CHAPITRE III

LES JAPONAIS EN CALIFORNIE

LE « STANDARD OF LIVING ».
I

Le 11 octobre 1906, le Board of Education de San Francisco prenait la résolution suivante :

Conformément à l’article X, section 1662 de la loi des écoles de Californie, à partir du 15 octobre, les directeurs doivent envoyer tous les enfants chinois, japonais ou coréens à l’école orientale publique, située sur la façade sud de Clay street entre Powell et Mason streets.

Voici sur quelle clause, passée au temps de la grande hostilité contre les Chinois, s’appuyait cette résolution :

…Les Trustees auront le pouvoir d’exclure des écoles les enfants d’habitudes malpropres et vicieuses, les enfants atteints de maladies contagieuses ou infectieuses et aussi d’établir des écoles séparées pour les enfants indiens et pour les enfants d’origine mongole ou chinoise. Quand ces écoles seront installées, les enfants indiens, chinois ou mongols ne devront pas être admis dans d’autres écoles.

Déjà, le 6 mai 1905, le Board of Education avait publié qu’il était « résolu à installer des écoles séparées, à l’usage des élèves chinois et japonais, non seulement pour aérer les écoles actuellement encombrées, mais encore en vertu de cette idée plus haute que l’on ne doit pas exposer des enfants américains au contact des élèves de race mongole[1] ».

Ces deux résolutions de 1905 et 1906 sont dues à la propagande de la Japanese and Korean Exclusion League[2]. Dès le 22 octobre 1905, la ligue avait dépêché son comité exécutif au Board of Education (Conseil des Écoles) pour demander que des écoles fussent réservées aux enfants mongols de San Francisco.

Le 15 octobre 1906, jour où la décision du comité scolaire devint effective, 93 élèves japonais suivaient les écoles publiques : 68 étaient nés au Japon ; 25 aux États-Unis. Ceux-ci, en vertu de l’article XIV de la Constitution américaine, peuvent devenir citoyens des États-Unis et de l’État où ils résident ; comme tels, ils sont soumis aux lois de la nation aussi bien que de l’État. Les 93 élèves étaient répartis entre 23 écoles primaires et, selon leurs connaissances, entre les 8 degrés des public-schools. Les 23 enfants nés aux États-Unis de parents japonais avaient de sept à quinze ans ; parmi les 68 enfants nés au Japon, 43 avaient de quinze à vingt ans.

L’école spéciale qu’on réservait à ces enfants est, dans la partie brûlée de San Francisco, une bâtisse provisoire, mais comparable aux autres écoles qui ont été construites après le tremblement de terre. Le programme d’études y est exactement le même. Mais les Japonais vivent dispersés dans les divers quartiers de la ville, qui sont mal desservis depuis le tremblement de terre : les forcer à ne fréquenter que cette école c’était empêcher beaucoup d’entre eux de profiter de l’enseignement public.

Depuis plus d’un an, le Board of Education recevait « des protestations de parents américains contre la présence dans les écoles primaires, à côté de leurs enfants, garçons ou filles de sept ou huit ans, de Japonais âgés de seize, vingt-deux, vingt-trois et vingt-quatre ans : tout le monde tombait d’accord qu’il n’était pas bon de mélanger des âges aussi différents. Mais rien n’était plus facile de fixer pour chacune des classes de l’école primaire une limite d’âge ; valant pour tout le monde et n’étant dirigée contre aucune race, cette mesure d’ordre n’eût éliminé des public-schools que 43 enfants qui, nés au Japon, avaient de quinze à vingt ans. Restaient les enfants au-dessous de quinze ans.

La majorité des professeurs s’accordait à dire que ces petits Japonais s’étaient toujours bien conduits, qu’ils étaient propres, plus propres que beaucoup d’enfants d’origine européenne, et en général d’esprit très vif. On ajoutait que San Francisco était la seule ville à prendre de telles mesures, que les étudiants japonais étaient admis et appréciés à l’Université de Californie (Berkeley), institution d’État, et à l’autre université de Californie, l’Université libre de Leland Stanford, jr. Privément, la plupart des éducateurs de l’État et beaucoup d’ouvriers reconnurent que les Japonais devaient avoir les mêmes privilèges scolaires que les autres étrangers. Néanmoins le conseil scolaire refusa de revenir sur sa résolution, disant que, du moment qu’une école spéciale pour les enfants chinois, japonais et coréens existait, les enfants japonais n’en devaient fréquenter aucune autre.

C’était aussi l’avis des partis politiques, des journaux. Voici quelle était l’opinion la plus modérée : Les public-schools de Californie sont une institution d’État, non pas une institution fédérale. L’État californien, qui les entretient, a le pouvoir de les supprimer, sans que le gouvernement fédéral ait le droit de protester ; il peut accorder à des étrangers le privilège de suivre ces écoles, aux conditions qu’il choisit, sans que le gouvernement fédéral puisse discuter ces mesures. Les écoles publiques ont été faites pour éduquer les citoyens et non des étrangers qui, ne pouvant être naturalisés citoyens, remporteront dans leurs pays les bénéfices d’une telle instruction : réussirait-on à établir qu’il y a violation du traité avec le Japon dans les mesures prises contre les enfants japonais, l’État californien répondrait en interdisant les public-schools à tous les enfants étrangers de quelque nationalité qu’ils soient et en limitant les droits d’éducation gratuite aux enfants de ses propres citoyens. Et le gouvernement fédéral ne pourrait se plaindre : les enfants japonais seraient traités exactement comme les enfants de toutes les autres nations.

Contre une telle argumentation, le Japon se réclamait du traité conclu le 22 novembre 1894[3] :

…En tout ce qui touche aux droits de résidence et de voyage… les citoyens ou sujets des deux parties contractantes jouiront sur le territoire de l’autre des mêmes privilèges, libertés et droits, et ne seront soumis en ces matières à aucun impôt ou charge plus lourds que ceux imposés aux nationaux, citoyens ou sujets de la nation la plus favorisée.

Le gouvernement japonais maintint que partout aux États-Unis le droit à l’instruction est compris dans le droit de résidence et que ses nationaux, en vertu de la clause de la nation la plus favorisée, avaient, comme les enfants des autres nations, Français, Italiens ou Allemands, droit aux public-schools ; or, suivant l’article 6 de la Constitution américaine, « …tous les traités conclus ou à conclure sous l’autorité des États-Unis seront la loi suprême du pays, et les juges dans chaque État sont tenus de l’observer, même si la Constitution ou les lois de l’État y contredisent ». Le Japon réclama du gouvernement fédéral qu’il fît respecter en Californie le traité de 1894.

Pris à la lettre, ce traité ne contient aucune clause concernant l’éducation : la clause de la nation la plus favorisée, qui y figure, vise simplement l’égalité commerciale. D’autre part, la Constitution des États-Unis, tant qu’elle n’est pas limitée spécifiquement par un traité international, semble donner raison au Board of Education et aux autorités de San Francisco : les écoles gratuites sont entretenues par les États et les villes, sans assistance de la Confédération, et tout à fait en dehors d’un contrôle fédéral. En Californie, le droit à l’éducation n’est pas refusé aux Japonais ; on leur assigne simplement l’école où ils pourront l’exercer. Le droit de désigner aux enfants les classes qu’ils doivent suivre, de les distribuer dans les écoles au mieux des intérêts de tous, semble bien être une part de l’autorité légitime du conseil des écoles[4].

Toutefois, si l’on se reporte aux circonstances dans lesquelles le traité de 1894 fut signé, il est sûr qu’il fut destiné à reconnaître l’égalité complète entre Japonais et Américains ; c’est l’un des traités que conclut Tôkyô et que les États-Unis et l’Angleterre furent les plus empressés à accepter, pour retirer aux étrangers résidant au Japon les privilèges d’exterritorialité et de juridiction consulaire[5].

Les victoires du Japon, l’accroissement de son prestige dans le monde obligeaient pratiquement le gouvernement de Washington à interpréter au bénéfice du Japon la clause de la nation la plus favorisée dans le sens le plus large. Le gouvernement des États-Unis engagea aussitôt contre les autorités de San Francisco deux procès pour décider juridiquement quelles sont les prérogatives du pouvoir fédéral, et où s’arrête la souveraineté réservée aux États particuliers.

Juridiquement la question n’a pas été tranchée : après cinq mois de négociations entre le pouvoir fédéral et les autorités scolaires de San Francisco, la mesure, prétexte des deux procès, fut retirée. Si l’action de la justice a été si lente et si le gouvernement fédéral a préféré négocier plutôt que d’attendre un jugement, c’est qu’il n’était pas sûr de gagner la partie et tout jugement aurait compliqué l’affaire : les cours donnant raison aux gens de San Francisco, la difficulté avec le Japon restait entière ; le gouvernement fédéral l’emportant, comment les gens de Californie auraient-ils accepté la sentence ? Dans l’un et l’autre cas, la menace d’un appel au soldat pour mater les Californiens eût été nécessaire. Mais qu’auraient dit tous les États de l’Union limités dans leur souveraineté, et surtout les États du sud, qui ne cessent de prendre, à l’encontre de la Constitution remaniée par Lincoln, des mesures pour priver les Nègres du droit de suffrage[6] ?

Le Conseil des Écoles pouvait avoir toutes sortes de bonnes raisons pour séparer les enfants japonais des enfants américains, mais toute raison eût été meilleure à donner que la différence de race : le désir de les humilier était trop manifeste, juste au moment où ce peuple enivré de victoires prétend marcher de pair avec les grandes puissances. Au surplus, sitôt qu’aux États-Unis la question de races est soulevée, on pense au Nègre. À un Japonais, il est naturel que toute mesure qui indique qu’il n’est pas blanc de peau, qu’il n’est pas d’un contact souhaitable pour des Blancs, apparaisse comme un moyen de le reléguer à cette Jim Crow position, à cette situation de paria que Chinois et Nègres doivent subir.

L’hostilité de cette mesure de circonstance, prise contre les enfants japonais, fut soulignée par le boycott organisé, en octobre 1906, contre les restaurants japonais, et par les attaques dirigées contre des Japonais. Du 3 au 24 octobre 1906, le syndicat des cuisiniers et des garçons, boycotta les restaurants japonais de San Francisco. À leur porte on distribuait des boîtes d’allumettes sur quoi on lisait : « Blancs, hommes ou femmes, ne patronnez que votre propre race. » On empêchait les clients d’entrer et, sous l’œil bienveillant de la police, on jetait des pierres dans les façades. Une ou deux fois, elles atteignirent les propriétaires ; un patron japonais s’inquiétait de la durée probable du boycott ; on lui répondit : « Cela ne finira pas, tant que les Japonais n’auront pas fermé boutique, fait leurs paquets et ne seront pas retournés dans leur pays. » L’Union des restaurateurs japonais de San Francisco demanda à s’affilier au syndicat, mais essuya un refus ; alors elle proposa de verser au chef des boycotters une somme de 550 dollars ; après l’envoi d’un premier chèque de 100 dollars, le boycott s’arrêta.

En Californie, terre neuve, peuplée en hâte d’aventuriers de tous pays et de tous rangs, l’anarchie et la brutalité des foules sont de tradition : c’est le pays des hoodlums. Depuis le tremblement de terre et le feu, au milieu des désordres qui ont suivi, les apaches de San Francisco et d’Oakland ont pris le goût du vol et de l’assassinat, même en plein jour. Par hostilité de race, sans qu’il y ait eu contre eux de tentative de vol, des Japonais notoires furent assaillis. Le docteur F. Omori, envoyé à San Francisco par le gouvernement japonais pour étudier les causes et les effets du tremblement de terre, reçut des pierres dans les rues. Le professeur d’architecture Th. Takamura fut pareillement lapidé. Le président Roosevelt fit avertir les autorités de San Francisco que si elles n’assuraient pas aux Japonais la protection des biens et des personnes, garantie par traité, « l’entier pouvoir du gouvernement fédéral serait employé, dans les limites que prescrit la Constitution, à imposer promptement et énergiquement le respect des traités, loi suprême du pays, et à assurer au peuple d’une grande puissance amie le traitement qui convient sur le territoire des États-Unis ».

Pour les Californiens, qui depuis longtemps souhaitaient que les lois d’exclusion votées contre les Chinois fussent appliquées aux coolies japonais et coréens, la mesure des écoles fut un prétexte pour obliger le pays entier à examiner le problème de l’immigration japonaise.


II

Depuis cinq ou six années, depuis un an surtout, les Japonais arrivaient toujours plus nombreux en Californie. Une fois aux Hawaï, plus de salaires, plus de libertés, plus de curiosités les attiraient sur le continent. L’étape dans les îles leur servait à acquérir les rudiments d’un métier occidental, parfois, pour leurs enfants qui y étaient nés, un brevet de naturalisation américaine, en tout cas une garantie d’immunité contre les rigueurs des agents de l’immigration et contre la loi qui interdit l’importation aux États-Unis de travailleurs engagés à l’étranger par contrats, puisque, en passant d’Honoloulou à San Francisco, ils ne quittaient pas le territoire américain. Au demeurant, il n’y a pas de raison pour que les États-Unis, que la réussite retentissante de quelques individus auréole chez les imaginations lointaines d’un mystère de bonheur et de bien-être dorés, attire moins les hordes d’Asie à travers le Pacifique qu’elle n’attire, depuis un siècle, à travers l’Atlantique, les hordes d’Europe. C’est une manie des Japonais, de chercher des exemples dans l’histoire de l’Europe.

Les Européens ont fait cela : pourquoi ne le ferions-nous pas ? « Jadis les Puritains, afin de propager leur religion se sont établis aux États-Unis, aujourd’hui nos compatriotes n’ont-ils pas l’obligation de s’expatrier pour vivre ? » Ajoutez que, nécessairement, un peuple riverain sur un océan, un peuple d’insulaires éprouve, lors de certaines crises de croissance, le besoin impérieux de passer sur la côte en face. De même qu’à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, après l’unification du Japon par Nobunaga, Hideyoshi et Ieyasu, il y eut une poussée expansionniste qui porta Hideyoshi à la conquête de la Corée, puis les marchands et les ambassadeurs du Shôgun Ieyasu au Mexique et au Pérou, de même après la restauration du pouvoir impérial qui de nouveau a unifié le pays (1868), les ambitions du Japon déterminèrent la guerre de Chine, puis la guerre contre la Russie. L’émigration, qu’accélère l’orgueil de la victoire et l’idée d’une mission japonaise dans le monde entier, fuse en tous sens, aux Hawaï, vers la Corée, la Mandchourie, la côte californienne et l’Amérique du Sud. Et ce besoin de se répandre sur tous les pays que baigne le Pacifique est encouragé, développé par des Compagnies de navigation, toujours en quête de fret humain.

Grande comme les trois quarts de la France, la Californie n’a pas la moitié de la population du département de la Seine[7].

Et sa population est en grande partie urbaine : en 1903, 6 796 178 personnes vivaient massées dans les dix villes qui comptent plus de 40 000 habitants, et 884 608 dans les villes de moins de 10 000 habitants ou à la campagne. Les villes de plus de 10 000 habitants ne sont pas réparties sur tout l’État : sauf Sacramento, Stockton et Fresno situées dans les vallées intérieures du Sacramento et du San Joaquin, les sept autres villes sont réunies dans des vallées côtières : au sud, Los Angeles et San Diego ; autour de la baie de San Francisco, San Francisco (355 919 hab.), Oakland (70 386), Berkeley (16 400), Alameda (18 052), San José (22 532), soit une agglomération d’environ 800 000 âmes, un tiers de la population totale de l’État ; aussi au nord et sud de cette baie la densité de la population est-elle de 18 à 45 habitants par mille carré, et même de 43 à 90 au nord de la baie de Monterey, tandis qu’au sud de l’État, la région qui va de San Diego par San Bernardino à Santa Barbara, région de vergers irrigués, compte de 6 à 18 habitants au mille carré. C’est également la densité de la vallée côtière d’Eureka et de la vallée moyenne et inférieure du Sacramento ; alors que la vallée du San Joaquin n’a guère que 2 et 6 habitants au mille carré, et que la plus grande partie de la région du nord et tout le sud-est n’ont pas seulement 2 habitants au mille carré[8]. Si l’on excepte les agglomérations urbaines sur quelques points de la côte et quelques groupements ruraux sur les régions irriguées, la Californie est à peu près vide d’habitants.

Cette faible population est très mélangée, très cosmopolite. Au recensement de 1900, il n’y avait en Californie que 661 280 Américains qui y fussent nés. 113 381 Américains nés dans d’autres États de l’Union y avaient émigré : 136 088 venaient de la région Nord-atlantique ; 49 612 de la région Sud-atlantique ; 216 874 de la région Nord-centrale ; 36 857 de la région Sud-centrale ; 34 427 de l’Ouest ; 12 000 autres environ étaient nés dans les possessions américaines, Hawaï, Alaska, Philippines[9]. Une immigration étrangère s’y était jointe, mais qui, restée faible, ne représente chaque année, en moyenne, que 2,6 p. 100 de l’immigration totale aux États-Unis[10]. Voici de 1899 à 1903, par nationalités, la proportion de ces immigrants : Japonais, 24 p. 100 ; Scandinaves, 6 p. 100 ; Anglais, 41 p. 100 ; Allemands, 6 p. 100 ; Irlandais, 4 p. 100 ; Italiens du Nord, 21 p. 100 ; Français, 4 p. 100[11]. Ainsi, sans ces deux afflux d’immigrants, Américains venant d’autres États (30,8 p. 100) étrangers (24,7 p. 100), la Californie, avec les citoyens qui y sont nés, n’aurait eu en 1900 que 661 280 habitants ; réduite à sa seule natalité, elle serait moitié plus déserte qu’elle n’est aujourd’hui.

C’est un problème que d’expliquer le faible développement de la population fixée en Californie, et le faible afflux de l’immigration européenne. Les derniers recensements décennaux constatent que l’accroissement de la population totale est médiocre dans cet État, qui, malgré sa situation incomparable sur un Océan, n’est que le 21e de l’Union pour le chiffre de ses habitants. L’augmentation avait été plus rapide de 1850 à 1860 (287 397 ; augmentation de 310,4 p. 100) au moment du rush vers les mines d’or, de 1870 à 1880 (304 447 ; 54,3 p. 100) et de 1881 à 1890 (343 436 ; 39,7 p. 100) qu’elle ne l’a été de 1890 à 1900 (271 655 ; 22,4 p. 100). Ce taux d’accroissement, 22,4 p. 100, c’est le taux du développement de la Géorgie (20,6 p. 100), du Connecticut (21,7 p. 100), États de second plan ; il ne peut se comparer avec le développement d’États atlantiques ou centraux, Massachusetts, New-York, Pennsylvanie, Ohio, Illinois, Missouri. Et l’accroissement urbain en Californie est aussi rapide que l’accroissement rural. De 1901 à 1903, tandis que la population dans les dix villes qui ont plus de 10 000 habitants augmentait de 26 290, dans les villes de moins de 10 000 habitants ou à la campagne, elle s’accroissait seulement de 26 500.

Que l’on se rappelle les prédictions enthousiastes, entendues depuis quarante ans aux États-Unis sur l’avenir de cette Californie, « land of promise » ! Go West, disait-on, il y a dix ans encore, au jeune homme qui débutait. Go to New-York, dit-on plus volontiers aujourd’hui, — à New-York, repaire de la haute finance, centre commercial de tout le pays. C’est un complet revirement.

Quel mirage pourtant n’a cessé de rayonner de cette Californie, l’Eldorado State, « the land of the Setting Sun » ! Dès que l’Amérique fut découverte et que les premiers explorateurs et pionniers eurent commencé de prendre possession du continent, « la mer Vermeille où est la Californie par où l’on peut aller au Japon et à la Chine » se nimbe d’or ; on marche dans le sillage du soleil couchant ; on rêve de tous les Eldorados du Pacifique, de Cipango surtout « isle en Levant[12], en la haulte mer, loing de la terre ferme mille cinq cents milles, moult grandisme isle… Les gens sont idolâtres et se tiennent par eux, et si vous dy qu’ils ont tant d’or que c’est sans fin, car ils le trouvent en leurs isles », puis c’est en Californie même que l’on découvre l’Eldorado rêvé et, par milliards, le fabuleux métal. À l’or de la Sierra Nevada vient s’ajouter le mercure de New Almaden, le pétrole de Los Angeles, Ventura, Santa Clara ; et aussi l’étain, le borax et l’asphalte : la vieille réputation du Pérou de Pizarre est surpassée. Dès que l’on commence de parler d’exploitation agricole dans ce pays de mines, quels espoirs ! Quelles descriptions de cette Pacific coast favorisée des dieux où il fait bon vivre et où l’on s’enrichit ! Terre à blé et pays d’arbres géants, — 44 700 milles carrés de forêts, réserves précieuses pour un pays qui a gâché la plupart de ses bois ; — climat merveilleux, indifférent aux latitudes, mûrissant aussi tôt et aussi bien des oranges à 400 milles au nord de San Francisco qu’à 500 milles au sud, à Oroville qu’à San Diego, qui, sur le même acre de terre, réunit tous les produits de Nouvelle Angleterre et de Floride et ombrage de palmiers et d’orangers les pelouses de Sacramento, à la latitude du sud de l’Illinois. D’avril en octobre, sur les côtes, l’atmosphère est transparente ; toute l’année durant, c’est un air chaud, sec, léger, qui, de l’hiver à l’été, de la nuit au jour, varie peu, une lumière douce qu’attendrissent encore et que délicatement teintent des fleurs de cerisiers et d’amandiers, que tamisent les verdures d’eucalyptus, de poivriers, de pins, chênes verts, caoutchoucs, orangers et bananiers, où s’exalte l’éclat des fleurs sauvages, du golden poppy. Qu’il fait bon vivre pour les malades, les riches et les voluptueux dans les stations de Los Angeles, Santa Barbara, Pasadena et Monterey ! La terre irriguée produit, dans la vallée du Sacramento sur un rayon de 5 milles, tous les fruits tempérés ou demi-tropicaux : pommes, amandes, olives, cerises ; des figuiers et des dattiers poussent auprès de champs de blé, d’orge et de maïs. Cette terre de froment et de vignoble est un des principaux vergers du monde : les oranges du jardin des Hespérides y mûrissent près de l’or des mines.

Sur ce sol béni, que ses richesses minérales ont rendu célèbre, et qu’une littérature de réclame a toujours chanté, pourquoi les immigrants de race blanche, tous les errants qui ont des revanches de richesses et de jouissances à prendre, ne s’abattent-ils pas gloutonnement ?

Les bonnes raisons ne manquent point aux Californiens. Ils commencent par contester les chiffres du dernier recensement : la Californie a été sacrifiée par des rancunes ou des incompétences. Qu’on attende seulement le census de 1910 et l’on saura enfin le grand nombre d’agriculteurs et de fermiers disséminés par la campagne ; c’est hors des villes que la population augmente. — Cela est fort bien, mais jamais ville ou État dans l’Amérique du Nord n’a accepté comme exacts, comme vraiment représentatifs de son importance, les chiffres du Census : tous et toutes en appellent à l’équitable avenir. — D’autres s’en prennent aux trade-unions : c’est elles qui, par leurs exigences économiques et politiques, leurs exactions, leur âpreté à défendre contre tout venant leur monopole, font le vide. On s’en prend aussi au Southern Pacific, au tout-puissant chemin de fer, possesseur de terres, maître de l’État au sud comme au nord, sans le contrôle de qui rien n’est transporté du continent vers la Californie et de qui dépendent les cultivateurs pour envoyer loin vers l’est leurs céréales et surtout leurs fruits ; on incrimine ses tarifs trop élevés pour les voyageurs et qui sur les marchandises rongent la marge des bénéfices entre les prix de vente et les prix de revient, sa politique égoïste et âpre, impatiente de toute concurrence[13]. Au total, corruption des agents du Census, ouvriers syndiqués, railroad-men ; on s’en prend toujours à de mauvaises volontés, jamais à la nature des choses que l’on a, au préalable, déclarée the best in the world[14].

Cependant, si l’on raisonne de sang-froid, pour les émigrants d’Europe qui débarquent à New-York, quelle distance à parcourir, — quatre jours et demi sans arrêts, par les trains les plus rapides et les plus luxueux, — quelle dépense à ajouter aux frais de la traversée océane que cette autre traversée du continent ! et avant d’atteindre la frange lumineuse et fertile qui s’étire au long du Pacifique, que de terres étouffantes et nues à franchir depuis le glacis des prairies qui des champs du Kansas monte vers les Rocheuses, jusqu’aux déserts qui s’affaissent entre les monts Wabash et les chaînes du Nevada ! Il faut avoir vu ces alternances monotones de montagnes et de bassins arides, pour sentir tout l’isolement de la Californie. La Californie, pour un émigrant venant d’Europe, est un second exil.

La découverte de l’or et du pétrole a fait la réputation de l’État, mais seules les récoltes de son sol lui donneront une population dense et stable. Or dans ce pays aride ou semi-aride, pas de récoltes abondantes ni de large peuplement sans irrigation. Si la population s’accroît peu dans ce pays si grand, si les Européens viennent peu dans ce pays si beau, si les gens qui l’habitent sont en faible proportion des ruraux, c’est que les trois quarts de l’État sont actuellement impropres à la culture, hérissé ou bossué qu’il est du nord au sud, à l’est comme à l’ouest, de montagnes déserts : Sierra Nevada et désert Mohave, et, le long de la mer, coast ranges. Entre la Sierra Nevada et les massifs côtiers, une dépression oblongue, le grand bassin central de Californie, parcouru au nord par le Sacramento, au sud par le San Joaquin, qui, devant la baie de San Francisco, se réunissent pour s’échapper par une brèche des coast ranges. Qu’à cette grande vallée l’on ajoute quelques petites zones affaissées qui s’étrécissent entre les chaînes côtières : région d’Eureka et de Santa Rosa au nord de la baie de San Francisco, régions de San José, de Santa Cruz, de Monterey et de la rivière Salinas au sud, et enfin les sections méridionales de Santa Barbara, Los Angeles, San Bernadino et de San Diego, voilà toutes les terres cultivables. Or seules ne requièrent pas d’irrigation les vallées côtières d’Eureka, de Santa Rosa et de Santa Cruz qu’humidifient les vents de mer. La partie méridionale de la grande vallée centrale, arrosée par le San Joaquin, reçoit peu de pluie : une moyenne annuelle de 12 inches à Stockton, de 9 inches à Fresno. Il pleut davantage à la base de la Sierra Nevada, beaucoup moins vers l’ouest[15]. Les pluies sont très inégalement distribuées : il ne pleut pas du 1er mai au 1er novembre ; l’atmosphère est alors extrêmement sèche, l’évaporation très active, la chaleur accablante ; la terre se crevasse, s’éparpille en poussière. Avantageuse au moment de la récolte, cette sécheresse ne l’est pas à la culture : semé au début de l’hiver, c’est à grand’peine si le blé mûrit au printemps[16].

Ce que l’irrigation peut faire de la terre californienne, on le voit dans le sud de l’État où s’est perpétuée la tradition des missions qui, au XVIIIe siècle, appliquant les méthodes espagnoles d’irrigation créèrent des vignobles, des vergers et des fermes. Voici les prodiges auxquels l’on assiste : « Une terre, qui ne valait pas 5 dollars l’acre, s’est vendue une fois irriguée et plantée d’orangers 1 700 dollars l’acre » ; des vallées sablonneuses et désertes où ne poussaient que des cactus, sont maintenant parmi les terres les plus fertiles des État-Unis. « L’eau a tant de prix que récemment un droit perpétuel à 50 inches a été payé 50 000 dollars… Depuis qu’on irrigue, les plantations de citron de la Californie du sud ont rapporté net chaque année de 200 à 450 dollars l’acre et en 1901 la récolte a été estimée 10 000 000 de dollars »… Les villes de Los Angeles, Redlands et San Diego ont été créées par l’irrigation comme les champs d’orangers qui les entourent. Si l’eau n’avait pas transformé ces déserts en des oasis de fruits et de feuillages, les limited trains ne déverseraient pas les oisifs du continent à Pasadena et à San Diego.

Que parmi les comtés qui pratiquent l’irrigation on en prenne sept, Los Angeles, San Diego, San Bernardino, Kern, Tulare, Fresno, Merced, et l’on s’aperçoit que de 1870 à 1890 leur population s’est multipliée sept fois et leur richesse neuf fois… Dans le Fresno county, la population depuis 1871 a passé de quelques centaines d’habi- tants à plus de 100 000 et les terres qui autrefois produisaient de maigres récoltes de blé portent maintenant 500 000 acres de cultures de raisins et de céréales qui valent de 300 à 1000 dollars l’acre, quand elles sont irriguées.

Dans le bassin central de Californie, entre les régions déjà arrosées de manière permanente : région montagneuse de Honey Lake au nord-ouest ; vallées de la Yuba, de Cache Creek et de Clear Lake dans le bassin du Sacramento ; régions de la Fresno river de la Kings river, et de Bakersfield dans le bassin du San Joaquin, entre ces oasis, ce sont, faute d’eau, des terres maigres et qui nourrissent mal leurs hommes. Parcouru du nord au sud par deux rivières qui reçoivent des affluents de la Sierra Nevada et des coast ranges, ce bassin se prêterait merveilleusement par sa forme à recueillir l’eau des montagnes, et par la régularité de sa surface à étaler cette eau bienfaisante. On ne peut compter sur les torrents de l’ouest trop intermittents et qui tarissent de suite ; mais en réglant les rivières de la Sierra Nevada, en reboisant, en construisant des réservoirs qui les empêcheraient de se décharger tout d’un coup à la fin de l’hiver, lors de la fonte des neiges, les ingénieurs estiment que l’on pourrait faire de ce bassin aux terres fertiles et au climat merveilleux, « l’Égypte de l’hémisphère Ouest ». L’eau qui se perd suffirait amplement à irriguer toute la vallée de Sacramento par un canal partant soit de la rivière, soit de ses affluents ; et, en emmagasinant l’eau du San Joaquin, de la Fresno river et de Chowchilla Creek, au lieu des 136 000 acres présentement irrigués, on pourrait en abreuver 540 240.

Il y a plus d’acres de terre irrigable dans la vallée du San Joaquin qu’il n’y en a actuellement d’irrigués en Égypte, où l’agriculture nourrit plus de 5 000 000 d’hommes… La superficie que peut irriguer le Sacramento est à peu près égale à celle qu’irrigue le Pô en Italie. La population de la vallée californienne est d’environ 20 habitants par mille carré ; dans la vallée du Pô, elle est de 300, et le long du Nil de 543. Un tel peuplement de la vallée du Sacramento ferait plus que doubler la population actuelle de l’État[17].

Présentement, au lieu d’augmenter, la population de cette vallée californienne diminue. Le blé et l’orge sont les seules récoltes qui puissent mûrir sans irrigation, encore sont-elles à la merci d’une sécheresse prolongée ; et, petit à petit, le sol, toujours planté en blé, en orge, faute d’assollement, s’épuise ; le rendement de la terre diminue, le petit fermier disparaît, les latifundia se développent :

On rencontre des maisons abandonnées que vient occuper un cuisinier chinois quelques jours par saison de labourage, de semaille ou de moisson : il prépare les repas d’hommes embauchés temporairement et qui vivent là roulés dans des couvertures. Il n’y a pas de vie sociale ni de vie saine qui soit possible avec l’isolement qu’impose un tel système de culture[18]

Entre Chico et Willows, dans le nord du Sacramento, nous traversâmes ce qui peut devenir un des plus fertiles districts du continent… Les terres de Lombardie n’étaient pas mieux adaptées à l’irrigation que ne le sont ces terres… Mais, depuis cinquante ans, on y fait pousser sans arrêt des céréales ; on ne peut imaginer une forme d’agriculture plus épuisante. La dernière récolte a été un désastre… Sur les 35 milles que nous avons traversés nous n’avons rencontré que deux écoles… L’inspecteur du comté m’a dit qu’elles n’étaient fréquentées que par 15 enfants. Ces propriétés possédées par des étrangers, ces fermes louées, ces maisons vides, cette population éparse sur un pays si riche de possibilités témoignent d’un défaut fondamental dans l’économie. Quelle différence avec ce que nous avons vu, le mois d’avant, dans une vallée irriguée de l’Utah ! Sur une distance de 15 milles, le long de Cottonwood creek, il n’y avait pas de ferme de plus de 30 acres. Les maisons et les granges indiquaient plus de confort et de prospérité que les fermes dix fois plus grandes de la Sacramento Valley. Ce district de l’Utah avait plus de 300 habitants au mille carré ; ce district de Californie n’en a pas 10. Les terres dans l’Utah valent de 50 à 160 dollars l’acre ; les terres de Californie valent de 10 à 40 dollars. Tous les avantages naturels sont en faveur de la Californie ; mais le district de l’Utah est irrigué ; l’autre ne l’est pas[19].

La leçon est claire : l’avenir de la vie rurale en Californie dépend de l’irrigation ; il faut que les grands domaines à peu près vides soient remplacés par des homes de 10 ou 20 acres ; que les céréales qui s’accommodent le moins mal de la sécheresse cèdent les champs à l’assollement, à des cultures variées, à des vignes, à des jardins, à des vergers, à l’élevage du bétail. Sur la terre humectée, récoltes et populations pousseront denses.

Mais jusqu’ici les Américains, gâtés par la nature, ont été accoutumés à gâcher plutôt qu’à prévoir ; ils ont plus compté sur la richesse de leur sol que sur la sagesse des institutions pour mettre en valeur leur pays. Or la « civilisation dans l’Ouest aride exige de tout fermier autant de science que de travail : la valeur du home y dépend plus des institutions que d’un sol fertile ou de l’eau abondante ». Pour avoir la terre et la culture qui le fassent vivre, il faut que l’homme les crée par son ingéniosité, sa méthode, son économie.

Il y a de gros préjugés contre l’irrigation. Bien que la terre irriguée en Californie ait plus de valeur qu’en aucun autre État aride, la surface irriguée y reste insignifiante et n’augmente que lentement ; l’eau y coûte plus cher qu’ailleurs et on en perd plus qu’on n’en use. Il est des Californiens pour penser que l’irrigation est une calamité qu’impose la nature aux habitants des régions déshéritées, aussi ne veulent-ils pas avouer que leur pays en a besoin, car le fermier du Middle-West, qui trouve toute prête une terre fertile, se rirait d’eux ; et ils tâchent d’attirer les immigrants en disant que chez eux l’irrigation n’est pas nécessaire. L’irrigation est malsaine, ajoutent-ils : elle apporte la fièvre. L’irrigation est ruineuse, et ils citent des expériences malheureuses de canaux entrepris avec ce goût du grand qu’a tout Américain et qui, ayant épuisé toutes les ressources de ceux qu’ils devaient sauver, gisent aujourd’hui béants et vides sous un linceul d’herbes et de broussailles.

Mais le préjugé le plus sérieux contre l’irrigation, c’est qu’elle a pour résultat de morceler les grands domaines et de démocratiser la culture. Or, en Californie, pays de fortes traditions aristocratiques, on a coutume de voir grand et de n’estimer que les énormes entreprises[20]. La culture des céréales et des fruits sur d’énormes espaces convient aux habitudes qui ont toujours prévalu dans ce pays d’élevage, au temps des Espagnols, puis des mines d’or. De grands estates, d’abord possédés par les noms historiques de la première immigration, quand, ils leur ont échappé, ont passé aux mains des banquiers et des capitalistes de San Francisco, en paiement des emprunts que les pertes subies en cultivant les céréales avaient forcé de conclure. Malgré les échecs des fermiers, l’on s’acharne à conserver de grands estates et il n’est pas rare d’en trouver qui aient 40 000 acres (soit 16 190 hectares).

Les hommes s’enorgueillissent ici de vastes entreprises et de faire tout ce qu’ils entreprennent sur une large échelle. Le blé se prête à une telle méthode de culture. Avec de l’organisation, on peut aussi aisément surveiller 10 000 acres de blé que 10 acres. Point de détails à considérer : les semailles, la moisson ; dans l’intervalle une entière liberté… Être fermier, cela va bien quand la terre est chère et que la population est dense, mais cela ne flatte pas l’imagination comme de labourer des champs si vastes qu’il faut un trajet d’un jour pour retourner un seul sillon, ou comme d’employer des charrues à vapeur et de herser avec des attelages de cinq mules. Le coupage, le battage, la mise en sac du grain en une seule opération, voilà une noble besogne et qui rappelle le métier d’éleveur des beaux jours. Le propriétaire d’un ranch était plus qu’un industriel, c’était un monarque. Le cowboy à cheval est un aristocrate ; l’homme qui piétine la boue des champs irrigués, en pleine chaleur d’été, n’est qu’un être misérable et rampant. Le cowboy regarde avec mépris le fossé d’irrigation, symbole d’une besogne méprisée[21].

Ces belles manières d’aristocrates ont toujours encouragé le gâchage de l’eau. Pendant longtemps on songea à s’en débarrasser plutôt qu’à la réserver, sans qu’on se rendît compte qu’en Californie les rivières ont plus de valeur que l’or des collines et le pétrole des vallées : le Sacramento et le San Joaquin servent à la navigation ; les torrents sont indispensables aux mines ; à défaut de charbon, ils sont une source précieuse d’énergie ; captés, ils irrigueront les terres arides. Qu’il s’agisse de l’eau ou de toute autre richesse naturelle, il faut, aux État-Unis, pour que le pouvoir d’un État ou le pouvoir fédéral s’avise de la protéger, qu’un prodigieux gâchage, au caprice des individus, ait d’abord fait scandale.

Maintenant que l’on se rend compte que l’avenir de la Californie dépend de l’irrigation, on se heurte à des droits acquis de l’État, à des droits de riverains, à des droits de Compagnies de navigation qui entravent tous les projets. Les estates des grandes familles, des Stanford, des Bidwell et d’autres, et aussi les Compagnies par actions ont accaparé l’eau de rivières entières sans l’ombre d’un droit, et pourtant ne manquent pas de faire valoir très haut des droits de priorité. Or partout où le contrôle de l’eau n’est pas lié à la propriété du sol, où un individu, une société peuvent monopoliser une eau dont ils ne justifient pas l’emploi sur des terres leur appartenant, disputes et injustices abondent. Dans le sud de l’Espagne, à côté de provinces florissantes comme celle de Valence, parce que la terre et l’eau y sont proclamées inséparables, en tel district, comme celui d’Elche, les droits sur l’eau étant possédés par des étrangers, le fermier doit y acheter l’arrosage comme il y achète des engrais : les accapareurs élevant les droits, c’est la ruine du pays.

Le monopole de l’eau dans un pays aride, c’est la pire des tyrannies ; cette tyrannie est sentie en Californie. Il y a un tel manque d’assurance et de stabilité dans l’attribution des droits sur l’eau qu’il est hasardeux de construire des canaux, tant c’est une occasion de mésintelligence et de procès entre voisins. Aussi les fermiers qui désirent vivre en paix, et qui craignent de devenir les serfs de la canal company évitent-ils les districts où l’irrigation s’impose.

À cette anarchie gâcheuse, à ce laisser faire anglo-saxon, qui se justifient par les droits de l’individu et les vested interests, le remède, c’est une expérience latine, italienne aussi bien que française et espagnole : « Les intérêts touchés par l’irrigation sont si nombreux, si variés et si intimement liés au bien public que le contrôle de l’État est absolument nécessaire, et que pour la protection de ses citoyens aucun monopole ne peut être permis qui sépare la propriété de l’eau de la propriété de la terre où elle est employée[22]. » Le droit d’user l’eau devrait appartenir à la terre à irriguer, et les droits sur l’eau devraient être inséparables des titres fonciers. Sans doute les propriétaires de canaux d’irrigation sont peu disposés à se soumettre à un contrôle effectif ; en cas de contestation, ils ne connaissent que les tribunaux ordinaires, et, à défaut des tribunaux, les brigands d’Arizona qu’ils arment de fusils pour veiller au bien accaparé et pour affamer le voisin, le rival. Mais le danger actuel des monopoles du pétrole, du cuivre, du charbon, du fer est un avertissement du danger encore plus grand que l’on risque en permettant le monopole de l’eau. Il faut établir un tribunal spécial qui révisera les titres de propriété et déterminera les droits sur l’eau. On objecte la corruption possible des fonctionnaires. « Mais il faudrait une corruption diabolique pour créer les maux qui égalent ceux d’aujourd’hui. » Ce tribunal devra inventorier la capacité des rivières et des canaux, empêcher de nouvelles constructions jusqu’à ce qu’il ait démontré qu’il y a assez d’eau disponible, déterminer la superficie des terres irriguées et des terres à irriguer, déclarer propriété de l’État toute l’eau qui n’a pas encore été appropriée, et la distribuer particuliers que chaque cultivateur en ait sa juste pari, quelque éloignée des montagnes que soit sa ferme.

Il faudra de longues années, beaucoup de travaux scientifiques et d’interrogatoires ; mais dès maintenant il résulte de cette enquête officielle que, au lieu d’une culture extensive, aux nobles allures, sur des estates vides où l’on peut promener sans fin son regard, c’est une culture intensive qui convient en Californie, avec de petites fermes où le travail se concentre et s’occupe de détails[23]. Plutôt qu’une ambitieuse saisie à l’américaine, d’espaces énormes, c’est une œuvre de goût et d’art qui aménagera cette terre : ingénieusement sollicité et soigné, chaque acre de ce sol qui peut porter tant de cultures diverses répondra grassement, joliment à la volonté des hommes qui de près l’aimeront. Il lui faut une culture à la française ou à la japonaise[24] ; il lui faut des races paysannes, ayant le goût de la terre, aux doigts déliés, d’esprit éveillé, et qui soient habituées à piétiner la glèbe ; il lui faut des soins incessants, variés, des touches et des retouches, plutôt que le passage uniforme, à certaines dates, de charrues, de semeuses, de lieuses à vapeur que mène un gentleman flegmatique, la pipe aux dents.

« Nous voudrions voir ici beaucoup de paysans français, me disait en 1904 le secrétaire du Merchants Exchange de San Francisco, des paysans des Hautes et Basses-Alpes, des Hautes et Basses-Pyrénées, des Béarnais. » Mais les Français sont loin de la Californie, et ils n’émigrent pas volontiers. Beaucoup plus voisins sont les Japonais et si bien adaptés aux exigences de cette terre ! Sans dépaysement, ils retrouvent en Californie un pays de volcans et de tremblements de terre, de vallées affaissées qu’enclosent de hautes montagnes, de torrents à capter, de canaux à creuser, de terrasses à niveler et à irriguer. Eux, les travailleurs des rizières, ils connaissent les tâches patientes, les pieds dans l’eau, la tête au soleil, et ils sont préparés à tous les travaux d’irrigation. Le respect de la glèbe, ils l’ont aussi, ces amoureux de leur terre japonaise, et encore le goût des cultures intensives, des besognes de détail : ils excellent à cueillir des fruits, à soigner des fleurs. Ils fuient les grands espaces, la culture industrielle, les aristocratiques besognes de contrôle ; et ils ont l’habitude de la vie en denses communautés.

Au total, un pays immense, presque désert, peuplé, pour les deux tiers, d’immigrants qui viennent d’autres États américains et de l’étranger ; des villes encombrées d’aventuriers qui passent, sans s’attacher au sol, intermédiaires qui vivent d’un courtage sur le trafic entre l’Orient et l’Occident[25] ; un climat trop beau, trop doux que recherchent les oisifs du continent et qui incline à une vie de plein air, paresseuse et jouisseuse ; la tradition des mines d’or, des fortunes faites d’un coup, vite défaites qui conseillent le plaisir immédiat[26] ; une société à cadres peu fixes, où les divorces sont fréquents, la natalité faible ; des habitudes d’aristocrates assez semblables à celles des planteurs du sud des États-Unis ; le besoin d’une main-d’œuvre de serfs résignés et obéissants ; — la Californie se présente sans un noyau de société résistant et capable d’une puissante assimilation. Dans les campagnes, la place est à prendre par des communautés de paysans dont les qualités de finesse, de goût et d’énergie s’harmonisent aux vertus et aux exigences du sol. Dans les grandes plaines du Minnesota, du Dakota, dans les rolling prairies du Middle-West où s’est imposée la culture industrielle, le Japonais serait dépaysé ; mais dans les vallées closes de Californie qui se prêtent à l’irrigation, à la culture intensive, il est à son affaire.

La terre californienne est aussi avide d’immigration que d’irrigation : les Japonais sont en face, prêts à émigrer ; les Hawaï rapprochent de cette côte qui les réclame 70 000 colons excursionnistes. Les Japonais sont protégés contre la concurrence des Chinois par les lois américaines sur l’immigration, aussi dans l’Ouest américain comme aux Hawaï, sur le sol débarrassé de Chinois, le Japonais pullule.

Les États de l’ouest des États-Unis où les Japonais vivent les plus nombreux sont parmi les moins peuplés : Californie (10 habitants au mille carré), Orégon (4,4), Washington (7,7), Montana (1,7). Toutefois il ne faut pas se représenter cette région comme envahie par les Japonais : on le croirait à entendre les cris d’alarme poussés par la yellow press, dont l’écho se prolonge dans la presse d’Europe. Leur nombre exact, on ne peut le savoir, au moins jusqu’au prochain recensement de 1910. Le Census de 1900 annonçait que 24 500 Japonais vivaient sur le continent américain. Or, d’après les statistiques annuelles de l’immigration, de 1901 à 1905 il en vint 64 937 (1901, 5 296 ; 1902, 14 270 ; 1903, 19 968 ; 1904, 14 382 ; 1905, 11 021). En 1906, 14 243 arrivèrent ; en 1907 (année fiscale allant du 1er juillet 1906 au 30 juin 1907) 30 824 (19 565 pour le second semestre, janvier-juin 1907). Récapitulons : cela ferait 134 500 Japonais sur le continent américain (non compris les Hawaï), mais cette statistique ne serait exacte que si aucun Japonais n’était reparti au Japon. Le service de l’immigration ne tient pas un compte des départs ; mais il est certain que beaucoup sont retournés chez eux : le besoin de changer de place, le désir d’aller jouir dans leurs îles de leur capital de science occidentale et d’argent, aussitôt qu’ils peuvent, ne manquent pas de se faire sentir chez les coolies et les étudiants japonais des États-Unis.

Une statistique japonaise de 1903[27] donnait 38 934 Japonais aux États-Unis, dont 18 193 en Californie ; 3 193 à San Francisco ; 6 482 dans l’État de Washington ; 2 466 dans l’Orégon ; 1 365 dans le Montana ; 909 dans l’Idaho ; 855 dans le Wyoming et quelques centaines dans une dizaine d’États de l’Ouest. L’État où certainement ils sont les plus nombreux est la Californie : 10 151 en 1900. Depuis six ans, rien que l’accroissement de la main-d’œuvre japonaise a dû être de 15 000 hommes ; il doit y avoir en Californie plus de 50 000 Japonais. À San Francisco, le secrétaire Metcalf dit qu’ils sont 6 000. On peut estimer à 80 000 leur nombre aux États-Unis.

Y seraient-ils deux ou trois fois plus nombreux ; les 60 000 Japonais des Hawaï se déverseraient-ils d’un coup sur la Californie, que la situation ne serait pas plus grave qu’elle n’est. Ce qui alarme, c’est le symptôme, l’idée que le mouvement commence seulement, que, bientôt 350 000 Japonais, — moitié du chiffre annuel de l’accroissement de la population, — peuvent émigrer chaque année en Amérique[28]. La Californie peu peuplée, de natalité faible, à 2 800 milles ou 4 500 kilomètres du centre de la population des États-Unis (Columbus, Ohio), séparée de la partie vraiment peuplée de l’Union par des montagnes et d’énormes déserts, s’est toujours sentie isolée à tel point que pendant la guerre civile il s’y manifesta une forte tendance à se séparer aussi bien du Nord que du Sud. On se hâta de construire le transcontinental Union Pacific pour river la Californie à l’Union. Rien de surprenant qu’aujourd’hui elle s’alarme : elle est directement menacée par l’arrivée des Jaunes et le gros de la population blanche des États-Unis est trop éloigné pour faire équilibre à cette poussée. De l’autre côté du Pacifique, deux fois plus éloignés de la Californie que ne le sont les Américains de l’Est, mais pouvant arriver par mer, sans transbordement et à meilleur marché, vivent 48 millions de Japonais, population plus nombreuse que la moitié de la population américaine qui vit à l’ouest de Columbus. Tant que l’ouverture du canal de Panama n’aura pas permis d’amener directement par mer en Californie les émigrants d’Europe, les Jaunes garderont l’avantage de cette grosse économie de transport.


III

Aussi l’opinion californienne est unanime à souhaiter l’exclusion des coolies japonais. Ce n’est pourtant pas l’habitude à l’ouest du Mississipi, et en Californie spécialement, de prendre parti nettement et à haute voix sur les questions d’intérêt public. Être républicain ou démocrate signifie, non pas que l’on s’intéresse aux grands problèmes, mais simplement qu’on est un rouage de la machine à contrôler les honneurs et les prébendes. Pourtant quand il s’agit des Jaunes, chacun devient net et violent.

Pendant la guerre russo-japonaise, alors que l’Est et le Middle-West étaient japonophiles, San Francisco souhaitait que ses deux rivaux sur le Pacifique nord s’usassent pour longtemps. L’hostilité contre le monde jaune est de tradition à San Francisco, tradition qu’exaltèrent les syndicats ouvriers, maîtres de l’heure, tant que les gens de la municipalité furent leurs hommes. Les ports du Puget-Sound, Seattle par exemple, n’avaient pas, jusqu’à ce que l’exemple et la propagande de San Francisco les eussent gagnés en 1907, une aversion aussi forte[29]: les unions y sont moins puissantes qu’à San Francisco ; les Japonais moins nombreux, engagés dans les mines, dans les scieries de bois ou dans les conserves de saumon, viennent à la ville surtout pour dépenser leur argent. Enfin les villes du Puget-Sound et l’État de Washington se sentent moins isolés de l’arrière-pays que San Francisco. Au contraire du Nevada et de l’Utah, hinterland de la Californie, presque tout en déserts, le Montana, qui, au nord, relie la côte du Pacifique au bassin du Mississipi, offre une zone continue de population et de culture.

Dans l’État de Californie, lors des élections, les « plates-formes » républicaines et démocrates et, au Congrès, les sénateurs et représentants de l’État sont d’accord pour s’opposer à l’immigration japonaise et pour réclamer des mesures d’exclusion. Même unanimité entre les trois grands journaux de San Francisco. Plusieurs mois avant l’incident des écoles, le Chronicle consacrait à détailler et à grossir le péril japonais, des suppléments aussi copieux et aussi éloquents que s’il s’était agi to boom an agriculturian section — preuve évidente que l’antijaponisme intéressait the man in the street, et que l’ambitieux directeur y voyait la plus sûre des réclames pour son avenir politique. L’Examiner, le journal de Mr. Hearst, le millionnaire démagogue, avait pris aussi l’habitude de flatter les unions en parlant du péril jaune. Enfin le Call, lui-même, bien qu’il représentât les intérêts des planteurs hawaïens et des capitalistes de la côte, prit aussi parti contre les Japonais.

Certes, les gros fermiers, les grands propriétaires de vergers, les constructeurs de chemins de fer, bref les capitalistes ne verraient pas d’un mauvais œil une forte immigration japonaise. Ils manquent de bras pour cultiver leurs champs, cueillir leurs fruits, construire leurs routes et leurs chemins de fer, faire fructifier leur capital. Les maîtres de la terre, grands propriétaires, syndicats ou fermiers, ont un aristocratisme de planteurs. En Californie l’origine des fortunes est moins l’industrie, comme dans l’est des État-Unis, que la spéculation. Sucriers des Hawaï, prospecteurs heureux, spéculateurs sur les bois, constructeurs des transcontinentaux, tous ces magnats s’accommoderaient fort bien, comme sur les plantations de coton du Sud, ou les plantations de sucre des Hawaï et des Antilles, d’un rôle de bons maîtres commandant à une main-d’œuvre de race inférieure, de peau teintée. Faute de Nègres, ils s’adressent aux Jaunes, et sans doute qu’ils y trouvent leur compte, à en juger par l’activité des leurs agents pour débaucher les Japs des Hawaï, les lier par un contrat de travail et les importer en Californie[30].

Comme cultivateurs, les Japonais ont de sérieuses qualités, et l’Amérique agricole les attire. La raison en est donnée par un M. Kinzaburo Gada, créateur de rizières au Texas, où il veut importer mille fermiers japonais[31].

Le fermage est la seule entreprise qui puisse, ce me semble, être tentée avec profit en Amérique par les Japonais. Dans la grande industrie, les Américains ont des capitaux et un matériel énormes, et s’efforcent de réduire le coût de la production. Les progrès dans l’emploi économique des machines est très frappant, mais en agriculture ces Américains sont incapables d’user de pareilles méthodes ; aussi ne discutent-ils pas les hauts prix que comparativement ils payent pour leurs légumes et leurs grains. Les grandes industries ne leur laissent guère le temps de penser aux autres entreprises. C’est donc comme agriculteurs que les Japonais ont le plus de chance de réussir aux États-Unis… Un fermier japonais aux États-Unis peut produire sa nourriture, légumes et riz, si bien que le coût des autres articles qui lui sont nécessaires ne doit guère dépasser 30 sen (15 sous) par jour ; ainsi, avec un salaire de 30 yen par mois (75 francs), un travailleur peut mettre de côté 20 yen (50 francs). Pour toutes les tâches qui exigent des doigts déliés, les Japonais sont plus adroits que les Américains. À faire la vendange ils peuvent gagner 6 yen (15 francs) par jour. Il y a donc un avantage évident à employer des Japonais dans la grande culture…

Dans les ranches de Californie, ce sont des Japonais qui ramassent et récoltent les prunes, les poires, sèchent les fruits et travaillent à les mettre en conserves[32]. Au travail minutieux et soigneux de la culture fruitière et maraîchère, le Jap est préparé par le travail dans les vallées de son pays où toute culture est un art ; aussi excelle-t-il à produire des fraises, des pommes de terre hâtives, des fleurs, à cultiver la betterave, les asperges, le céleri. À Fresno, ils ont presque le monopole de la culture des vignes : « Au moment des vendanges, ils y sont plus de 5 000. Les vendanges faites, ils restent encore 2 000[33]. » Peu à peu ils monopolisent l’industrie du fruit, à Vacaville, où ils sont 3 000 pendant l’été et 1 200 pendant l’hiver, l’industrie des graines dans la Santa Clara County et des pommes et des baies à Watsonville dans le Santa Cruz County. « De nombreux Blancs, il y a quelques années, trouvaient plaisir et profit à travailler dans les vergers. Aujourd’hui les 2 000 Japonais qui y sont employés en ont exclu les Blancs[34]. »

Ce qu’il faut aux propriétaires de ranches c’est pendant deux ou trois mois de l’année une main-d’œuvre soigneuse, mais temporaire, qui vient pour la récolte ou la cueillette, puis s’en va. Les Blancs se dérobent ; le Japonais nomade se présente en foule pour ce travail simple et qui ne dure que quelques semaines.

L’avantage de la main-d’œuvre japonaise tient non seulement à son abondance possible, à son bon marché, à sa régularité et à son ingéniosité, mais aussi au goût qu’elle a de l’association. Des Hawaï, où le travail par contrat, pratiqué déjà par les indigènes, a été perfectionné par les Chinois, les Japonais apportent cet usage en Californie, et là, comme aux Hawaï, ambitieux qu’ils sont et forts d’un lien de race, contre l’individualisme dispersé des Blancs, victorieusement ils font masse. Dans la vallée Pajaro, « tout le travail des champs est fait par des Japonais qui cultivent par contrat. Le système est analogue à celui qui est pratiqué aux Hawaï, sauf que les agréments sont ordinairement verbaux. Les Japs sont payés 1 dollar ou 1,10 par tonne de betteraves qu’ils font pousser, qu’ils arrachent et qu’ils chargent[35] ». De même pour les travaux de chemins de fer[36], — les Japonais sont terrassiers à l’ouest des États-Unis dans les États de Washington, Oregon, Idaho, Utah, Nevada, comme les Italiens le sont à l’est, — c’est l’organisation sous un boss qui les fait rechercher des employeurs. Il est avantageux pour un propriétaire de ranch ou pour un directeur de chantier de traiter avec un contremaître qui garantit un travail déterminé. Les unions d’ouvriers blancs voient si bien dans cet esprit d’organisation un danger, que les ennemis de M. Hearst, pour le discréditer auprès de sa clientèle ouvrière, ont fait courir le bruit qu’il employait des Japonais dans son ranch californien.

Cette inquiétude des syndicats ne peut qu’encourager les patrons à employer des Japonais : pour les capitalistes, le Jap est l’antidote au poison syndicaliste. Alors qu’aux Hawaï, où les Japonais dominent le marché du travail, on voudrait les neutraliser avec des Chinois ou des Blancs, en Californie c’est avec les Japonais, qui n’y sont encore qu’une minorité, qu’on voudrait abattre la tyrannie des unions.

C’est que l’exigence et l’intolérance des unions est actuellement la grave, l’urgente question en Californie. La population est tellement exaspérée que contre les unions toutes les récriminations journalières se tournent. La vie est chère ? — les unions. La cheminée fume ? — les unions. Les domestiques sont inconvenants ? — les unions. Les unions, toujours les unions ; c’est la manie, le hobby du jour. Chacun à sa petite histoire à raconter.

Un citoyen profite de son après-midi du samedi pour faire à sa propre maison quelques réparations ; un membre d’une union s’approche qui le somme de quitter l’ouvrage, sous peine de boycottage. Le citoyen cède, par force. Plombiers, maçons, plâtriers, groupés en syndicats très forts, n’admettent qu’un certain nombre d’ouvriers dans leurs unions, de sorte qu’un plombier de Stockton, venant à San Francisco, ne pourra pas y travailler, si habile qu’il soit et quelque besoin que l’on ait de lui. Les travaux de reconstruction de la ville en sont retardés. Aussitôt après le tremblement de terre et l’incendie, il y eut un bel élan de courage et l’on vit grand : c’était à qui se réjouirait que, grâce à ces fléaux, San Francisco dût se relever plus monumentale. Mais le coût du travail est exorbitant : avec leurs payes de 7 ou 8 dollars par jour, les plombiers gagnent plus qu’un professeur d’université. Les grands plans coûteraient trop cher à exécuter ; en mai il y eut une grève violente et sanglante des employés de tramways, des ouvriers du fer et de quelques autres industries ; le procès intenté à l’ex-maire Schmitz et à Abraham Ruef a révélé la corruption du Board of Supervision qui se faisait acheter par des corporations les concessions pour les services publics. Ces exigences des unions font le succès de la main-d’œuvre japonaise.

Sans cette main-d’œuvre la récolte des fruits, qui déjà pour moitié pourrit sur les arbres, ne se ferait plus ; les bras manqueraient pour les terrassements ; les employeurs seraient encore davantage à la merci des syndicats. Comment donc parmi les grands propriétaires et les capitalistes se trouvent-ils des antijaponais ?

C’est que ces Japs don’t keep their place ; le malheur avec ces races inférieures, c’est qu’elles ne savent jamais rester à leur place. Même difficulté avec les Nègres : depuis quarante ans qu’ils sont affranchis et citoyens, ne s’avisent-ils pas de faire comme les Blancs, de refuser les travaux pénibles, de se vêtir de couleurs claires, d’aller à la ville se montrer, de préférer la flânerie au travail et de prétendre à l’égalité ? S’ils étaient restés des esclaves obéissants, de bons serviteurs dévoués corps et âme, avec le sens le plus humble et le plus respectueux des distances, reconnaissants des faveurs que la bonté naturelle des maîtres ne peut manquer de leur dispenser ; s’ils ne s’avisaient pas d’étudier, de prétendre à d’autres métiers que les métiers manuels, et même d’avoir l’audace d’aller dans les universités chercher une culture désintéressée, il n’y aurait pas de problème nègre.

Les Blancs, après tout, ne leur veulent pas de mal : ces Nègres, vus de loin, dans une attitude soumise, un peu courbée, ce sont de braves gens, avec d’assez bons instincts ; mais quand ils se risquent à venir sur le même plan que les Blancs, et d’y respirer, d’y vivre coude à coude, c’est intolérable. Il faut leur donner le sens des distances, et cela dans leur intérêt, puisque they don’t keep their place.

Si l’on ne peut se passer d’Asiatiques sur la côte du Pacifique, il n’est personne en Californie qui ne préférerait exclure les Japs et rappeler les Chinois. Jean le Chinois a l’avantage de s’être fait oublier depuis vingt-cinq ans que la loi l’exclut : maintenant que les Japs viennent en grand nombre, prudemment il passe au second plan. Aussi recommence-t-on à parler de ses qualités, pour en accabler le Japonais. Jean est modeste ; il est satisfait, même relégué dans d’humbles besognes. Jean est l’honnêteté même : comme salarié ou comme marchand, il tient sa parole et respecte sa signature. Domestique, si, chez un célibataire surtout, sans la surveillance d’une femme, il peut agir à sa tête, c’est un automate bien ajusté, bien huilé et qui fonctionne silencieusement.

Le Japonais est beaucoup plus craint en Californie que le Chinois. Il est plus souple, plus désireux d’apprendre un métier, et de s’élever à de hautes situations. Comme serviteur, il ne s’attachera pas à votre foyer, à votre famille : il vous quittera au bout de quelques jours, subitement, non sans avoir pris la précaution de réserver la place pour un de ses parents ou amis qu’il doit vous adresser. Peu modeste d’allures, il ne se laisse pas faire ; énergique à la riposte, il n’a pas la patience du Chinois, souffredouleur à qui les gamins font des misères, et depuis sa victoire, son attitude est de plus en plus arrogante. Les Américains sentent qu’il ne les admire pas aveuglément et ils s’en froissent. Le Japonais a l’air de se moquer du monde avec un calme qui irrite les nerfs yankees. Il semble toujours vous dire : « Ce n’est pas la peine que je te réponde : tu es trop bête » sur un ton qui rend l’humilité chinoise beaucoup plus sympathique. Les Japonais sont aussi plus exigeants et ils attendent le pourboire. Vous les froissez en leur parlant de devenir hommes de peine ; ils sont artistes, ouvriers non pas. Un fermier de Santa Rosa demande à un bureau de placement japonais des hommes pour déraciner des arbres. Le bureau répond : « Je vous fournirai des hommes pour scier le bois ; mais adressez-vous à des manœuvres italiens pour déraciner vos troncs. »

Domestiques ou employés, les Japonais, ne sont pas sûrs. Ils quitteront leur patron sans avertissement préalable et sans se soucier de ses intérêts, chaque fois qu’ils estiment que c’est leur intérêt. De même le marchand américain se plaint que le Japonais ne soit pas un vrai commerçant. Sous prétexte de corriger la justice par l’équité, il manque souvent de scrupule dans l’exécution des contrats, et les reproches d’improbité que leur a adressés le milliardaire Rockfeller ont fait leur chemin.

L’entrepreneur américain se plaint que Le Japonais est paresseux, ivrogne, impérieux. C’est qu’il a souvent affaire avec des chômeurs qui viennent des Hawaï où un système de demi-esclavage les a dépravés. Et le temps est passé, aussi bien en Californie qu’aux Hawaï, où l’on pouvait traiter les coolies japonais comme des Nègres. Écoutons ces recommandations d’un des hommes importants de la Planters’ association d’Honoloulou à un manager de plantation[37]. « Autrefois nous avons trop pris l’habitude de traiter Japonais et Chinois comme des animaux plutôt que comme des hommes. Nous ne le pouvons plus maintenant, car il n’est pas vraisemblable que cette race extrêmement polie accepte un tel traitement. Ainsi, continuez d’être sévère pour les flâneurs, mais tempérez votre fermeté de plus d’amabilité que vous n’aviez coutume il y a dix ans. »

Les Japs qui passent des Hawaï en Californie sont parmi les plus émancipés ; ils quittent les îles pour être plus indépendants et ce sont des gaillards rusés, ambitieux, énergiques. Leur goût de l’association leur donne une grande force de pénétration et les rend souvent dangereux : « Le Japonais est assez malin pour tirer de son travail autant qu’il peut, mais il commence par rabattre assez sur les salaires moyens payés aux Blancs pour enlever l’affaire… Une fois qu’il est maître du terrain, fini le bon marché. Il n’y a pas de syndicat ouvrier qui soit plus despote en ses demandes qu’une compagnie de travailleurs japonais, une fois qu’ils ont écarté toute concurrence. Demandez aux planteurs hawaïens si cela n’est pas vrai[38]… On cite deux exemples de Japonais employés dans un verger de Californie qui, trouvant qu’ils contrôlaient le marché du travail dans le voisinage, forcèrent les propriétaires du verger à leur vendre la récolte à très bas prix, sous menace de laisser les fruits pourrir sur les arbres[39]. » Si le Japonais savait rester à sa place comme domestique ou comme coolie, si l’on pouvait taper dessus, les classes dirigeantes en Californie répudieraient tout antijaponisme ; mais il prend avantage d’une situation critique pour acquérir le contrôle d’une entreprise !

Et voici qu’il devient patron et propriétaire, comme les Blancs. Grâce aux économies que la modicité de ses besoins lui permet de réaliser sur ses salaires, grâce à son habitude de se grouper, le Japonais, arrivé comme prolétaire, absorbe peu à peu le capital que les Blancs entendaient se réserver :

Depuis la 34e année du Meiji (1901), en plus des émigrants, les Japonais fortunés se sont rendus aux États-Unis, y ont acheté des terres et fondé des villages japonais. C’est maintenant une vogue de posséder des terrains ; depuis le commencement de l’année 1907, les Japonais de Californie ont acheté plus de 2 000 acres : ce qui porte la superficie totale de leurs propriétés à 10 000 acres[40]

…Il y a plus de 10 000 fermiers japonais en Californie. Si l’on classe les fermes qu’ils cultivent, selon leur superficie, on trouve 8 fermes de plus de 400 acres chacune, 14 de plus de 300 acres, 75 de plus de 200 acres, 204 de plus de 100 acres, 123 de plus de 50 acres, 235 de plus de 20 acres et 341 de moins de 20 acres, soit un total de 989 fermes représentant 61 859 acres. L’écart entre le nombre de fermes et le nombre de fermiers japonais tient à ce que plusieurs de ces fermes sont possédées ou louées par un groupe de fermiers[41]

À Vacaville, 5 Japonais possèdent des vergers d’environ 200 acres chacun. 60 Japonais louent des ranches et un individu n’en loue pas moins de 3. À Fresno, 25 Japonais environ possèdent des fermes d’au moins 20 acres : l’une a 320 acres et deux ont respectivement 460 acres. 25 Japonais louent des vignobles de 60 acres en moyenne. Depuis 3 ou 4 ans, autour de Fresno, ils sont les maîtres et les arbitres en toutes matières se rapportant à la culture et à la cueillette du raisin[42]

Dans la région de Bakersfield, les Japonais se sont implantés, il y a quinze ans, et ont travaillé à des prix dérisoires. Ils ont non seulement déplacé les Blancs mais écarté tous les travailleurs chinois. Ils louent des potagers, puis en deviennent propriétaires. La plupart des potagers de Bakersfield sont entre leurs mains. La grande compa- gnie des fruits n’accorde aucune aide aux entreprises des Blancs, mais possède de grands intérêts dans les entreprises japonaises qu’elle soutient. Voilà pourquoi ces entreprises se sont prodigieusement développées[43].

Du côté de Santa Rosa, un riche Japonais, propriétaire de vignobles où travaillent des Japonais, est appelé « le Baron » ; tel autre est « the Potatoe King », et emploie continûment plus de 100 Japonais[44].

Même esprit d’entreprise, même réussite, dans les villes, chez les commerçants et capitalistes japonais. À Seattle des marchands japonais tiennent des établissements fort importants. L’un d’eux, M. Hattori, est membre de la Chambre de commerce. À Portland, M. Ban est entrepreneur de travaux de chemins de fer… À San Francisco, M. Domoto possède une importante maison de détail qui fait plus de 250 dollars d’affaires par jour[45].

…Ces temps derniers, les Japonais ont commencé de s’occuper d’affaires industrielles. Une compagnie japonaise de San Francisco, la Kangyosha, entreprend des travaux de construction de chemin de fer : elle est la seule concessionnaire des 60 milles du railway de la Yosemite valley. À Seattle et à Portland, d’autres entreprises japonaises emploient plus de 3 000 ouvriers japonais[46].

Le tremblement de terre et le feu à San Francisco, loin de nuire aux commerçants japonais, les ont servis.

Il existe aujourd’hui cinquante magasins d’épicerie-mercerie à San Francisco. Depuis le tremblement de terre, dix maisons nouvelles se sont fondées. Sauf une, toutes font de bonnes affaires. Immédiatement après le tremblement de terre, les loyers augmentèrent. Les commerçants japonais, aux vues larges, payèrent des loyers plus élevés que les Américains, et signèrent des baux à long terme. Malgré les dégâts, la vente des objets japonais n’a pas cessé d’augmenter depuis la fin de l’année dernière. Le peuple a été obligé de remonter son ménage détruit par la catastrophe. Somme toute, le tremblement de terre a été pour les magasins japonais un événement heureux : il a dérangé les transactions commerciales[47].

Ainsi, une classe riche de Japonais, analogue aux riches Chinois des Straits settlements, commence de diriger vers les États-Unis ses capitaux. Le club japonais de San Francisco est fort opulent. Plus vite qu’aux Hawaï, où ils sont plus nomades, les Japonais en Californie achètent des terres, lancent des entreprises. M. Ishii, directeur du service commercial au ministère des Affaires étrangères et qui fut chargé en 1907 d’une longue enquête officielle sur la situation de ses compatriotes aux États-Unis et au Canada, a pu dire que la question japonaise en Amérique n’est pas seulement une question de coolies et de main-d’œuvre mais encore une question de capitalistes et de propriétés. Les acquisitions foncières des Japonais inquiètent assez l’opinion pour qu’au début de mars 1907 la seconde Chambre de la Législature californienne ait voté une loi prohibant la tenure des terres par des étrangers pour plus de cinq ans, à moins que ces étrangers ne se fassent naturaliser. Comme les Japonais, même s’ils le veulent, ne peuvent devenir citoyens américains, la propriété foncière et permanente leur eût été défendue, si la mesure n’avait été rapportée à la demande du président Roosevelt, en échange des restrictions mises à l’émigration.

Équilibrer les Japonais par des Chinois, neutraliser leur influence, en laissant rentrer les Chinois aux États-Unis, telle est la solution des capitalistes californiens : c’est aussi la solution des planteurs hawaïens. Mais le président Roosevelt a proclamé très haut que la formation d’un nouveau servage jaune, au profit de Blancs aristocrates qu’il ne tolérerait pas aux Hawaï, d’où on ne peut maintenant exclure les Jaunes sans ruiner King Sugar, il la tolérera encore moins en Californie où les Blancs sont la grande majorité.


IV

Qu’il s’agisse d’immigrants japonais ou d’immigrants chinois, les unions d’ouvriers blancs ne font pas de distinction : elles sont aussi énergiques à s’opposer aux uns qu’aux autres et l’opinion cohérente et violente de cette minorité s’impose à la majorité qui, même si elle n’est pas du même avis, n’ose protester publiquement.

Est appelé coolie tout concurrent oriental, et toute concurrence orientale signifie réduction de salaires et réduction générale du standard of living. Entre Chinois et Japs, il est des différences, mais pour les unionistes ils se ressemblent en ce qu’ils peuvent vivre à très bon marché et, par suite, sont également dangereux. Les Japonais ne sont pas encore assez nombreux pour créer un péril, mais leurs possibilités d’immigration sont grandes. De 1854 à 1882 (date de l’exclusion), il débarqua en vingt-neuf années aux États-Unis 280 321 Chinois, un peu moins de 10 000 par an, en moyenne[48]. Or, depuis 1900, il arrive plus de 10 000 Japonais par an ; l’immigration japonaise se présente tout comme jadis l’immigration chinoise. Avant que la Californie soit envahie, il faut aviser.

La situation n’est pas exactement en Californie ce qu’elle est aux Hawaï. Aux Hawaï, autour d’une culture tropicale, en un climat semi-tropical, il n’y a jamais eu de lutte sérieuse entre les Blancs trop peu nombreux et les foules jaunes ; en Californie, au climat et aux cultures tempérés, les Blancs, en majorité, ne le céderont point sans lutte aux Japonais. Mais la lutte les inquiète. Perdre une situation prépondérante en Californie serait plus douloureux pour les Blancs que de n’avoir jamais pu l’acquérir aux Hawaï.

La concurrence que les Japonais font aux petits fermiers des Hawaï pour le sucre, le café, les bananes, les ananas, ils la font aux petits fermiers de Californie pour les primeurs, les fleurs ou les fruits. Et, curieux de nouveautés, ambitieux d’apprendre, ces Japs des Hawaï, aussi vite qu’ils peuvent, de l’état de coolies se haussent aux métiers qualifiés. Charpentiers, maçons, plombiers, ferblantiers ou peintres ; tailleurs et cordonniers ; cuisiniers, pâtissiers, domestiques, les Japonais ne laissent aux Blancs que le monopole des métiers les plus qualifiés ; encore ne cessent-ils de progresser vers ces métiers, car ils sont toujours disposés à recevoir les conseils et à exécuter les ordres des Blancs dédaigneux du travail manuel et soucieux surtout de concevoir et diriger[49].

En Californie, l’évolution est parallèle ; les progrès japonais sont les mêmes, moins marqués peut-être, car ils n’y datent que de cinq ou six années, alors qu’ils ont commencé voilà vingt ans aux Hawaï ; mais comme les immigrants japonais en Californie viennent des Hawaï où ils ont fait un séjour, ils arrivent déjà dégrossis et leurs progrès seront plus rapides.

Ils commencent de s’insinuer dans l’industrie des store-fixtures : meubles de magasins, comptoirs, décorations d’intérieurs[50]. Mais comme ils pratiquent surtout les métiers où ils peuvent tenir boutique, les plus acharnés contre les Jaunes, ce sont les petits artisans, les petits boutiquiers, blanchisseurs, restaurateurs, barbiers, tailleurs. Presque tous les savetiers sont des Japonais ; ils sont aussi barbiers, blanchisseurs, teinturiers, marchands de légumes, clerks dans les magasins et domestiques chez les particuliers ; dans les saloons, ils remplacent les Chinois pour servir le free lunch et nettoyer le bar ; chez les coiffeurs, ils remplacent les Nègres pour cirer les souliers.

En juillet 1906, le Police Department de San Francisco fit une enquête sur les Japonais qui habitaient le district limité par Van Ness Ave., Steiner St., Market St. et la Baie. Ils trouvèrent 651 Japonais résidant dans des boarding houses ou des missions religieuses, et dont ils ne purent savoir la profession : « Invariablement la réponse donnée dans ces endroits où des troupeaux de Japonais étaient entassés, fut que tous étaient des visiteurs et non des résidents. On ne peut obtenir de renseignements sur les domestiques, car les patrons refusent d’admettre qu’ils emploient des serviteurs japonais. » Les enquêteurs trouvèrent en outre 64 Japonais employés dans des bazars, 33 dans les restaurants, 30 cordonniers, 2 docteurs, 19 fruitiers, 23 barbiers, 8 épiciers, 17 employés dans des banques, 21 tailleurs, 9 garçons de salles de billards, 11 employés dans l’ameublement, 4 dans la papeterie, 25 dans des agences de placement, 10 dans le blanchissage, 3 dans le fer-blanc, 3 dans la bijouterie, 10 dans des maisons de bain, 11 dans la boulangerie, 9 dans des établissements de biens fonciers, 2 charpentiers, 2 fleuristes, 15 nettoyeurs de maisons. En tout 982 personnes[51].

Encore qu’indirectement menacées, les unions ont peur de l’esprit d’association et du talent d’imitation des Japonais. Si elles réussissent à leur fermer le chemin de la grande industrie, les Japonais ne créeront-ils pas eux-mêmes des industries où ils n’emploieront que des Japonais ? Déjà leurs capitalistes montent des entreprises agricoles ; à quand des industries urbaines ? Assurés d’une main-d’œuvre bon marché, sans droits d’entrée à payer, ils concurrenceront les Américains chez eux. Déjà l’on compte, dans les villes de la côte, les grands magasins tenus par des Japonais, et à West Berkeley il existe une brasserie japonaise. Autrefois les Juifs dominaient l’industrie des souliers et ils employaient des Chinois ; petit à petit les Chinois ont acheté les fabriques et en ont expulsé les Juifs : même expropriation pour les cigares. Les Japs, excellents imitateurs, ne sont-ils pas autant à redouter que ces Chinois ?

Désirant obtenir des informations sur l’influence des Japonais dans les métiers du bâtiment, un Dr Carl Saalfield soumit à des architectes et entrepreneurs japonais les plans d’une maison qu’il voulait faire construire. Il trouva que les Japonais de San Francisco exerçaient déjà les trente-quatre métiers nécessaires à la construction d’une maison moderne, qu’ils construiraient la maison projetée pour 2 000 dollars de moins que le moins exigeant des entrepreneurs américains. Celui-ci soumissionnait à l’adjudication pour 5 800 dollars ; les Japonais offraient de bâtir la maison pour 3 800 dollars. Ils étaient prêts à tout faire : terrassements, plomberie, installation du gaz, peinture, décoration, et jusqu’aux clefs de la maison. « Le docteur, pensant qu’il y avait eu quelque erreur, discuta les plans avec les Japonais, mais ceux-ci s’en tinrent à leurs propositions. C’est qu’ils payent aux États-Unis leurs charpentiers 1 dollar 50 par jour et leurs ouvriers 60 p. 100 moins cher que n’est payé un ouvrier blanc. Les dépenses pour le gros travail avaient été estimées par les Américains à 700 dollars, par les Japonais à 250[52]. »

Au Blanc syndiqué, le Jap inspire une extrême défiance : ouvrier intelligent, il essaye d’entrer dans une fabrique ; une fois dans la place, il se faufile dans tous les services et les étudie ; ambitieux et souple, il fera silencieusement la conquête de l’entreprise et en deviendra le patron. Alors, comme ouvriers, il embauchera non des Blancs, mais des Japonais. À la lutte économique, il applique la méthode des coups de main célèbres dans l’histoire du vieux Japon : quelques-uns des 47 Ronins, déguisés en artisans, travaillent dans la maison de l’homme qu’ils veulent tuer. Après deux années de préparatifs, une nuit, à l’improviste, sûrs de leur coup, ceux qui sont dans la place appellent leurs amis et tous ensemble coupent la tête de leur ennemi. Les estampes de cette histoire fameuse peuvent servir à illustrer le péril japonais tel que les syndiqués blancs l’imaginent.

« Si l’antijaponisme est devenu si violent, ce sont des Français, des Anglais, des Allemands, établis depuis peu de temps aux États-Unis, qui en sont la cause[53]. » Il faut avouer que ce ne sont pas les meilleurs représentants des races blanche et jaune qui se rencontrent et se heurtent dans cet Ouest américain. D’Europe les travailleurs apportent déjà les préjugés de la supériorité du Blanc et d’un péril jaune ; sitôt aux États-Unis, ces préjugés s’exaspèrent, tant les races y sont diverses et tant les Américains en place méprisent les nouveaux venus. Le plus pressé pour ces immigrants d’Europe est de renchérir sur ce mépris dont ils ont à souffrir. Au surplus, ces Allemands, ces Italiens, ces Irlandais, ces Scandinaves sont des prolétaires qui se consolaient de l’exil par l’espérance d’une condition meilleure. Tous, comme ils le déclarent aux commissaires d’Ellis Island, viennent to better their condition. Débarqués à New-York, s’ils affrontent un long voyage de terre, encore plus fatigant et plus coûteux que le voyage de mer, pour gagner la Californie, c’est avec l’espoir d’une condition encore meilleure que celle qui les attendait dans l’Est ; aussi se montrent-ils plus impatients de toute concurrence.

De par le monde, la lutte est générale entre syndiqués et non-syndiqués. Même entre ouvriers blancs on entend parler de péril jaune, péril que des Jaunes acceptent de travailler dans des conditions d’hygiène et de discipline plus mauvaises, durant de plus longues heures et pour de moindres salaires que ceux que le syndicat rouge s’efforce de maintenir. Aux États-Unis, chez les syndiqués, cette âpreté à se défendre des trahisons jaunes est développée par le péril d’un afflux annuel d’un million d’immigrants, masse souvent recrutée par contrat à l’étranger, prête à toutes les besognes, masse inorganisée, sans défense contre avidité des employeurs et qui continûment remet en question l’influence acquise par les unions. Mais cette plèbe d’Europe se hâte d’entrer dans des syndicats dès qu’elle n’exerce plus les métiers inférieurs que l’Américain en place lui abandonne au début. Très vite elle exige les mêmes salaires, adopte les mêmes besoins et la même manière coûteuse de vivre.

Non seulement les Jaunes ne sont pas syndiqués et menacent les salaires de ceux qui le sont, mais encore il ne servira jamais de rien qu’ils le deviennent, si grand restera l’écart entre les salaires et les jouissances qu’ils rêvent et les salaires et les besoins qu’ont dès maintenant les Blancs syndiqués, soit que ces Jaunes aient un tempérament physique moins exigeant, soit que, jusqu’ici, ils aient été moins gâtés que les Blancs par leur civilisation, soit que leur nomadisme et leur espoir de retour au pays, fortune faite, resserrent leurs besoins tout le temps que dure leur exil. Dans l’Ouest américain, c’est un heurt entre la main-d’œuvre la plus ambitieuse du monde, la plus exigeante par ses besoins, la plus aristocratique de manières, la plus gâtée de hauts salaires, — et une main-d’œuvre humble, résistante, très capable et pourtant moins exigeante que la plus basse main-d’œuvre d’Europe. Et voilà pourquoi les Slaves de Pittsburg ou de Boston sont encore mieux traités par les syndiqués américains que ne le sont les Japonais de San Francisco.

Les Russes, le long du transsibérien ou du transmandchourien, traînaient en pousse-pousse des Chinois. Comme ils représentent une des plus basses valeurs du travail européen, le contact avec les Jaunes leur est aisé. L’Américain, lui, se pique de représenter la plus haute valeur du travail blanc, et c’est ce qui lui rend insupportable le contact d’un concurrent jaune. Dans l’opposition des Californiens aux Japonais, il ne faut donc pas seulement chercher le mépris général que témoignent les Anglo-Saxons à toute race qui n’est pas la leur, — le mépris des fonctionnaires anglais des Indes et de Hong-Kong pour les indigènes, — il s’agit surtout de l’aristocratisme syndical d’Europe, que renforce la prospérité américaine[54].

— Mais, répondent les Japonais, nous n’accepterons pas toujours de travailler à vil prix ; nous sommes tout disposés à gagner de gros salaires, et à respecter le tarif des syndiqués américains. — Il n’en seront que plus dangereux, répliquent les Yankees. Comme ils conserveront leur régime de vie qui coûte deux ou trois fois moins, ils économiseront ainsi deux ou trois fois plus que l’ouvrier américain. À travail égal, ils acquerront vite, grâce à leurs économies, une puissance sociale supérieure à la sienne ; à moins encore que ces patriotes ne se hâtent d’envoyer dans leur Japon tout l’argent qu’ils auront drainé aux États-Unis.

Pour des Américains, fiers de leur civilisation parce que grâce à d’énormes richesses naturelles, à la politique protectionniste[55] et à l’effort d’invention technique, elle attribue et conserve au travail de l’homme une valeur supérieure à celle qu’on lui reconnaît en Europe, c’est la forme la plus évidente d’infériorité, celle que l’on doit craindre davantage que cette infériorité d’exigences et de besoins chez les Jaunes. Aux yeux des ouvriers américains, de cette infériorité, nécessairement d’autres s’ensuivent : régime inférieur devient le symbole de civilisation inférieure, et modicité de besoins est signe d’esclavage. Voici des ouvriers japonais qui gagnent aux États-Unis 1 dollar, 1,25, 1,50 et jusqu’à 2 dollars, par jour. Ils estiment[56] qu’avec 40 cents ils peuvent très bien se tirer d’affaire ; d’aucuns disent avec 30 cents. Si, comme les émigrants d’Europe, ces ouvriers japonais avaient quitté leurs pays, parce qu’ils ne pouvaient y satisfaire le goût de bien-être et de bien jouir que développe toute civilisation industrielle, aux États-Unis, ils ne tarderaient pas à prendre tous les besoins des Américains et à exiger des salaires correspondants qui leur permettent de se loger, de se vêtir, de manger comme tout le monde, et à entrer dans des syndicats. Mais le Japonais, comme le Chinois, campagnard ou coolie peu gâté en son pays, inspire à l’ouvrier américain la crainte d’une humanité plus dure, plus âpre, plus ascétique. Ils se rassasient avec des aliments et des rations qui affameraient les plus gueux et les moins exigeants des Américains. Souvent ils sont plusieurs à dormir et à travailler, recroquevillés dans une chambre où un Américain manquerait d’air pour vivre et d’espace pour s’étaler.

Comme leurs besoins sont très limités, ils n’ont pas avec les ouvriers occidentaux une conscience commune de classe. Et malgré qu’ils prennent goût rapidement à la civilisation industrielle, longtemps encore ils resteront en deçà de la moyenne des besoins d’un syndiqué. Là est l’essentiel du désaccord : il y a plus que la méfiance de syndiqué à non-syndiqué, car les syndicats de l’Est ne tardent pas, sous le climat sec et froid et dans les villes où tout excite leur envie, à absorber les plus frustes des émigrants d’Europe, Italiens du Sud, Arméniens, Slaves ou Juifs. D’ouvrier américain à ouvrier japonais, il y a encore la défiance d’un syndiqué avec sa philosophie très cohérente du syndicalisme, et du genre de vie qu’elle prêche et défend, contre un homme qui ne viendra pas d’ici longtemps, sinon au syndicat, au moins à tous les besoins, à toutes les exigences matérielles et sentimentales d’un syndiqué d’Occident[57].

L’opposition entre les civilisations américaine et japonaise, c’est donc d’abord une opposition entre deux formes de travail, qui n’impliquent ni les mêmes besoins matériels, ni la même conception d’indépendance et de bonheur. Tant que l’écart ne sera pas comblé, ce sera le devoir du Japon et des États-Unis d’intervenir pour trouver le moyen de les concilier. Dans tout pays, il faut que chaque citoyen ait sa chance et que la concurrence soit juste et possible. Il en va de même entre pays, et les ouvriers américains ont le droit d’être protégés contre les Japonais.

Reconnaître ce droit, ce n’est pas offenser les Japonais ; pas plus que les Yankees ne sont responsables des besoins qu’ils ont, les Japonais ne sont responsables des besoins qu’ils n’ont pas : il s’agit d’un écart entre deux civilisations ; il faut ménager la transition pour que les individus ne souffrent pas d’un phénomène économique, dont ils ne sont pas responsables. Les questions internationales du travail prendront leur place en diplomatie. Des traités de travail ajusteront entre elles des valeurs diverses de main-d’œuvre, comme les alliances ajustent des valeurs militaires, et les traités de commerce des valeurs économiques.



N’est-il pas temps qu’une Conférence internationale vienne régler les questions d’immigration et d’émigration que l’on a trop longtemps abandonnées aux intérêts des Compagnies privées de transports ? C’est le vœu qu’exprime M. Sargent, le commissaire général de l’immigration, dans son rapport pour 1906-1907. Mais autant une telle conférence serait utile pour régler les migrations humaines à travers l’Atlantique, entre l’Europe et les États-Unis, autant elle serait impuissante à régler l’immigration japonaise aux États-Unis. Ou bien elle n’établira pas de différence entre l’immigration japonaise et l’immigration européenne et elle méconnaîtra la notion de race qui, aux États-Unis, suffit à les distinguer, ou bien elle admettra que les deux immigrations ne se ressemblent pas, et les Japonais ne souscriront pas à ses décisions, car ils veulent être traités comme des Européens. Les Américains, dans leur politique d’immigration, n’ont pas la même logique que les Australiens qui ferment leurs portes non seulement aux Jaunes mais encore à presque tous les Blancs.

Plus d’un million de Blancs débarquent chaque année sur la côte atlantique des États-Unis. Pour éliminer les coolies japonais sans froisser le Japon, certains Américains pensent qu’il suffirait d’exiger des immigrants de toutes races, la possession d’un capital assez élevé. Un tel système exclurait sûrement par centaines de mille les immigrants qui viennent de l’est ou du sud de l’Europe, mais il exclurait moins sûrement les coolies japonais qui auraient peut-être avantage, vu les bénéfices qu’ils peuvent faire aux États-Unis, à emprunter à des Compagnies d’émigration le capital nécessaire[58]. Pour un avantage aussi douteux, les Américains se priveront-ils du million d’immigrants qui annuellement est nécessaire à leur prospérité et renonceront-ils à leur tradition d’hospitalité ?

Au reste la question des rapports entre travailleurs jaunes et blancs n’est pas envisagée de même façon par les syndiqués d’Europe, protégés à distance contre la concurrence directe des Jaunes, et par les syndiqués d’Amérique et d’Australie que cette concurrence hante dans leur vie de chaque jour. On l’a bien vu au Congrès socialiste international de Suttgart en 1907. Les questions d’immigration et d’émigration qui n’avaient pas été résolues au congrès d’Amsterdam furent reprises : le conflit américain-japonais leur donnait une actualité.

Les Américains du Socialist Party protestèrent contre une stricte application du principe de solidarité humaine et réclamèrent du Congrès qu’il approuvât la politique des syndicats américains. Les Australiens et les gens du Cap soutinrent la même thèse. Ils n’eurent pas gain de cause : la majorité européenne du Congrès vota une solution humanitaire, conforme à la thèse japonaise.

Le Congrès ne peut admettre, comme moyens d’écarter le danger éventuel dont l’émigration et l’immigration menacent la classe ouvrière, d’exceptionnelles mesures, politiques ou économiques, qui seraient inefficaces et réactionnaires : restriction de la libre circulation, exclusion des individus appartenant à des nationalités ou à des races étrangères.

…Le Congrès reconnaît les difficultés créées dans beaucoup de cas au prolétariat des pays plus avancés dans leur développement capitaliste par l’immigration en masse d’ouvriers inorganisés, surtout habitués à un niveau de vie inférieur et originaires de pays d’agriculteurs et à économie familiale, ainsi que les dangers provoqués par certaines formes d’immigration. Mais il ne voit pas de solution à ces difficultés dans l’exclusion de nationalités ou de races déterminées, — politique qui en outre est en conflit avec le principe de solidarité prolétarienne[59]

Les mesures internationales que le Congrès propose pour régler les relations entre individus de races différentes, entre Jaunes et Blancs par exemple, ne diffèrent pas des mesures employées ordinairement pour régler les relations entre Blancs non syndiqués et Blancs syndiqués : journée normale de travail, salaire minimum, réglementation du sweating system et du travail à domicile, surveillance sévère de l’hygiène et des habitations. Le postulat de cette politique, c’est l’affirmation idéaliste qu’entre les races il n’y a pas d’opposition, même temporaire, qui justifie des mesures d’exception. Le Congrès recommande la « suppression de toutes les restrictions qui rendent impossibles ou plus difficiles à des nationalités ou à des races déterminées le séjour dans un pays, la jouissance des mêmes droits sociaux, politiques et économiques que les indigènes, et les droits de naturalisation ». Il décrète que pour les syndicats de tous les pays les principes suivants seront d’application générale : accès sans restriction des immigrants dans les syndicats de tous les pays ; passage gratuit d’une organisation nationale dans une autre, sous condition de l’exécution complète des obligations envers l’organisation nationale. Dans les pays d’émigration, c’est encore à la seule politique syndicale qu’on remet le soin d’ajuster toutes les difficultés résultant de la soudaine mise en présence de mains-d’œuvre de nationalité et de races différentes : active propagande syndicale, accord intime des syndicats des pays d’émigration et d’immigration, enfin surveillance des agences de navigation et des bureaux d’émigration ; mesures légales et administratives pour empêcher que l’émigration ne soit organisée dans l’intérêt d’entreprises capitalistes.

Syndicalistes d’outre-mer et syndicalistes d’Europe ne s’accordent pas sur l’importance qu’il faut attribuer à la notion de race dans leur politique syndicale. La ressemblance de civilisation et le parallélisme du développement industriel dans tous les pays d’Europe rendant de plus en plus facile le passage des non-syndiqués aux syndicats, les Européens appliquent à l’univers cette vérité de chez eux. Les Américains, les Australiens au contraire, affirment qu’entre un Japonais non syndiqué et un Américain syndiqué il y a un plus grand écart qu’entre n’importe quel Blanc non syndiqué et un autre Blanc syndiqué. Le syndiqué blanc, qu’il soit américain, australien ou européen est à peu près le même sous toutes les latitudes, mais réciproquement la qualité de non-syndiqué ne suffit pas aux États-Unis, au Canada ou en Australie à assimiler un Japonais et un Allemand. Le Japonais peut être aussi habile que l’Allemand à apprendre un métier et aussi désireux que lui d’entrer dans un syndicat, pourtant il peut être légitime pour un syndicat d’accepter l’Allemand et de refuser le Japonais. Car, à l’usage, on s’aperçoit que l’ouvrier en soi n’existe pas, qu’avant d’appartenir comme ouvrier à une classe, on appartient comme homme à une civilisation ; or la civilisation japonaise et la civilisation européenne n’ont pas jusqu’ici développé chez leurs individus les mêmes besoins. Et pour un Blanc syndiqué, laisser entrer dans son syndicat un Jaune qui gagnera les mêmes salaires que lui mais qui pourtant n’aura pas les mêmes besoins que lui, c’est accroître le danger de concurrence.

Ce qui aux syndiqués d’Amérique semble nécessaire et juste, apparaît comme une mesure d’exception aux syndiqués d’Europe, car ils n’admettent pas que la différence de civilisations et de races détermine entre deux hommes un écart tel que la politique syndicale d’Europe ne suffise à le combler. Avant de songer à régler le conflit économique entre Américains et Japonais, comme s’il ne s’agissait que d’un conflit de travail entre ouvriers d’Europe, il faut apprécier la force et la valeur de la notion de race.

    Blancs pourrions-nous tenir ? « Nous établissons de hauts tarifs pour protéger le travailleur américain contre les produits du travail à bas prix des étrangers. Nous, Républicains, promettons de le protéger contre ce travail bon marché. Tiendrons-nous notre promesse en permettant, non pas aux produits, mais aux travailleurs les moins chers de venir le concurrencer à sa porte, à l’ombre de sa maison ? » Hayes, House of Représentatives, 23 janvier 1907. Au surplus la loi protège la main-d’œuvre américaine contre tout appel direct à la concurrence étrangère. Or la plupart des Japonais sont des contract labourers : « ils ont été poussés à émigrer aux États-Unis par des promesses d’emploi, des engagements écrits ou oraux, exprès ou implicites, en vue d’y accomplir un travail déterminé. »

  1. Sur cet incident des écoles, cf. Secretary Metcalf’s Report du 26 novembre 1906, transmis par le président Roosevelt au Congrès le 18 décembre 1906 ; le discours prononcé à San Francisco par David Starr Jordan, Président of Leland Stanford, Jr. University, publié par The Boston Weekly Transcript, le 4 janvier 1906 ; les journaux et les revues, passim.
  2. Cette ligue s’est formée pour obtenir du Congrès des États-Unis une extension aux Japonais et aux Coréens de l’acte qui exclut les Chinois. Le 7 mai 1907, jour où elle célébrait le deuxième anniversaire annuel de sa fondation, la ligue prétendait que 225 organisations lui étaient affiliées : 198 labor unions, 12 fraternal organizations, 11 civic societies, 3 benevolent societies, 1 military organization. Ces sociétés affiliées auraient représenté 91 500 citoyens de Californie. Au cours de sa très active campagne de pétitions, de pamphlets, de statistiques, de discours et de dépôt de loi au Congrès, par l’intermédiaire des sénateurs et représentants de Californie, la ligue a reçu l’appui d’importants groupements ouvriers, tels que The Chicago Federation of labor et surtout The American Federation of labor. Chaque mois paraissent les Minutes of the Japanese and Korean Exclusion League, importantes à consulter pour connaître les thèses et les arguments de l’antijaponisme.
  3. Traité proclamé le 21 mars 1895, valable pour douze années à partir du 17 juillet 1899.
  4. Pour les Nègres, le cas a souvent été jugé. Voici une décision de la Supreme Court of Indiana : « L’envoi d’enfants blancs dans une classe, d’enfants noirs dans une autre, pourvu que l’éducation soit donnée aux uns et aux autres, selon leur âge, leurs aptitudes et leurs progrès, par des maîtres capables… ne va pas à l’encontre de l’égalité des privilèges que requiert la Constitution. » Cité par Hon. J. M. Gearin of Oregon dans un discours au Sénat, 7 janvier 1907. Mêmes jugements dans l’état d’Ohio : « L’égalité des droits n’implique pas la nécessité d’éduquer Blancs et gens de couleur dans la même école, pas plus qu’elle n’implique la nécessité d’éduquer les enfants des deux sexes dans la même école. » Cité par Hon. E. A. Hayes of California. House of Representatives, 23 janvier 1907. Et il tire cette conclusion : « Dans presque chaque municipalité de ce pays où il y a une importante proportion de gens de couleur, les élèves de couleur sont séparés des élèves blancs. Or le Japon réclame que ses nationaux ne soient pas soumis à ces lois et règlements, universellement tenus pour constitutionnels et obéis par nos citoyens de couleur. » Que l’on accorde le droit aux Japonais de fréquenter les mêmes écoles que les Blancs, et l’on n’aura aucune raison de le refuser aux enfants chinois et nègres.
  5. Pourtant, dans ce traité, les Américains, édifiés par le danger chinois, négligèrent, sans doute à dessein, de spécifier aucun privilège d’éducation, alors que dans le traité avec la Chine du 28 juillet 1868, il était dit (art. VII) : « Les sujets chinois jouiront des privilèges des public-schools du gouvernement national, privilèges dont jouissent aux États-Unis les citoyens ou sujets de la nation la plus favorisée. »
  6. De décembre 1906 à février 1907, depuis le jour où le président Roosevelt dans son message eut donné tort aux Californiens, jusqu’au moment où la question de l’immigration japonaise supplanta la question des écoles, le topique de discussion dans les universités, les journaux, au Congrès, comme dans les civic, fraternal and labor societies, fut le treaty-making power : « À supposer que le traité de 1894 eût la signification que le gouvernement du Japon lui donnait, le gouvernement des États-Unis avait-il le pouvoir de conclure avec une nation étrangère un traité qui fût supérieur aux lois de l’État de Californie et qui les contrôlât ? » Le secrétaire d’État, M. Root prouvait par des textes l’absolue suprématie du treaty-making power aux États-Unis sur toutes les constitutions ou législations d’État. Sénateurs et Représentants de l’Ouest et du Sud la niaient : Hon. I. Rayner (of Maryland), Hon. J. M. Gearin (of Oregon), Hon. C. A. Culberson (of Texas) au Sénat, les 12 décembre 1906, 7 janvier et 16 février 1907 ; Hon. S. Sherley (of Kentucky), Hon. E. A. Hayes (of California), Hon. G. G. Gilbert (of Kentucky), Hon. E. Y. Webb (of North Carolina) à la Chambre des Représentants, les 22, 23 janvier, 12, 16 février 1907. Ce ne fut pas simplement une discussion académique : ce treaty-making power met en jeu la double souveraineté des États et de la Nation qui, depuis plus d’un siècle, domine la politique des États-Unis. L’article 10 des amendements à la Constitution reconnaît que « les pouvoirs non délégués aux États-Unis, et non interdits aux États par la Constitution sont réservés aux États ou au peuple ». Assurément, les États, quand ils établirent la Constitution déléguèrent le treaty-making power au gouvernement fédéral, mais un traité n’est pas valide qui va à l’encontre de la Constitution fédérale ou d’une loi ou d’une constitution d’État, si cette loi ou cette constitution rentre dans les pouvoirs réservés de l’État. Or la loi des écoles de Californie relevant du police power, pouvoir d’État non délégué au gouvernement fédéral, est suprême et ne peut être rapportée que par la législature d’État. Une loi du Congrès des États-Unis ne pourrait l’abroger, par conséquent le Président et le Sénat, dans l’exercice du treaty-making power ne peuvent faire ce que le Congrès n’aurait pas qualité pour faire. En résumé, le traité de 1894 ne spécifie aucun des privilèges scolaires que le Japon réclame en Californie, mais, — point plus important, — même s’il le spécifiait ce traité ne pourrait être la loi suprême du pays car, violant la Constitution, il transgresserait le treaty-making power. Derrière cette discussion constitutionnelle, ce qui est intéressant c’est la protestation passionnée contre le développement de l’État fédéral aux dépens des droits réservés des États, développement dû à la politique personnelle du président Roosevelt ; c’est l’esprit de la vieille Constitution opposé à la tendance de l’impérialisme nouveau.

    À cette thèse, le secrétaire d’État, M. Root répondit :

    « Ce traité de 1894 ne donne pas aux États-Unis l’autorité pour forcer un État à maintenir des public-schools ou à étendre les privilèges de ses public-schools à des enfants japonais ou aux enfants de n’importe quels résidents étrangers. Le traité donne le droit aux États-Unis d’assurer aux citoyens d’une nation étrangère résidant sur territoire américain une égalité de traitement avec les citoyens des autres nations étrangères. Dès lors, si un État décide d’étendre les privilèges de ses citoyens à des résidents étrangers, il lui sera interdit par le traité de faire une exception aux dépens des citoyens du pays avec qui ce traité est passé, et il lui sera interdit de leur refuser les privilèges qu’il accorde aux citoyens des autres nations étrangères. L’effet d’un tel traité, en matière d’éducation, n’est ni positif ni obligatoire ; il, est négatif et prohibitoire. Il n’exige pas que l’État fournisse l’éducation ; il empêche toute injuste distinction, une fois que l’État a décidé de fournir l’éducation. Il laisse à chaque État la liberté d’avoir ou non des écoles publiques, mais il lui dit : « Si vous établissez un système d’éducation qui comprenne des enfants étrangers, vous ne devez pas exclure tels enfants étrangers. » Address delivered before the 1st annual meeting of the American Society of International Law. Washington, April 1907. Publiée par The American Journal of International Law.
  7. 156 172 milles carrés, soit 405 000 kilomètres carrés. 564 286 habitants en 1903 (cf. Bulletin 7 du Census. Washington, 4904), soit 10 habitants au mille carré ou 3, 86 au kilomètre carré. Le département de la Seine, au recensement de 1906, compte 3 848 618 habitants (Journal officiel, 6 janvier 1907).
  8. Cf. Census de 1900. Planche 13 du Statistical Atlas.
  9. Twelfth Census of the U. S. Vol. I, pp. cxxvi sqq.
  10. 1899, 8 645 immigrants soit 2,8 p. 100 de l’immigration totale aux États-Unis ; 1900, 11 197, 2,7 p. 100 ; 1901, 11 604, 2,4 p. 100 ; 1902, 15 093, 2,3 p. 100 ; 1903, 22 746, 2,6 p. 100.
  11. Annual Report of the Commissioner-general of Immigration. Washington.
  12. Description de Marco-Polo.
  13. Frank Norris, dans son roman The Octopus, a story of California, a romancé une histoire vraie : le conflit entre les fermiers de la San Joaquin Valley et le chemin de fer, la Pieuvre, « the Octopus », maître de l’État dont il tient la législature, les tribunaux, les commissions de contrôle, la presse. Ailleurs, aux États-Unis, l’Octopus c’est le trust du pétrole ou de la viande ; en Californie, c’est le trust des transports que contrôle une seule compagnie.
  14. De juin 1906 à juin 1907, alors que New-York recevait 1 004 750 immigrants, Boston 70 000, Baltimore 66 000, San Francisco n’en recevait que 3 539 contre 4 138 l’année précédente : la diminution s’explique par le tremblement de terre. 386 000 immigrants sont demeurés dans l’État de New-York, 230 000 en Pennsylvanie, 85 000 dans le Massachusetts : tandis que l’Est se congestionne, l’Ouest languit d’inanition.
  15. Sur toute la question de l’irrigation en Californie, cf. Report of Irrigation Investigations in California. Washington, 1901. Cette belle enquête sur les problèmes sociaux, légaux et économiques que pose la question de l’irrigation a été faite sous la direction de l’Office of Experiment Stations of the U. S. Department of Agriculture.
  16. Il faut, disent les Californiens, choisir entre deux formes de luxe : « avoir une pelouse verte ou envoyer son fils à l’université ».
  17. Op. laud., p. 29.
  18. Op. laud., pp. 163-164.
  19. Op. laud., pp. 29 et 31.
  20. En la personne de Magnus Derrick, un des principaux personnages de son roman, Frank Norris a donné un bon portrait de ce type de rancher californien :

    « Derrick aimait à faire les choses en grand, a présider, a dominer… ; il n’avait pas l’esprit de détail, n’était pas patient. Sa grandiose prodigalité s’inquiétait plus du résultat que des moyens. Il était toujours prêt à courir un risque, à hasarder tout son bien sur une espérance de gain colossal. Au temps qu’il était dans les mines, il n’y avait pas plus redoutable joueur de poker dans le comté. Il avait été aussi heureux dans les mines qu’au jeu… Sans s’en rendre compte, il menait son ranch comme naguère sa mine. Le vieil esprit de 1849, hasardeux, point scientifique, persistait en lui. Tout pour lui était jeu : celui qui risquait le plus, avait chance de gagner le plus. L’idée de fumer les terres de Los Muertos, d’en économiser les grandes ressources, il l’aurait repoussée comme mesquine, peu généreuse, digne d’un Juif… Le véritable esprit californien, il l’exprimait à merveille, l’esprit de l’Ouest, impatient, et qui refusait de peiner ; l’instinct du mineur à la recherche d’une fortune gagnée en une nuit l’emportait sur tout. Magnus et la multitude des autres ranchers dont il était le type accompli, n’aimaient pas leur terre, ne s’attachaient pas au sol… Dessécher leur terre, l’épuiser, telle paraissait être leur politique. Quand, enfin, la terre refuserait de produire, ils placeraient leur argent dans quelque chose d’autre ; d’ici là, ils auraient fait fortune. À quoi bon s’inquiéter. Après nous le déluge ! »
  21. Op. laud., p. 32.
  22. 4th Progress Report, Royal Commission on Water Supply. Victoria, Australia. Cité dans Op. laud., p. 39.
  23. Frank Norris oppose ainsi à la culture californienne représentée par Magnus Derrick la culture du Middle-West représentée par la femme de Derrick :

    « Elle se rappelait son enfance, passée sur une ferme dans l’Ohio — cinq cents acres, heureusement partagés en eau, pâturages, en champs de maïs, d’orge, de blé, où l’on avait ses aises, son confort, où l’on se sentait chez soi. Les fermiers aimaient leur terre, la caressaient, la cajolaient, la nourrissaient comme si elle eût été un être conscient. Les semailles s’y faisaient à la main, une charrue à deux chevaux suffisait à toute la ferme ; la faux coupait la moisson, et le grain était battu au fléau. Aujourd’hui, ce ranch borné seulement par les horizons, d’un seul tenant à perte de vue, principauté gouvernée par le fer et la vapeur, et qui produisait 350 000 bushels, cette terre où le blé levait même quand elle n’était ni labourée, ni hersée, ni semée — tout cela la troublait… 10 000 acres de blé, rien que de blé, cela l’étourdissait un peu. »
  24. Les Italiens aussi réussissent en Californie. Ils y cultivent un cru de Chianti.
  25. Voici le jugement de Frank Norris sur San Francisco : « En plein centre de la cité, on n’avait pas l’impression d’une activité commerciale très intense. L’intérêt n’y chômait pas pour les petites choses ; le peuple était toujours prêt à s’amuser pour des riens, refusant de penser aux affaires sérieuses, — bon garçon au demeurant, à qui on imposait aisément, prenant la vie doucement, généreux, gai compagnon, enthousiaste, vivant au jour le jour dans cette ville où l’on pouvait se procurer sans effort les joies de la vie et qui avait l’inquiétude de New-York sans le sérieux… Tremblement de terre, feu, désordres antijaponais, municipalité corrompue, le maire et ses conseillers en prison : en dépit de ces épreuves qui l’ont rendue tristement célèbre, San Francisco ne parait guère avoir changé d’esprit. La reconstruction de la ville marche très lentement : plus de 200 millions de dollars avaient déjà été dépensés en juin 1907, et l’on estimait à San Francisco même que le travail utile ne représentait guère plus de 50 millions. « Après nous le déluge ! » répètent les gens responsables, qui ne se préoccupent pas de suivre dans les nouvelles constructions les règles indispensables pour les pays à tremblements de terre. Il faut distinguer, dans l’Ouest des États-Unis, les descendants des aventuriers qui font de San Francisco une ville cosmopolite et les descendants des New Yorkais ou des New Englanders qui sont installés comme fermiers, autour de Portland, par exemple.
  26. Quelqu’un définissait devant moi cette vie : a long game of poker.
  27. Sekai Nenkan, Annuaire mondial, par M. Ito Sukeyoshi. Cité The American Rev. of Reviews (Février 1907).
  28. « Des membres de cette Chambre m’ont dit récemment : Dix ou quinze mille Japonais par an ! Il n’y a rien là qui puisse alarmer. Dans l’Est, chaque année, nous recevons d’Europe un million d’étrangers et nous n’y pensons pas. » — Je ferai remarquer à ces messieurs que nous avons en Californie une population de 2 millions environ, un quarantième de la population des États-Unis. Multipliez par 40 le chiffre des arrivées annuelles de Japonais et vous avez 400 000 ou 600 000. Ces messieurs croient-ils que si 600 000 coolies japonais débarquaient chaque année à New-York et se répandaient dans les États de l’Est et si cette immigration croissait rapidement, le peuple ne s’alarmerait ni ne protesterait ? » Hon. E. A. Hayes (of California), House of Representatives, 23 janvier 1907. « L’Angleterre nous a envoyé 3 1/2 p. 100 de sa population totale pendant ces vingt-cinq dernières années. Si les vingt-cinq années prochaines, le Japon nous envoyait seulement 3 1/2 p. 100 de sa population, 1 438 000 Japonais débarqueraient en ce pays avant la fin de 1930 et tous les travailleurs, sauf les plus qualifiés, seraient chassés de la côte du Pacifique. Si les vingt-cinq années prochaines, le Japon nous envoyait la même proportion de sa population que l’Italie depuis vingt-cinq ans (6 1/2 p. 100), 2 750 000 Japonais débarqueraient sur nos rivages. C’en serait assez pour balayer jusqu’aux Rocheuses les travailleurs blancs. » Hayes, 9 mars 1907. La Japanese and Korean Exclusion League a publié des tableaux indiquant le nombre des Japonais qui seraient dans chaque État et dans 50 villes de 50 000 habitants et au-dessus, si États et villes avaient la même proportion de Japonais et de Blancs que la Californie et San Francisco. Si l’on estime à 60 000 le nombre des Japs en Californie, ils seraient plus de 300 000 dans l’État de New-York, 199 000 en Illinois, 260 000 en Pennsylvanie, et à estimer à 10 000 leur nombre à San Francisco, ils seraient 90 000 à New-York, 50 000 à Chicago, 35 000 à Philadelphie.
  29. La convention des ligues d’exclusion des Asiatiques de la Colombie britannique et de la Californie, qui siégea à Seattle en février 1908, a créé une seule ligue d’exclusion nord-américaine.
  30. Cf. chapitre II, pp. 99-100. Il est difficile de faire une enquête sur les Japonais en Californie : « Ceux qui les emploient n’aiment pas qu’on sache le nombre de leurs employés et les salaires payés. Quelques-uns même nient qu’ils emploient des Japonais, alors même qu’ils le font au su de tout le monde. »
  31. Interview dans le Taiwan Nichi Nichi Shimpo, Taihoku, Formose. Cité dans Monthly consular and trade reports. May 1905, n° 296, Washington.
  32. La conserve des fruits est l’industrie la plus importante de l’État.
  33. Osaka Asahi, 20 mars 1907.
  34. Hayes, House of Representatives, 13 mars 1906. Des Coréens, venus des Hawaï, commencent d’apparaître dans les ranches du sud de la Californie.
  35. Second Report on Hawaï. Bulletin of the Department of Labor, n° 47, Washington. July 1903.
  36. Le sixième des Japonais qui se trouvent aux États-Unis travaillent aux chemins de fer. À la fin de 1906, ils étaient 13 716. La moyenne de leur salaire quotidien varie de 1 dollar 30 à 1,70. En supposant qu’ils reçoivent par jour 1 dollar 50 et qu’ils travaillent 330 jours par an, ils gagnent chacun un salaire annuel de 495 dollars. Le montant total de leurs salaires est 6 789 420 dollars. Actuellement, comme les Japonais ne sont pas assez nombreux, leur salaire est de 1 dollar 50 au minimum. À l’époque de la cueillette des fruits, il s’élève à 2 dollars. » (Osaka Asahi, 20 mars 1907.) Le terrassier qui travaille aux chemins de fer en Washington, Oregon, etc., et l’agriculteur ou l’artisan de Californie sont deux types de Japonais assez différents : le premier rude, simple, assez soumis ; le second plus débrouillé, plus exigeant aussi.
  37. Third Report on Hawaï. Bulletin of the Bureau of Labor, n°66, September 1906, p. 498.
  38. Hayes. House of Representatives, 23 janvier 1907.
  39. Third Report on Hawaï, p. 406.
  40. Voici, résumé en un tableau, d’après les renseignements de Osaka Asahi du 20 mars 1907, le bilan des forces japonaises en Californie. Il ne faut pas accepter ces chiffres comme définitifs. Outre qu’une telle statistique, qui n’a rien d’officiel, n’est pas aisée à établir, l’Osaka Asahi la produit pour protester auprès du gouvernement japonais contre toute mesure qui tendrait à réduire l’immigration japonaise aux États-Unis et à compromettre ainsi la prospérité des entreprises japonaises. Toutefois il est intéressant de connaître ces chiffres fournis par un des journaux les plus influents du Japon, au moment où le public pense que les restrictions à l’immigration japonaise sacrifient une situation acquise :
    Argent envoyé au Japon par les émigrants. Argent déposé dans les banques. Nombre de japonais en Californie. Nombre des magasins japonais. Nombre des auberges japonaises. Nombre des restaurants japonais. Nombre des banques japonaises. Propriétés japonaises. Propriétés louées par des Japonais. Terres cultivées par des Japonais.

    1904.
    1905.
    1906.
    yen
    7648500
    9323000
    135320001
    yen
    4666000
    6721000
    7253000

    36500
    41853
    52680

    224
    376
    561

    245
    297
    462

    98
    112
    198

    2
    3
    4
    acres
    1528
    2442
    8671
    acres
    19985
    35258
    41855

    12357
    19373
    24826

    1. Cet argent n’est pas envoyé seulement par les Japonais de Californie mais encore par les Japonais de l’Utah, de Nevada, d’Arizona, de Wyoming et du Colorado. 10 millions sont passés par le Yokohama Specie bank et quelques autres banques étrangères ; 3 millions ont été expédiés par mandat-poste.

  41. Art. de M. Kawakami, gradué du Tôkyô College of Law, dans The Independant.
  42. Report of the Bureau of labor Statistics, 1906. State of California.
  43. Rapport du Bureau of Labor de Californie (1906), cité par l’Osaka Asahi du 20 mars 1907. Cf. p. 148, les projets formés par M. Kinzaburo Gada d’installer 1 000 fermiers japonais sur ses terres du Texas. Au Texas toujours, plantations de M. Onishi Rihei : « Il est actuellement au Japon où il cherche trente familles pour le suivre en Amérique », de M. Mayumi, près de Beaumont. « À Lufkin (Texas oriental), M. Endo Otokichi fait venir des Japonais des îles Hawaï… Dans le Texas occidental M. Okasaki Tsunekichi cultive le coton et la canne à sucre », etc. (Tôbei Zasshi ; 10e année ; n° 7. Art. de M. Katayama Hisomu, cité par Shinkoron, mars 1906). Voici le récit d’un planteur qui a réussi : « Durant les quatre dernières années, je me suis habillé pauvrement et me suis coiffé de misérables chapeaux. J’ai parcouru les plaines non cultivées. Quoiqu’il arrivât ailleurs, je n’y prêtais pas attention. Mon corps et mon cœur ont été consacrés entièrement à la culture du riz. Comme cette culture c’était toute ma vie, je suis, des vingt-quatre personnes qui jusqu’ici l’ont pratiquée, celui qui a le mieux réussi. C’est parce que j’ai mis la main à la besogne et de toute mon énergie. » (La Culture du Riz au Texas, par Nishiwasa Seito. Jitsu gyo no Nihon, 15 mars 1907.) Les journaux de ces derniers mois renseignent très souvent le public sur les entreprises des Japonais en Amérique, citent surtout leurs réussites, encouragent et félicitent les initiatives.
  44. Tôbei Zasshi. Article de M. Katayama Hisomu, cité par Shinkoron, avril 1906.
  45. Tôbei Zasshi. Je dois la traduction de cet article et de beaucoup d’autres articles japonais cités dans ce volume à M. le Boulanger.
  46. Shinjin (février 1906), art. de M. Kozaki Hiromichi, reproduit dans Shinhoron de mars 1906.
  47. Mita Shogyo Kai, III, 6. La Prospérité des Magasins japonais de San Francisco, par M. Ueno Kisaburo, consul du Japon à San Francisco.
  48. 1854, 13 100 ; 1869, 12 874 ; 1870, 15 740 ; 1873, 20 292 ; 1874, 13 776 ; 1875, 16 437 ; 1876, 22 781 ; 1877, 10 594 ; 1881, 11 890 ; 1882, 39 579.
  49. Sur tout ceci, cf. ch. II, pp. 78-82.
  50. En Australie, à Melbourne, Sydney, Adélaïde, c’est aussi dans l’industrie du meuble que les Chinois sont les plus redoutables concurrents des ouvriers urbains. En 1880, il y avait à Melbourne 66 Chinois charpentiers et ébénistes ; en 1889, 45 fabriques chinoises de meubles employaient 584 ouvriers. Les premiers Chinois qui travaillèrent le bois en Australie vendaient à leurs compatriotes des boîtes pour envoyer de l’or en Chine ; ils se mirent à faire des chaises, puis des tables de toilette, puis le mobilier courant ; ils copièrent les modèles d’Europe et fabriquèrent des pièces présentables et très bon marché que les Européens achetèrent. On songea pour arrêter ce commerce, à exiger que ces meubles fussent vendus avec une estampille chinoise. Mais un marchand déclarait : « Si cela fait une différence de 5 p. 100 le client prend l’article chinois… C’est le prix qui décide… Quant au patriotisme, cela n’a rien à faire avec le commerce des meubles qui est une affaire de poche, pocketism. » La concurrence chinoise a réduit les Européens de même métier à un salaire de famine, et plusieurs Européens se mirent à travailler pour des Chinois : le salarié jaune a donc réussi à absorber le capital européen. Cf. Bulletin of the Bureau of Labor, n° 56. January 1905. Washington.
  51. On estime à 3 000 le nombre des Japonais employés comme cuisiniers, garçons de boarding houses, de saloons, de restaurants japonais. Ils travaillent de dix à quatorze heures les sept jours de la semaine : le Blanc ne travaille que six jours et que huit heures par jour. Or tandis que les cuisiniers blancs reçoivent de 15 à 25 dollars par semaine, les garçons de 12 à 15 dollars et les aides de 8 à 10 dollars, les Japonais reçoivent des salaires de 40 à 50 p. 100 inférieurs (Japanese and Korean Exclusion League, 1er janvier 1907).

    Lors d’une enquête récente, on compta 286 boutiques de cordonniers et savetiers japonais à San Francisco. 25 boutiques environ ont été ouvertes depuis l’enquête. Chaque boutique a son boss et un apprenti, parfois deux ou trois ; on les voit travailler à six heures du matin et encore à dix heures du soir. Ils font payer leur travail le plus cher qu’ils peuvent, excepté quand ils sont à proximité d’un concurrent blanc. Alors les prix sont diminués de moitié, jusqu’à ce que la concurrence cesse. — Hayes, House of Représentatives, 13 mars 1906.
  52. Hayes. House of Représentatives, 13 mars 1906. Le Bulletin of Bureau of Labor (n° 65) de Washington publie les salaires moyens payés à certaines professions dans quelques villes des États-Unis en 1904 et 1905. Or que l’on compare les salaires des ouvriers blancs de San Francisco (la journée de travail estimée à huit heures) aux salaires payés au Japon, en 1904, dans les métiers qui se rattachent à l’industrie du bâtiment : ce sont les seuls salaires journaliers qui au Japon dépassent 1 fr. 50.
    Japon San Francisco
    en dollars
    et par jour
    en dollars
    par heure
    en dollars
    par jour
    Charpentiers……… 0,29 0,50 4
    Plâtriers……… 0,30 0,75 6
    Tailleurs de pierre……… 0,34 0,5625 4
    Poseurs de briques……… 0,37 0,75 6
    Forgerons……… 0,26 0,4035 3,20

    Cité par Hon. J. M. Gearin. Senate, 7 janvier 1907.

  53. Tôkyô Keizai Zasshi, la Revue économique de Tôkyô, 20 octobre 1906.
  54. En 1907, les travailleurs japonais, qui protestent contre les restrictions mises à l’immigration japonaise aux États-Unis, ont exigé de leur gouvernement que les travailleurs chinois fussent exclus du Japon. Dans les deux cas c’est le même effort pour défendre un taux de salaires contre des concurrents moins exigeants. Et le trouble apporté au marché du travail américain par les 50 000 Japonais de Californie est beaucoup plus grave que la concurrence de quelques centaines de Chinois au Japon. Or le gouvernement japonais a accepté de payer ses nationaux sur les chantiers de chemin de fer, le double de ce qu’il paierait des Chinois. Comme le gouvernement américain, il croit utile de protéger ses travailleurs sur son territoire.
  55. Ces Américains, les plus choyés des syndiqués blancs, se trouvent en Californie face à face avec leur pire ennemi : « We on this side of the Pacific are the vanguard of the civilization of Republic ; as sentinels we look across the Pacific to the reservoir of cheap labor ». Contre les Japonais qui vivent de riz et de poisson séché et qui ne connaissent pas notre confort, comment nous
  56. Hokubei no Shin Nihon, Le Nouveau Japon de l’Amérique septentrionale, par Abe Iso, professeur à l’Université Waseda, l’un des avocats les plus convaincus de l’émigration japonaise aux États-Unis.
  57. Pour enrayer la concurrence des Chinois, l’Australie a essayé de leur imposer une rigoureuse surveillance dans les établisse-ments où ils travaillent, et un travail maximum de quarante-huit heures par semaine ; on a décidé que tout endroit dans lequel un ou plusieurs Chinois feraient des objets destinés à être vendus serait considéré comme une fabrique, et comme tel soumis à la loi sur les fabriques. Bien plus, les ébénistes de Victoria travaillent avec un salaire minimum déterminé par un comité d’État. Mais les Chinois réussissent à passer au travers de toutes les mailles de cette législation ouvrière. Ils continuent de travailler « à des heures interdites et pour des salaires inférieurs à ceux fixés ». Un autre inspecteur déclare qu’il est « improbable que l’on puisse arrêter cela, à moins d’attribuer un inspecteur à chaque homme ». Un autre : « On n’a pas encore trouvé la méthode pour contrôler effectivement ces Chinois et les forcer à observer les lois sur le travail des fabriques et sur l’hygiène. Le travailleur isolé surtout dans l’ébénisterie et la blanchisserie défie la loi avec un calme acharnement ; un procès, de temps en temps, ne réussit pas du tout à la lui faire observer. » Résultat : tous les règlements faits pour assister le travailleur blanc accroissent l’efficacité de la concurrence chinoise, car le Blanc, dans sa législation sociale, oublie toujours que le Chinois n’a pas le même désir que lui de se reposer et de jouir agréablement de la vie. Bulletin of the Bureau of Labor, n° 56. Washington.
  58. Jusqu’en 1907, les émigrants japonais à destination des Hawaï empruntaient 200 dollars, soit 1 000 francs aux Compagnies d’émigration. Cf. p. 57.
  59. Internationaler Sozialisticher Kongress Stuttgart 1907. — Drucksache, n° 10. Section IV.