Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/Adieu/Commentaire

COMMENTAIRE

DE LA TRENTE-UNIÈME MÉDITATION



Cette pièce est de 1815. En revenant de la Suisse après les Cent Jours, je m’arrêtai dans la vallée de Chambéry, chez l’oncle d’un de mes plus chers amis, le comte de Maistre. Le comte de Maistre était le frère cadet du fameux écrivain qui a laissé un si grand nom dans la philosophie et dans les lettres. Je passai quelques jours heureux dans cette charmante retraite de Bissy, enseveli sous l’ombre des noyers et des sapins du mont du Chat. Je voyais de ma fenêtre la nappe bleue de ce beau lac où je devais aimer et chanter plus tard. Je commençais à peine à crayonner de temps en temps quelques vers à l’ombre de ces sapins, au bruit monotone de ces eaux.

La vie que l’on menait chez mes hôtes était une vie presque espagnole : une douce oisiveté, des entretiens rêveurs, des promenades nonchalantes entre les hautes vignes et les hêtres des collines de Savoie, des lectures, des chapelets. À la nuit tombante, aux sons de l’Angelus, on s’acheminait en famille vers la petite église du hameau, cachée sous les arbres, avec son toit chaume et son clocher de bois noirci par la pluie. On y faisait la prière du soir. Ces habitudes régulières et saintes de cette maison m’attendrissaient et me charmaient, bien que je fusse alors dans les premiers bouillonnements et dans les dissipations de l’adolescence. Je suivais la famille dans tous ses actes de piété. L’esprit éminent et original, la bonté, la sérénité de caractère de toute cette maison de Maistre, me captivaient. Des jeunes personnes simples, vertueuses, charmantes, nièces de madame de Maistre, répandaient leur rayonnement sur cette gravité de la famille. Je quittai avec peine cette oasis de paix, d’amitié, de poésie, pour revenir à Beauvais reprendre l’uniforme, le sabre, le cheval, le tumulte de la garnison. En arrivant à mon corps, j’écrivis ces adieux, et je les envoyai à mon ami Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre.