L’Ouest-Éclair (p. 50-71).

III


Les trois jeunes filles se trouvèrent réunies le lendemain chez Louise Darleul.

Jacques Darleul se joignit à leur groupe.

— Ainsi vous désirez savoir qui est ce prince déguisé ? Dans tous les cas, il n’est pas le meurtrier annoncé, parce que ce dernier est pris. Mais, vraiment, je vous trouve d’une audace éhontée, d’avoir joué le système des Arts pour vous offrir la vue d’un beau jeune homme ! N’étais-Je pas là, moi, la coqueluche des dames et l’Adonis de la ville, moi, l’élégant et le superchic.

Jacques Darleul se joignit à leur vingt-deux ans et attendait sa nomination dans l’administration. C’était un bon garçon bien gai, taquin, et toujours convaincu d’avoir raison.

— Je vous chaperonne, mesdemoiselles, et en deux regards et quatre paroles, je vous dénonce votre personnage. Je l’ai rencontré plusieurs fois… sa figure m’a rappelé quelqu’un… mais qui ? Je verrai cela tout à l’heure. En route pour l’énigme !

Les trois jeunes filles précédèrent leur mentor et arrivèrent pleines de gaîté dans la salle austère.

Elles clamèrent :

— Bonjour, monsieur !

Elles ne se souvenaient plus de leur fuite de la veille. Elles revenaient joyeusement, insouciantes, ayant oublié leurs manières étranges.

L’inconnu salua, sourit, et se remit au travail.

Jacques parada et plaisanta :

— Cécile, mon enfant, vos fleurs sont épatantes… vous deviendrez célèbre, n’est-ce, pas, m’sieur ! Ah ! les femmes d’aujourd’hui ne nous laisseront plus de place. Et vous, Roberte… quelle délicieuse marine ! Je délaisse l’administration pour devenir amiral… quelle merveille !

— Monsieur m’a aidée.

— Monsieur qui ?

— Je ne puis guère vous présenter… je ne sais pas le nom de Monsieur.

Flèche hardie, mais le « monsieur » ne sourcilla pas. Sa brosse, tenue par une main sans défaillance, allait et venait.

Jacques resta penaud, ainsi que ses compagnes, devant ce résultat négatif.

— Hum ! toussota Jacques, nous allons donc dire : monsieur l’inconnu.

Le visage du peintre s’éclaira et il s’écria, dans un rire gai :

— C’est cela ! M. l’Inconnu.

Il paraissait s’amuser prodigieusement.

Soudain, Jacques eut un sursaut. Il regarda attentivement le jeune homme, puis ses yeux se reportèrent sur sa sœur et ses amies. Mettant un doigt sur sa bouche, il sortit doucement.

Elles comprirent qu’il « savait ». Louise en était sûre. Jacques connaissait toujours tout.

Alors, elles écourtèrent la séance pour retrouver leur complice. Il les attendait avec impatience, dans l’appartement de ses parents, comme c’était convenu.

— Eh bien ! questionna Louise émue.

— Vous n’avez pas deviné ?

— Mais non !

— Vous n’êtes guère futées ! À trois, je vous aurais cru plus fines.

— Qui est-ce ?

— Rien que son rire quand il a répliqué : « Oui, c’est cela ! {M.}} l’Inconnu », aurait dû vous mettre sur la voie. C’était avouer qu’il était archi-connu… et cela le divertissait fort de jouer au modeste !

— Qui est-ce… qui est-ce donc ? crièrent trois voix impatientes.

— É-mi-le Ga-to-lat.

— Émile Gatolat, le grand cinéaste ?

— Lui-même.

— Oh !

L’émotion qui étreignait les jeunes filles les rendit silencieuses.

— Il est bien mieux que sur les photos des journaux ! dit Louise.

— Je ne m’attendais pas du tout à cela ! ajouta Roberte.

Cécile ne disait rien, mais elle était devenue très pâle. Une flamme brillait dans ses yeux. Le cinéma ! Quel rêve de devenir star ! Parce que star était beaucoup mieux qu’étoile. Ce mot avait traversé la mer et sonnait haut.

— Vous comprenez, mes petites, reprit Jacques, en faisant l’important, que notre grand Émile Gatolat tient à conserver l’incognito. Si on savait qu’on peut le voir sans payer, toutes les belles demoiselles de la ville n’auraient de cesse qu’il ne leur promette un rôle dans un de ses films. Puis il y aurait des autographes 1!Il serait assailli. Il a de bonnes qualités de barbouilleur, à ce que j’ai pu juger, et sans doute les met-il à profit pour un scénario. C’est aussi peut-être son violon d’Ingres. Alors, vous n’aviez rien deviné, mes pauvres colombes ?

— Ma foi non, avoua Louise, mais, depuis que tu l’as reconnu, je me souviens de ses traits.

— Il a laissé un peu grandir sa moustache, c’est tout ! ajouta Jacques.

— Il fait joliment bien de cacher son identité, reprit Roberte…il serait ennuyé toute la journée.

— Il a choisi une bonne petite ville tranquille pour se reposer, il savait bien que personne ne le trouverait là… il ne comptait pas avec moi ! poursuivit Jacques en se redressant fièrement.

Cécile restait songeuse. Toute la féerie de la gloire traversait son âme. Être adulée des foules aux côtés d’Émile Galota lui paraissait la vie la plus enchanteresse qui fût.

Elle se persuadait qu’elle était photogénique et elle ne doutait pas de son succès. Il fallait user d’adresse cependant, et ne pas jouer à la provinciale sotte.

Ses parents, elle en était certaine, s’opposeraient à sa vocation, mais quand elle serait la femme d’Émile Gatolat, tout lui serait permis. Leur union deviendrait une association magnifique. et le jeune cinéaste ne pourrait qu’être ébloui de l’aventure qui allait lui échoir, aussi blasé qu’il fût : une femme jeune, belle et riche qui gagnerait encore des millions.

Cécile rêvait et le monde lui appartenait.

Jacques dit :

— Mesdemoiselles, Je dépose mes plus fervents hommages à vos pieds. Je vous laisse à votre surprise. À vous de conclure si vous voulez poursuivre vos études de peinture.

Après ce trait, lancé dans un rire, le jeune homme disparut.

Les trois amies se regardèrent.

— Quelle circonstance extraordinaire ! s’écria Louise. Nous pensions à tout, sauf à cela ! Émile Gatolat parmi nous !

— C’est à n’y pas croire, murmura Roberte.

— Dans la vie, il ne faut s’étonner de rien, prononça Cécile, avec un ton sûr de soi. Je crois que je continuerai d’aller au musée, parce qu’il est toujours intéressant de connaître la vie d’un artiste.

Les paroles décidées de Cécile surprirent ses amies. Ordinairement, Mlle Roudaine se montrait assez réfractaire aux choses qui dépassaient les usages courants. Elle se révélait soudain audacieuse.

Cependant, si elles soupçonnaient Cécile de curiosité, elles étaient loin de se douter des projets qu’elle mûrissait dans son esprit,

— Nous lui dirons que nous l’avons reconnu… déclara Cécile d’un accent résolu. Nous ne sommes plus des enfants à qui l’on raconte des histoires.

— Vous avez raison, dit Louise, qui ne voulait pas laisser voir son étonnement.

— Il se moquera joliment de nous, murmura Roberte, qui devenait incertaine sur le rôle à tenir. Je suis d’avis de ne pas encore lui montrer que nous avons découvert son secret. Puis, du moment qu’il veut rester inconnu, en serait manquer de délicatesse, en l’ennuyant de notre découverte.

— On le lui fera sentir avec art, déclara péremptoirement Cécile, et la délicatesse sera sauvegardée.

C’est ainsi que les trois Grâces retournèrent au musée avec de nouvelles ambitions.

Cécile s’était encore embellie. Sachant que le maquillage était adopté au cinéma, elle ne craignit pas d’accentuer le rose de ses joues, ni la pourpre de ses lèvres.

Ses amies furent frappées de l’éclat nouveau de son visage et du scintillement de ses prunelles.

Louise en ressentit quelque inquiétude.

Elle était restée sous le coup d’un étonnement un peu gêné depuis la révélation de Jacques et elle ne savait plus si elle devait continuer à s’occuper du jeune homme. Mais elle fut stimulée par les préparatifs d’attaque de Cécile et elle se promit de ne pas se laisser distancer.

Roberte comprenait le jeu de Cécile et devinait les pensées de Louise. Elle se jura de se montrer simple et comme elle jugeait qu’un artiste qui aimait la solitude devait aussi préférer les jeunes filles sans fard, elle se résolut à paraître naturelle pour conquérir la palme.

C’est dans ces dispositions qu’elles pénétrèrent dans le musée. La gaîté de la veille était remplacée par un respect qui les tint un moment silencieuses et hésitantes derrière la porte.

Enfin, Cécile s’avança timidement, et, d’une voix mélodieuse, elle prononça :

— Bonjour, monsieur.

Ses paroles imitaient le ton employé au théâtre. Le jeune artiste répondit avec aisance et ne parut pas s’apercevoir de la nouvelle attitude de ses partenaires.

Elles s’installèrent avec ostentation. Elles affectèrent de ne plus être des provinciales à l’esprit étroit, mais des jeunes filles dans le mouvement moderne.

Cécile s’écria avec feu :

— Le cinéma est ma passion. Chaque fois que nous pouvons y aller, je ne manque pas d’y entraîner mon père, ma mère se fatiguant de l’écran.

Louise répliqua avec la même flamme :

— Quelle belle vie que celle des artistes ! Ah ! si j’étais photogénique, il y a longtemps que j’aurais « fait du cinéma ».

— Comment ! vous ne savez pas si vous êtes photogénique ? s’exclama Cécile.

— Non… pas du tout.

— Oh ! moi… j’ai cherché tout de suite à être renseignée. C’est un moyen de gagner sa vie, et il faut tout prévoir.

— Vous avez raison.

— Je sais donc parfaitement que je puis devenir une star, non de première grandeur, mais une bonne moyenne. Et il se pourrait qu’avec un partenaire bien doué, je grandisse aussi bien qu’une autre.

« Quel toupet ! » pensait Roberte.

« Quelle audace ! » songeait Louise.

La colère de cette dernière était manifeste. Elle ne reconnaissait plus Cécile, la nonchalante. La jeune fille se convertissait en une femme qui cherchait à atteindre son but et qui employait tous les moyens à sa portée.

Roberte se trouvait soudain toute râpe tissée et elle se demandait ce qu’elle faisait entre ces deux championnes, parce que Louise, soudain galvanisée, commençait à rivaliser de témérité avec Cécile.

Elle disait :

— Je ne serais pas surprise que vous réussissiez ; mais la carrière est, dit-on, fort difficile et périlleuse.

— On n’obtient rien sans peine, prononça doctoralement Cécile.

— Quels sont vos artistes préférés ? demanda Louise, qui tendait ainsi, sans y songer, la perche à son amie.

— Oh ! il en est un pour moi qui dépasse en art tout ce que l’on peut imaginer.

— J’ai deviné, s’écria Louise… je reconnais aussi mon héros… c’est Émile Gatolat !

Louise reprenait l’avantage.

Six yeux brillants convergèrent vers le peintre.

Écoutait-il ? N’écoutait-il pas ? Rien ne le décelait dans son visage.

— C’est bien lui, souffla Cécile à l’oreille de Louise, son silence est un aveu.

— Je crois vraiment que c’est lui, murmura Roberte avec respect.

Cécile essaya un grand coup.

— Quel est l’artiste de votre choix, monsieur ?

— Je vais peu au cinéma, mademoiselle.

— Il se récuse… donc c’est lui, répéta Cécile en sourdine. Il a peur que nous dévoilions sa personnalité.

— Naturellement, il est davantage dans le studio que dans la salle, dit Roberte.

Ce fut alors un feu roulant d’aperçus sur la discrétion de ces demoiselles à qui l’on pouvait confier un secret sans dommages. Sur leur désir de connaître un artiste qui leur révélerait les manœuvres de certaines scènes. Habilement, elles essayaient d’arracher quelques renseignements techniques, mais le silence seul répondait à leurs invités, Plus impénétrable que jamais, le peintre ne disait mot.

Parfois, interpellé directement, il donnait une réponse approximative.

Plus il se défendait de connaître Émile Gatolat, plus ces demoiselles devenaient agressives et se persuadaient qu’il cachait son titre.

Cécile, lasse de lancer des œillades, de faire de l’esprit, d’accumuler les allusions, dit brusquement :

— Vous êtes Émile Gatolat, n’est-ce pas ? Ne niez pas… toute protestation serait inutile. Je comprends que vous vouliez garder l’incognito d’ailleurs.

L’inconnu ne perdit nullement son sang-froid. Il répondit avec enjouement :

— Vous me faites bien de l’honneur.

Puis, trouvant sans doute que cette conversation excitait par trop l’imagination de ses compagnes, il essuya ses brosses et se prépara au départ.

Elles le regardaient, médusées, il les salua de sa manière gracieuse, en disant :

— Mesdemoiselles, ne rêvez pas trop cinéma… c’est une carrière peu faite pour des jeunes filles de votre genre.

Il disparut.

— Quel aveu ! s’exclama Cécile… mais ce Gatolat est irréductible. Il ne veut rien avouer hautement.

— Je suis ahurie de le voir si modeste, déclara Louise.

— Ce qu’on raconte de lui dans les journaux ne correspond pas à la réalité, murmura Roberte, il paraît d’une simplicité absolue. Il vient bien ici pour fuir le monde.

— Il pourrait rompre cette fuite en notre faveur, s’écria Louise… il n’est pas aimable.

— C’est-à-dire que nous ne lui plaisons pas ! prononça nerveusement Cécile.

Ses deux amies admirèrent sa franchise perspicace.

— Reviendrons-nous ? demanda Roberte.

— Il faut que nous nous vengions un peu… il nous a bernées en s’amusant. C’est notre tour… décréta Cécile.

— Bien pensé ! C’est toute justice… nous reviendrons demain.

Les trois amies plièrent bagages et retournèrent chez elles.

C’est ce jour-là qu’elles reçurent, de Mlle de Saint-Armel, l’invitation à goûter avec sa petite-nièce, pour le surlendemain dimanche après les vêpres.

Les trois jeunes filles, chacune chez elle, ressentirent la même émotion qui pouvait se définir par la surprise, la joie et l’orgueil.

N’allait pas qui voulait chez les de Saint-Armel. À vrai dire, on n’y pensait même pas.

La situation de cette famille s’entourait d’un passé prestigieux, s’auréolait d’une si belle ascendance que les plus anciens de la ville en gardaient un éblouissement qui rayonnait sur les contemporains.

Bien que les jeunes générations n’entendissent plus grand’chose à ces sortes de déférences, la ville, ne se renouvelait pas assez pour ne pas garder à peu près intactes les anciennes traditions.

On était habitué à voir M. et Mlle de Saint-Armel passer comme des ombres bienveillantes, et quand on leur adressait la parole, une timidité involontaire s’emparait de l’interlocuteur.

Les de Saint-Armel ne recevaient chez eux que des personnes de leur caste.

Armelle était considérée comme une petite princesse qu’on n’osait aborder. Élevée par une institutrice, chez elle, conduite au catéchisme, elle n’avait jamais échangé une parole avec ses compagnes.

Aujourd’hui, dans un dessein inexpli able, cette barrière tombait, l'aristocratique famille s’humanisait, et une invitation tombait chez les Darleul, les Célert et les Roudaine.

Ces demoiselles étaient prévenues que les deux autres amies partageaient cet honneur. Elles se demandaient ce qui le leur valait. Elles ne pensèrent pas une minute qu’Armelle pouvait s’ennuyer tout simplement. Elles cherchaient une cause plus compliquée.

Elles se revirent, très intriguées et se communiquèrent leurs impressions.

— Ainsi, demain, nous franchirons la seul de l’hôtel de Saint-Armel.

— C’est incroyable ?

— À quoi ou à qui devons-nous cette faveur ?

— Nous ne pouvons que supposer que la jeune Mlle de Saint-Armel nous a distinguées et désira nous voir, murmura Cécile.

— Comme c’est étrange… ma mère est dans un état d’exaltation inouïe.

— La mienne estime avoir ce privilège parce que sa mère est née de Broyade.

— Je crois que nous n’avons pas à chercher. Armelle de Saint-Armel est de notre âge, et elle s’ennuie entre son vieil oncle et sa tante vieillissante, dit Robert, qui vit juste, soudain.

— Je suppose, reprit Louise en riant, que si Mlle de Saint-Armel aînée connaissait nos séances de peinture à seule fin de voir de plus près un beau jeune homme, elle nous retirerait sa confiance.

— C’est possible, opina Cécile gaîment.

— Et maintenant, nous allons conspuer Émile Gatolat ?

— C’est l’instant ou jamais. Nous sommes sacrées du moment que nous fréquentons la famille de Saint-Armel.

Les trois jeunes filles, pleines d’entrain, s’acheminèrent vers le musée.

Mais en entrant dans la salle, leur gaîté tomba : le peintre n’était pas à son poste.

— Il a eu peur ! s’écria Louise.

— C’est donc Émile Gatolat, et il s’est sauvé, s’exclama Cécile vexée.

Elle avait gardé l’espoir de conquérir l’as du cinéma et il lui semblait qu’elle faisait une chute. Quelle déception !

Roberte, qui avait abandonné tout espoir sur cette conquête, n’était pas aussi dépitée que les autres, mais elle eût aimé se venger quelque peu.

— Il s’est vu découvert, reprit Louise, et il a pensé que son incognito, dévoilé, le générait dorénavant. C’est vraiment dommage que nous n’ayons pas su plus tôt à qui nous avions affaire. Nous avons perdu notre temps.

— Vous auriez dû prévenir votre frère plus rapidement ! reprocha Cécile.

— Si l’on savait tout, on ne serait jamais pris.

— Il faudra que nous revenions, intervint Roberte pour empêcher toute discussion, parce que nous ne sommes pas certaines de ce départ. En attendant. consolons-nous et préparons nos sourires pour Armelle de Saint-Armel. Notre cinéaste est peut-être retenu aujourd’hui par une course urgente.

— Ce serait une coïncidence bien opportune, dit Cécile, toujours déçue.

— Il peut y en avoir ! ajouta Louise philosophiquement.

Les trois amies, un peu songeuses, effectuèrent une petite promenade. L’air était attirant. Mais continuait ses belles journées bleues et dorées.

— Je suis sûre que Gatolat peint en plein air ! dit Cécile.

— C’est possible, mais il est difficile de savoir où.

— Nous n’avons pas vu son chevalet dans la salle du musée et Cécile pourrait avoir raison. Il se repose de sa fresque… mais je suis certaine qu’il ne l’avait pas terminée… puis le baromètre est en baisse… il a voulu profiter de l’atmosphère encore dorée du moment.

— Nous découvrirons où il se cache ! déclara Louise avec un soupçon de colère. Il a été indigne avec nous.

— Dites simplement que nous lui sommes indifférentes ! trancha glacialement Cécile.

— Nous méritions mieux ! dit Louise.

— C’est peut-être fort bien ainsi ! murmura Roberte. S’il avait choisi l’une de nous, c’eût été un désastre pour notre amitié,

— Nous nous marierons un jour, dit Cécile, et il n’y aura pas de désastre pour notre entente. Je présume !

— Mais là, le cas était spécial… nous étions attirées par le même personnage… on ne peut le nier.

Il y eut un silence.

Après quelques pas, agrémentés de différents sujets de conversation, les trois jeunes filles regagnèrent leurs logis respectifs. Elles avaient changé d’allure involontairement. Elles se sentaient grandies dans leur propre estime, parce que l’invitation de Mlle de Saint-Armel hantait leur esprit.

Elles marchaient droite, dignes, légèrement dédaigneuses, quand elles passaient près de personnes connues, mais qu’elles savaient ne pas pouvoir prétendre à la même gloire.

Dans l’hôtel de Saint-Armel, une jeune fille attendait, avec un peu d’angoisse au cœur, l’arrivée de ses futures amies.

Elle s’en réjouissait follement Sa mélancolie s’envolait. Elle chantait, elle courait dans les pièces immenses, et elle s’élançait vers sa tante en disant :

— Que faudra-t-il que je raconte, ma tante, et croyez-vous que je plairai à ces jeunes filles… je me souviens d’elles en mon temps de catéchisme et je les aperçois parfois. Je les trouve si jolies, si élégantes.

— Surtout, ne sois pas trop familière, ma chérie, garde tes distances… n’oublie pas que tu fais une grâce à ces petites demoiselles, en les conviant chez toi.

— Mais, Je ferais montre d’un caractère fort désagréable ! Si je les invite, c’est pour les amuser.

— Non, ce sont elles qui doivent t’amuser.

— Mais, si elles n’osent pas… si elles ont peur de vous ? Mon devoir est de les mettre à l’aise, d’être gentille… Je veux qu’elles emportent de moi un souvenir agréable.

— Il faudra te contenir, t’affirmer très polie, mais avec de la retenue. Armelle eut une moue et elle finit par dire :

— Puisque ce ne sont pas des messieurs, Je pourrais être aimable. Je réserverai mes dédains, ma hauteur pour ceux qui font tant de mal aux femmes.

Puis, Armelle changea de sujet pour demander :

— Ma robe me va-t-elle bien et mes amies la trouveront-elles jolie ?

— Elles ne seront pas des amies pour toi, et quant à ta robe. Je voudrais voir qu’elles fussent difficiles. Ta toilette est charmante.

— Il me semble qu’elle n’est plus très à la mode… Ce grand volant se porte encore ?

— Il ne manquerait plus que cela ! Une fille bien née n’a pas besoin de suivre la mode ! Et ce qui convient à une femme de nos milieux est la simplicité par la propre grandeur de notre rang.

Armelle en était convaincue. Nourrie, de ces préjugés, elle éloignait les meilleurs élans de sa charmante nature, pour se donner un air pincé de grande dame orgueilleuse.

La conversation ne dura pas. Le valet de pied annonça mesdemoiselles Célert, Roudalne et Darleul. Cécile s’avançait en tête et derrière elle, venaient Louise et Roberte.

Malgré les recommandations de Mlle de Saint-Armel aînée. Armelle glissa gracieusement à leur rencontre et s’écria gaîment :

— Que je vous sais gré d’être venues ! Cécile, protocolaire, salua Mlle de Saint-Armel aînée, et se tourna seulement après vers la cadette en disant :

— Vous avez été bien aimable de penser à moi. Ses deux compagnes imitèrent son exemple. Plus compassées que les maîtresses de la maison, les trois jeunes filles avaient laissé sur le seuil toute grâce et toute spontanéité.

— Je suis bien contente de vous voir, murmura Armelle. un peu déçue.

— Et nous, bien heureuses d’avoir été appelées près de vous.

Mlle de Saint-Armel aînée était ravie. Elle avait eu un peu peur de cette invasion extravagante et elle constatait que les jeunes invitées appréciaient l’honneur qui leur était fait.

À vrai dire, elles se trouvaient intimidées et voyaient venir le vent. Elles pensaient qu’il serait toujours temps de reprendre leur naturel.

Rassurée, Mlle de Saint-Armel aînée se souvint qu’elle avait une affaire à traiter avec sa femme de charge et elle laissa les jeunes filles seules.

Armelle dit gentiment :

— Je ne savais pas que je m’ennuyais, mais depuis que vous êtes là, Je sens que j’ai perdu des jours heureux à ne pas vous connaître plus tôt.

Ces paroles détendirent les invitées. Elles reprirent soudain leur animation et ce fut un déluge de phrases et de rires où les questions et les réponses se confondaient.

— Ah ! que rire fait du bien ! s’exclama Armelle, devenue une jeune fille enjouée.

— Il faudra se voir souvent ! dis Cécile.

— Oui… nous nous promènerons, ajouta Louise.

— Connaissez-vous le musée ? demanda Roberte.

— Le musée ?

— Oui. il contient des toiles superbes.

— Jamais on ne m’y a conduite… Il y a tant de tableaux ici.

— C’est vrai, mais c’est un but, et nous irons.

C’était Cécile qui disait ces mots.

Elle avait une idée : se montrer en compagnie de la descendante de la famille de Saint-Armel à l’illustre cinéaste. Il serait atteint dans son orgueil. Le charme d’Armelle le flatterait pour l’écran et, naturellement, Cécile pourrait trouver une place près.

C’était aussi hardi qu’inattendu.

— Aimez-vous le cinéma ? demanda Louise, qui comprenait en partie la pensée de Cécile. Elle croyait à un sursaut de vanité, alors que son amie entrevoyait une solution plus pratique.

— Je n’y suis jamais allée ! répartit simplement Armelle.

— C’est très mélangé dans une petite ville, mais nous pourrions vous montrer un artiste.

— Oh ! que ce sera amusant !

Roberte trouvait que ses amies risquaient un jeu dangereux, mais elle était impuissante à les arrêter.

Mlle de Saint-Armel aines rentra et elle fut fort satisfaite de la tenue impeccable qu’accusaient les trois jeunes filles dans leurs manières.

Elle ne se doutait guère du projet de Cécile. Elle jugeait ces jeunes bourgeoises fort bien et s’en étonnait, ayant entendu dire que la jeunesse actuelle manquait de savoir-vivre.

Les jeunes filles repartirent enchantées.

Armelle, après leur départ, ne tarissait pas de louanges sur elles. Son entrain. sa gai té attendrissaient son oncle et sa tante.

— Tu vois combien les femmes sont aimables, ma toute belle, soulignait le marquis. Ah ! s’il n’avait tenu qu’à moi, il y a longtemps que je t’aurais mélangée aux jeunes filles de la ville.

— Pourquoi donc, ma tante, n’ avez-vous pas pensé à un rapprochement plus tôt ?

— Mon enfant… je craignais que ces jeunes personnes, qui ne sont pas de notre monde, vous entraînassent dans d’autres voies. Vous auriez perdu à leur contact assidu le sens de la caste qui est la vôtre. Il ne faut pas déchoir.

Quand Mlle de Saint-Armel aînée voulait que ses paroles tissent plus d’effet, elle ne tutoyait pas Armelle. Seulement, la jeune fille s’habituait à ce ton solennel et il manquait parfois son but.

— Sommes-nous donc vraiment d’une autre essence, mon oncle ?

— Non, ma petite fille, la preuve en est que ma chère femme était née simplement Joronel.

— Sans particule ? s’écria Armelle.

— Mon frère, vous êtes imprudent, dit sévèrement Mlle de Saint-Armel aînée.

— Pourquoi imprudent ? Notre Armelle épousera celui qui lui plaira, sans s’arrêter à des préjugés indignes du progrès.

— Me marier ! Moi ! cria Armelle, vous n’y pensez pas mon oncle ! Vous savez que tous les hommes sont des êtres malfaisants… à part vous, qui êtes la crème des oncles

— Hum ! nous verrons ce que l’avenir nous apportera.

— Je vous assure, mon oncle, que…

— Ne promets rien, ne sois sûre de rien… tu t’apercevras peut-être un jour qu’un beau jeune homme est la merveille de la création.

— Mon frère !

— Ma sœur ? en quoi ai-je pêché ?

— Vos paroles manquent de réserve, et puis, vous oublier le respect que vous devez à mon éternelle douleur.

— Ma tante sera vengée ! s’écria la douce Armelle.

— Et comment ? questionna le marquis. — Je ne me marierai pas… et si je rencontre un jeune homme à qui je plais, Je le ferai souffrir.

— Oh ! la… c’est horrible ! riposta M. de Saint-Armel en riant.

Il ne croyait pas à cette vengeance, et il s’amusait de l’air courrouce de sa petite-nièce, si jolie même dans sa colère.

— Tu as raconté tes projets à tes nouvelles amies ?

— Nous n’avons pas parlé mariage.

— Je m’imaginais que c’était la grande conversation des jeunes filles.

— Vous vous trompez, petit oncle… nous avons parlé art. Ces demoiselles font de la peinture et vont au musée copier les beaux tableaux qu’elles admirent.

— C’est merveilleux !

Mlle de Saint-Armel aînée écoutait avec un profond sentiment de plaisir. Elle se réjouissait de penser qu’un homme pourrait s’apercevoir qu'on ne bravait pas impunément une de Saint-Armel.

— Que vas-tu projeter avec tes amies pour demain ? questionna encore le marquis.

— Demain, nous irons au musée, si ma tante me le permet. Vous nous accompagnerez même, si vous le désirez, ma tante. Il parait qu’il y a des tableaux superbes.

— J’irai volontiers ! répondit Mlle de Saint-Armel. Je suppose, Armand, que l’on n’y a pas exposé de gravures indécentes ?

— Soyez rassurée, Éléonore.

— Après la visite du musée, reprit Armelle, nous irons peut-être au parc… le temps est si joli.

La jeune fille parut soudain songeuse. Une onde rose colora son visage. Elle se souvenait de l’inconnu.

Ses traits se crispèrent. Aussi bien que cet étranger lui eût paru, il fallait l’éliminer de sa mémoire et si elle le rencontrait de nouveau, lui témoigner du mépris.

Que la vie était compliquée ! elle n’aurait pas mieux demandé que d’être douce et simple, mais il fallait se défendre et lutter. Et pourquoi ? Parce que sa pauvre tante avait souffert, alors que, jeune, elle avait aimé.

Armelle frissonna. Elle évoqua sa souffrance si elle aimait elle-même et que son fiancé l’eût trahie.

Elle chassa cependant ces pensées douloureuses pour s’absorber dans la joie de revoir ses amies le lendemain.

Elle dit à son oncle peu après, quand elle fut seule avec lui :

— Il faudra peut-être que vous m’achetiez un peu de rouge, quand vous sortirez, mon oncle.

— Moi, acheter du rouge ? Tu n’y penses pas, ma petite enfant. On me prendrait pour un vieux fou.

— J’en voudrais cependant poser un peu sur mes joues… je me trouve pâle.

— Tu es rose, au contraire, mais parle de ce fard à ta tante.

— Oh ! mon oncle, elle est si gentille qu’elle me trouve toujours bien, et j’aurais beau lui assurer que je suis laide et que du rouge m’embellirait, elle ne me croirait pas. Ces demoiselles étalent si jolies avec leurs joues bien peintes… cela sert à quelque chose de fréquenter les musées. Elles m’ont confié aussi qu’elle avivaient leurs lèvres. Vous savez tout cela, mon oncle ?

— Ma foi, non. Je me disais simplement que les femmes avaient une meilleure santé que de mon temps, parce que je les voyais toutes avec un teint florissant.

— Comme vous êtes amusant, mon oncle, et un peu naïf peut-être. Heureusement que vous avez une nièce qui vous instruit.

— C’est fort précieux, en effet !

— Comment pourrais-je me procurer du rouge ?

— Ne pense pas à cela ! Je suis comme ta tante, je te trouve fort bien ainsi. Je ne crois pas que tu saches te servir de cet ingrédient.

— Je saurai ! Je regarderai peindre ces demoiselles demain… et vous verrez que je prendrai une donne leçon.

M. de Saint-Armel riait sous cape de la coquetterie dont Armelle faisait déjà son profit. Il pensait à ces mères qui préservent leurs enfants des maladies de l’enfance, et qui ne peuvent cependant empêcher qu’à leur premier contact avec des petits camarades ils soient tout de suite atteints par les épidémies.

Armelle, dans ses sorties, n’avait jamais prêté beaucoup d’attention à la mode, mais il avait suffi que trois jeunes filles élégantes passassent quelques heures avec elle, pour qu’elle s’intéressât aux artifices de la beauté !

— Eh ! eh ! ma chère sœur a introduit le loup dans la bergerie. S’il en est de même pour l’amour, nous nous préparons de beaux jours dramatiques.