait des rentes, il lui fallait un titre, c’était juste.

Le marchand les saluait :

— Vous pouvez compter sur moi, ce sera prêt pour jeudi, monsieur le baron.

Ils passèrent devant le Vaudeville. On y jouait une pièce nouvelle.

— Si tu veux, dit-il, nous irons ce soir au théâtre, tâchons d’avoir une loge.

Ils trouvèrent une loge et la prirent. Il ajouta :

— Si nous dînions au cabaret ?

— Oh ! oui, je veux bien.

Il était heureux comme un souverain et cherchait ce qu’ils pourraient bien faire encore.

— Si nous allions chercher Mme de Marelle pour passer la soirée avec nous ? Son mari est ici, m’a-t-on dit. Je serai enchanté de lui serrer la main.

Ils y allèrent. Georges, qui redoutait un peu la première rencontre avec sa maîtresse, n’était point fâché que sa femme fût présente pour éviter toute explication.

Mais Clotilde parut ne se souvenir de rien et força même son mari à accepter l’invitation.

Le dîner fut gai et la soirée charmante.

Georges et Madeleine rentrèrent fort tard. Le gaz était éteint. Pour éclairer les marches, le journaliste enflammait de temps en temps une allumette-bougie.

En arrivant sur le palier du premier étage, la flamme subite éclatant sous le frottement, fit surgir dans la glace leurs deux figures illuminées au milieu des ténèbres de l’escalier.

Ils avaient l’air de fantômes apparus et prêts à s’évanouir dans la nuit.

Du Roy leva la main pour bien éclairer leurs images, et il dit, avec un rire de triomphe :

— Voilà des millionnaires qui passent.