Anthologie féminine/George Sand

Anthologie féminineBureau des causeries familières (p. 291-294).

GEORGE SAND

(1804-1870)


Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à Paris à l’âge de vingt-deux ans. — Collaboratrice de Jules Sandeau, elle lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme.

Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue, colorée, forte, variée, qu’elle emploie, les nombreux romans que sa plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors ligne.

Ses débuts ne furent pas dorés, et c’est à son énergie qu’elle a dû de persévérer. Elle nous l’apprend elle-même :

Je n’ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable par les gens auxquels j’ai demandé conseil. En conscience, ils m’ont dit que c’était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public......

On m’agrée dans la Revue de Paris, mais on me fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C’est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans la Mode et dans l’Artiste, deux journaux du même genre que la Revue. C’est bien le diable si je ne réussis dans aucun.

En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour le Figaro. Si vous saviez ce que c’est ! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant certain conseil que vous m’avez donné[1].

La philosophie n’est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne.

La popularité de ses œuvres nous dispense d’en publier des fragments, ni même la liste complète, beaucoup trop longue.

Rose et Blanche fut la première ; Indiana, Valentine, Lelio, les Lettres d’un voyageur, Jacques, André, Leone Leoni, Mauprat, Consuelo, suivirent ; les plus lues sont : François le Champi, arrangé pour le théâtre ; la Mare au Diable, dont la réputation est universelle, surtout parce que c’est à peu près la seule œuvre de notre grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles ; le Marquis de Villemer, la Petite Fadette.

Ses descriptions ont certainement ouvert la porte au style impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées :

Les monts se resserrent, le gave s’encaisse et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage ; les flancs noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des tons grisâtres sur les sommets. L’eau des torrents en reçoit les reflets, tantôt d’un vert limpide, tantôt d’un bleu mat ardoisé, comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre d’une seule arche s’élancent d’un flanc à l’autre de la montagne au-dessus des précipices. Rien n’est si imposant que la structure et la situation de ces ponts jetés dans l’espace et nageant dans l’air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin…

Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu’un un peu paradoxale.


PENSÉE

La vérité fait quelquefois des brèches, le mensonge fait toujours des ruines.

LETTRE À MAURICE DUDEVANT, OU MAURICE SAND
né en 1823[2], mort le 4 septembre 1884.
Paris, 18 juin 1833.

Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront. Si je n’y suis plus, pense à moi qui ai souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d’âme et de visage. Je sais, dès aujourd’hui, quelle sera ta vie intellectuelle, Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j’espère pour toi des joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera. Garde l’espérance d’une autre vie, c’est là que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu.

Aime-moi ! je t’apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse m’arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et du sein de la mort, s’il reste dans l’univers quelque chose de moi, l’ombre de ta mère veillera sur toi.

Ton amie,

George.

  1. C’était de s’habiller en homme afin de pouvoir aller au parterre.
  2. Nous empruntons cette lettre inédite à la Gazette anecdotique, 1889.