ÉTUDES
SUR L’ANGLETERRE.

V.
LEEDS.[1]

ii.
DU TRAVAIL DES ENFANS.

Dans une contrée où le travail industriel a une telle importance, les maladies qui en naissent doivent s’attaquer à l’existence même du corps social. L’Angleterre, en dépit de sa prévoyance habituelle, n’a ouvert les yeux que bien tard sur ce danger. Vers la fin du dernier siècle, les manufacturiers se plaignant de l’augmentation des taxes, M. Pitt leur signalait le travail des enfans comme la grande ressource qui leur permettrait de supporter ce fardeau. Les manufacturiers prirent le ministre au mot, et alors fut inaugurée cette effroyable conscription, qui ne se bornait pas, comme celle de Napoléon, à moissonner les adultes, mais qui, enrôlant les enfans dès l’âge le plus tendre, s’étendit bientôt aux femmes elles-mêmes, et traîna les familles entières sur le champ de bataille de l’industrie. La paix a fait cesser en France la conscription militaire ; en Angleterre, au lieu de relâcher la conscription industrielle, elle a peu à peu précipité toutes les classes de la population sous ce funeste niveau. Les premières victimes furent les enfans pauvres. Écoutons le récit que donnait de leurs souffrances, il y a trente ans, un des fondateurs de la manufacture britannique, le père de sir Robert Peel[2]. « Les manufactures furent d’abord établies sur des cours d’eau, et dans des lieux généralement peu habités. Pour faire mouvoir les machines, il fallut emprunter aux grandes villes l’excédant de leur population, et plusieurs milliers d’enfans mis en apprentissage par les paroisses vinrent ainsi de Londres, de Birmingham et d’autres districts. La maison dans laquelle j’ai un intérêt employa pendant quelque temps jusqu’à mille apprentis. Ayant d’autres affaires sur les bras, j’avais rarement le loisir de visiter les manufactures ; mais toutes les fois que je pus faire cette inspection, je fus frappé de l’aspect uniformément maladif des enfans, et dans plusieurs cas de leur stature rabougrie. La durée du travail était réglée selon l’intérêt particulier du régisseur. Comme le taux de son traitement dépendait de la quantité d’ouvrage que l’on exécutait, il se trouvait intéressé à faire travailler ces enfans à l’excès, et, pour étouffer leurs plaintes, il leur donnait d’insignifiantes gratifications. Voyant nos manufactures conduites de cette manière et apprenant que les mêmes abus existaient dans d’autres établissemens, où l’on excédait aussi les enfans de travail, et où l’on n’apportait aucune attention à la propreté ni à la ventilation des ateliers, je proposai le bill de la quarante-deuxième année du roi George, destiné à régler les manufactures qui employaient ces apprentis. »

Cet acte limita la journée à douze heures effectives dans les manufactures qui recevaient les enfans mis en apprentissage par les paroisses. La protection de la loi ne couvrait ainsi que les orphelins et ceux à qui la tutelle de la famille avait manqué ; on laissait en dehors tous ceux dont les parens pouvaient prendre soin. Il arriva que les manufacturiers, gênés dans l’emploi des apprentis, se tournèrent vers les enfans libres. L’invention de la machine à vapeur ayant rappelé les fabriques dans les villes, l’industrie s’implanta au milieu de la population, et vint prélever sur toutes les familles le tribut du travail. La dépravation morale commença dès-lors avec la dégradation physique. Pour déterminer les enfans à endurer cette rude corvée de treize à quatorze heures par jour, les parens leur abandonnaient une partie du salaire, et les émancipaient ainsi avant l’âge de raison. « Je ne presse pas le comité, disait encore le père de sir Robert Peel en 1816, d’exprimer une opinion sur les conséquences que doit avoir pour la santé et pour le bien-être de ces malheureux enfans le travail excessif auquel on les soumet : cela n’est plus nécessaire après que vous avez entendu les hommes éminens de l’art médical appelés devant vous ; mais je désire ardemment faire comprendre au comité qu’à moins d’une intervention nouvelle du parlement, le bénéfice de l’acte sur les apprentis sera complètement détruit. On cessera d’employer les apprentis des paroisses ; mais, à leur place, on appellera d’autres enfans, entre lesquels et leurs maîtres il n’existera point de contrat permanent, et qui n’auront aucune garantie. L’emploi sans choix et sans limites des pauvres qui peuplent les districts manufacturiers aura pour la génération naissante des effets tellement sérieux et tellement alarmans que je ne puis les envisager sans terreur, en sorte que ce grand effort du génie anglais, qui a porté à un si haut degré de perfection les machines de nos manufactures, au lieu d’être un bienfait pour le pays, deviendra pour nous la plus amère malédiction. »

La malédiction que prophétisait le vieux Peel s’est appesantie en effet sur l’Angleterre. Comme les Espagnols dans l’Amérique du Sud, les Anglais éprouvent aujourd’hui sur leur propre sol qu’il est plus difficile d’abolir l’esclavage que de l’instituer. La croisade en faveur des enfans des fabriques dure déjà depuis trente ans ; le Pierre l’Hermite de ce mouvement fut un homme dont le nom, mêlé à des rêveries antisociales, se recommande pourtant par un dévouement sincère à tous les sentimens généreux. Après avoir dirigé une filature dans le voisinage de Manchester, M. Robert Owen acheta l’établissement de New-Lanark en Écosse, où 500 enfans, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à l’âge de huit, pris parmi les pauvres d’Édimbourg, étaient attelés à l’ouvrage des hommes. Ces petits ouvriers, bien nourris, bien logés, bien vêtus, avaient une certaine apparence de fraîcheur et de santé ; mais M. Owen ne tarda pas à reconnaître que la plupart avaient les jambes déformées, qu’ils ne grandissaient pas, et que, la fatigue énervant leur intelligence, ils apprenaient difficilement à épeler les lettres de l’alphabet. Immédiatement, pour couper court à la cause du mal, la durée du travail fut réduite à dix heures et demie par jour, et l’on n’admit plus d’enfans dans la manufacture avant l’âge de dix ans.

M. Owen ne se contenta pas de donner l’exemple de la réforme ; il résolut de la propager. Dans une réunion de filateurs et de manufacturiers convoqués à Glasgow pour délibérer sur les moyens de déterminer la suppression du droit de 5 deniers par livre établi sur le coton américain, M. Owen demanda, concurremment avec cette émancipation commerciale de l’industrie, une mesure qui réglât le travail des enfans. La première motion obtint l’unanimité des suffrages, mais la seconde ne fut pas même appuyée. M. Owen, ayant trouvé l’intérêt manufacturier sourd au cri de l’humanité, prit le parti de s’adresser à l’opinion publique, et de frapper ensuite avec ce puissant renfort à la porte du parlement. Laissons-le raconter lui-même les humbles débuts d’une agitation qui a renversé aujourd’hui toutes les digues, et qui donne au gouvernement les plus vives anxiétés[3].

« J’écrivis au prévôt de Glasgow une lettre destinée à la publicité, dans laquelle, après avoir exposé les effets déjà produits par les manufactures sur la santé des enfans, je sommais le ministère et le parlement de rendre une loi qui restreignît la durée du travail dans les fabriques à dix heures par jour, qui n’autorisât l’emploi des enfans, depuis l’âge de dix ans jusqu’à douze que pendant la moitié de la journée, et qui pourvût à l’éducation des jeunes garçons ainsi que des jeunes filles avant l’âge du travail.

« Aussitôt que des exemplaires de cette lettre eurent été adressés au ministère et au parlement, je partis pour Londres. Lord Liverpool était alors premier ministre, et M. Vansittart, chancelier de l’échiquier. L’un et l’autre se montrèrent favorables à mes vues. Je vis ensuite les chefs de parti dans les deux chambres, et, trouvant que je pouvais compter sur l’appui cordial de presque tous les hommes politiques, je me déterminai à convoquer, au nom de lord Harewood (alors lord Lascelles) et au mien, des réunions qui se tinrent aux Armes du roi, et qui attirèrent un grand concours d’auditeurs. Dans la dernière, il fut décidé que le projet de loi (bill) que j’avais préparé serait présenté à la chambre des communes, et l’on désigna, sur ma proposition, pour en faire la motion, le père de l’homme qui est aujourd’hui premier ministre, comme étant le plus ancien manufacturier de la chambre, et comme étant d’ailleurs le partisan déclaré du gouvernement.

« Sir Robert Peel n’avait pas encore entendu parler de ces réunions ; j’allai le trouver et je lui expliquai la situation. Comme il reconnut que la majorité dans les deux chambres était assurée au projet, il consentit le jour même à s’en charger. C’était un bill de dix heures et demie limitant à douze ans l’âge auquel on pourrait travailler pendant la journée entière, et réduisant la durée du travail à cinq heures un quart pour les enfans de dix à douze ans. Le projet de loi fut présenté sous les plus favorables auspices ; tout le monde sentait l’injustice qu’il y avait à permettre que l’on exigeât des enfans dans les manufactures quatorze, quinze et même seize heures de travail par jour. C’était le plus horrible esclavage que l’on eût encore infligé à l’espèce humaine.

« Toutefois, avant la seconde lecture du bill, les manufacturiers organisèrent une vive opposition, et ces hommes, qui n’ont jamais compris leurs véritables intérêts, amenèrent sir Robert Peel à leur accorder une enquête parlementaire, une enquête pour examiner si l’esclavage était juste, bon et avantageux à la nation ! Le comité fut nommé, il siégea durant trois sessions, et jamais on ne dénatura davantage les faits. À l’exception des membres de la chambre que j’avais enrôlés, je fus le seul avocat de ces pauvres enfans. On arracha concessions sur concessions à sir Robert Peel, jusqu’à ce que le projet eût perdu sa forme primitive. L’âge de l’admission dans les manufactures fut réduit à neuf ans, et la durée du travail étendue d’abord à onze heures, ensuite à douze heures par jour. »

Tel fut, en effet, le caractère de la loi de 1819, loi certainement illusoire, mais qui posa du moins le principe de la protection due par l’état à ceux qui ne disposent pas de leur propre sort, tout en respectant la liberté des transactions entre le maître et l’ouvrier homme fait. En 1825, et après de nouveaux efforts dirigés par sir J.-C. Hobhouse dans la chambre des communes, l’acte de 1819 fut confirmé, mais on imposa aux fabricans quelques précautions de bon ordre et de salubrité. En 1831, et afin de réprimer d’autres abus, le parlement défendit d’employer les enfans aux travaux de nuit ; mais un grand nombre de manufacturiers, secondés par la connivence coupable des parens, éludèrent les prescriptions de 1825 comme celles de 1831 ; il en résulta une véritable inégalité de situation entre ceux qui observaient la loi et ceux qui ne craignaient pas de l’enfreindre, et les enfans continuèrent d’être opprimés dans ce conflit.

À cette époque, les ouvriers, pour la première fois, prirent en main leur propre cause et voulurent être entendus. Des comités se formèrent dans les principales villes, à Manchester, à Leeds, à Glasgow. La question déjà bien assez grave du travail des enfans s’absorba dans la question plus générale, mais infiniment moins pratique, du travail des adultes ; les ouvriers prétendirent faire régler par le parlement la durée de la journée dans les manufactures, comme à une autre époque ils avaient demandé que le salaire fût réglé par la loi. Ce qu’ils voulaient, c’était un acte qui limitât la journée à dix heures, et les réunions de leurs délégués s’intitulaient comités du temps court (short time committees). Un homme plus humain et plus persévérant qu’éclairé, M. Jh. Sadler, porta ces prétentions devant le parlement, qui ordonna une enquête. Les ouvriers, ayant secondé le mouvement qui venait de porter aux affaires le parti réformiste, celui-ci, dans sa reconnaissance, ne pouvait pas faire moins pour eux.

En 1832, M. Sadler, représentant d’Aldborough, proposa de limiter le travail des manufactures à dix heures par jour. Le bill fut renvoyé à un comité qui ouvrit une enquête et siégea depuis le 10 avril jusqu’au 7 août. Il entendit un grand nombre d’ouvriers, un très petit nombre de manufacturiers, et quelques agitateurs philanthropes, entre autres le fameux Oastler, qui décrivait, dans les termes suivans, la grande réunion tenue par les ouvriers à York : « Le temps était affreux, la pluie tombait par torrens. Il y avait là des milliers et des dizaines de milliers de travailleurs. La plupart avaient parcouru, pour s’y rendre, plus de vingt-quatre milles ; car Leeds est la ville manufacturière la plus voisine d’York. Plusieurs, venant d’Holmsfirth, de Marden, de Meltham, avaient fait quarante à cinquante milles. On voyait dans la foule des femmes et jusqu’à des petits enfans, qui avaient quitté les fabriques pour rendre témoignage en faveur du bill de dix heures. Pendant plus de quatre heures, tout ce monde se tint debout dans la cour du château, écoutant les orateurs dans l’attitude la plus recueillie. À l’issue de la réunion, je revins à pied avec quelques ouvriers. Il y avait parmi eux des hommes qui n’avaient point mangé depuis le matin ; je les voyais se partager de petits morceaux de pain ; ils ne se plaignaient pas, mais ils me disaient : « Nous irons jusqu’à Londres, s’il le faut, pour mettre la main au bill de dix heures. » On voit quelles étaient dès-lors les dispositions des ouvriers. Déjà aussi les propriétaires fonciers prenaient ce mouvement sous leur patronage ; le haut shériff présidait la réunion d’York : la guerre commençait sur ce terrain entre les deux aristocraties.

Les membres du comité, dans lequel siégeaient, à côté de M. Sadler et de sir Harry Inglis, lord Morpeth, M. Poulet Thompson et sir R. Peel, ne parvinrent pas à s’entendre ; ils soumirent à la chambre les dépositions qu’ils avaient recueillies, mais sans y ajouter leurs conclusions. La publication de ce document fit une vive sensation en Angleterre et en Europe. L’existence des ouvriers dans les manufactures y était présentée sous un aspect tellement sombre, qu’un journal anglais se crut obligé de protester contre l’opinion qui assimilait l’état de la Grande-Bretagne tout entière à celui des districts manufacturiers. « Bien qu’un grand nombre d’enfans, dans nos villes de fabrique, disait cette feuille, soient assujétis à de pénibles travaux et à de grandes privations, la plaie ne s’est pas étendue au pays tout entier. Il y a souvent autant de bonheur dans nos villages que dans ceux des peuples à qui nous vendons nos draps et nos calicots. »

Les manufacturiers ne réclamaient pas avec moins de vivacité ; le gouvernement, d’accord avec les chambres, envoya dans les grands centres d’industrie des commissaires qui, après avoir entendu toutes les opinions et vu toutes choses de leurs yeux, devaient lui rapporter une appréciation exacte des faits. Les commissaires, s’étant partagé les districts qu’ils avaient à visiter, purent les étudier à loisir. L’enquête dura trois mois ; les pièces de ce grand procès, mises sous les yeux de la chambre des communes au mois de juillet 1833, n’occupent pas moins de quatre volumes in-folio. L’impression qui en reste après une lecture attentive, sans venir à l’appui de tous les excès signalés dans l’enquête de 1832, en confirme certainement les principales allégations.

Les commissaires déclaraient que les enfans employés dans les manufactures travaillaient durant le même nombre d’heures que les adultes ; que les effets d’un travail aussi prolongé étaient, dans un grand nombre de cas : 1o l’affaiblissement de la constitution[4] ; 2o des maladies souvent incurables ; 3o l’impossibilité tantôt partielle et tantôt complète de profiter des ressources offertes à l’éducation. Ils ajoutaient que ces enfans n’agissaient pas librement, leur travail étant vendu par les parens qui en recevaient le prix ; ils concluaient enfin que l’intervention du pouvoir législatif était nécessaire pour mettre un terme à cet abus, et demandaient que le travail des enfans de neuf à quatorze ans fût limité à huit ou neuf heures par jour.

Ces conclusions devinrent le point de départ de la discussion dans la chambre des communes. Lord Ashley, qui débutait alors dans cette carrière philanthropique, illustrée déjà par les Howard, les Romilly, les Buxton, et remplie aujourd’hui de son nom, venait de renouveler la proposition de M. Sadler. « En considérant les clauses de ce bill, dit le chancelier de l’échiquier, lord Althorp (aujourd’hui lord Spencer), je ne puis m’empêcher de craindre, si la chambre l’adopte dans sa forme actuelle, qu’il n’ait les plus fâcheux résultats pour l’industrie du pays. L’intervention législative, quand elle a pour effet d’ajouter aux forces de l’étranger dans la concurrence qu’il soutient contre nous, loin d’être un bienfait pour les pauvres gens que l’on veut protéger, tend à infliger le plus grand dommage à la population manufacturière. Toute mesure qui diminuera la demande de nos marchandises doit priver de travail les habitans de ces districts et les réduire à un état de misère affreux. Sans doute il y a quelque chose à faire ; le sentiment public s’est prononcé, le parlement doit intervenir afin de protéger de malheureux enfans et de faire cesser l’oppression cruelle qui pèse sur eux… Que la chambre se borne à cette mesure, sans aller prendre sous sa tutelle ceux qui n’en ont pas besoin, et qui sont libres de choisir leur propre sort. »

Dans la séance du 18 juillet 1843, lord Althorp proposa de déclarer, par amendement au bill de lord Ashley, que la loi se bornât à protéger ceux qui ne pouvaient pas se protéger eux-mêmes, et que les adultes restassent libres de traiter de leur travail. Cette motion fut adoptée à la majorité de 238 voix contre 93. O’Connell avait demandé que la protection du législateur s’étendît à tous ceux qui n’avaient pas atteint l’âge de vingt-un ans, ou qu’elle couvrît du moins les enfans jusqu’à l’âge de dix-huit ans. « Le lord chancelier, avait-il dit, est le tuteur légal de tous les mineurs orphelins ; la chambre des communes doit agir ici comme une sorte de lord chancelier universel. »

L’acte du 29 août 1833 fut le produit de ces débats. Cette loi ayant donné l’impulsion à la réforme manufacturière en Europe, ou ayant servi de modèle aux mesures prises depuis par les autres peuples, il est à propos d’en indiquer ici les principales dispositions.

L’acte de 1833 a des défauts graves, et que je n’entends pas atténuer. Tout en professant le plus profond respect pour la liberté des transactions entre les adultes, il restreint par des voies indirectes l’usage de cette liberté. En limitant à douze heures par jour le travail des jeunes gens et des jeunes personnes de treize à dix-huit ans, il assujétit forcément à la même limite le travail des adultes, car une manufacture ne saurait avoir des heures différentes pour les diverses classes d’ouvriers, et la machine à vapeur s’arrête pour tout le monde en même temps. C’est donc une atteinte portée au principe, et que le résultat peut seul justifier.

Un autre vice de la loi consiste dans la faculté accordée aux manufacturiers d’allonger la journée, toutes les fois que le manque ou l’excès d’eau dans les manufactures mues par la force hydraulique, et qu’un accident survenu à la machine dans les manufactures mues par la vapeur, auraient amené une interruption ou un chômage. Cette autorisation sert en effet de prétexte à toutes les fraudes, et devient le moyen le plus commode de déjouer les intentions du législateur. Quand un manufacturier veut faire travailler ses ouvriers treize ou quatorze heures, il a toujours quelque accident à alléguer, et il demande à réparer le temps qu’il n’a pas perdu.

Enfin la loi ne s’applique qu’aux fabriques de coton, de laine, de lin et de soie. Toute autre industrie, et même dans ces industries les ateliers domestiques, sont affranchis de ses prescriptions. Il en résulte une prime pour le travail non réglementé sur le travail soumis à la règle légale ; on déplace l’abus et la souffrance, au lieu de les guérir. On fait une faveur ou une injustice à certaines industries, en les rendant l’objet de l’attention exclusive du législateur.

Les dispositions de la loi qui concernent plus particulièrement les enfans ne sont guère mieux combinées. On interdit l’emploi des enfans dans les manufactures au-dessous de l’âge de neuf ans. De neuf à treize ans, le travail est réduit à huit heures par jour. Nul ne peut être occupé avant dix-huit ans dans une fabrique, s’il n’est porteur d’un certificat, délivré par un médecin et visé par un magistrat, qui constate son âge et sa bonne constitution.

La limite de huit heures fixée au travail des enfans me semble une conception très malheureuse, et qui ne répond à rien. Dès que ce travail n’a pas la même durée que celui des adultes, il faut nécessairement que les enfans se relaient et que chaque ouvrier ait deux auxiliaires qui se partagent la journée, l’un le matin et l’autre le soir. La combinaison des relais, attaquée dans le principe par quelques économistes, est la seule praticable ; mais, dans ce système, la journée moyenne étant de douze à treize heures effectives, les enfans ne peuvent guère travailler que six heures à six heures et demie par jour.

En diminuant la tâche quotidienne des enfans dans les fabriques, le parlement se proposait non-seulement de ménager leurs forces physiques, mais encore de réserver le temps nécessaire à leur éducation. Par une singulière imprévoyance, en déclarant que les jeunes ouvriers des manufactures seraient tenus de fréquenter les écoles, on négligea d’établir partout des écoles à leur portée. La loi prescrivait l’impossible ; on comprend qu’elle n’ait pas été obéie.

Ce qu’il y a de vraiment utile dans l’acte de 1833, c’est la machine administrative organisée pour veiller à l’exécution de cette mesure. Le gouvernement désigne quatre inspecteurs investis du droit de visiter à toute heure du jour et de la nuit les jeunes ouvriers pendant leurs travaux, de faire des règlemens, de prescrire la tenue des registres, d’examiner les écoles, et de traduire devant les tribunaux les manufacturiers ou les parens coupables d’avoir enfreint la loi. Cette création devait froisser les mœurs de l’Angleterre, où tout citoyen considère sa maison ou son établissement comme un château-fort fermé à l’action de la puissance publique ; elle n’a été acceptée qu’avec une extrême répugnance, et pourtant, entre les mains d’hommes honorables et prudens, elle a porté les meilleurs fruits. S’il reste quelque chose de l’impulsion donnée en 1833, si la loi n’a pas complètement échoué, si l’on a recueilli des indications plus sûres pour les réformes à venir, c’est aux inspecteurs des manufactures que l’Angleterre le doit.

Depuis que l’Angleterre a définitivement séparé le travail des enfans de celui des adultes, les peuples manufacturiers ont entrepris d’opérer la même réforme, mais sans montrer beaucoup plus de sagesse dans l’exécution. Aux États-Unis, l’état de Massachusetts, le seul qui ait abordé cette difficulté, s’est borné à décider que nul enfant au-dessous de l’âge de quinze ans ne pourrait être employé dans une manufacture, à moins d’avoir fréquenté une école privée ; c’est un règlement d’éducation, ce n’est pas un règlement de travail. En Prusse, aux termes de l’ordonnance du 6 avril 1839, aucun individu ne peut être employé avant l’âge de neuf ans accomplis dans les fabriques, mines, usines ou hauts fourneaux, ni travailler plus de dix heures par jour avant l’âge de seize ans révolus ; dans aucun cas, un enfant n’est admis, s’il n’a suivi l’enseignement primaire pendant trois ans, à moins de prouver qu’il sait lire et écrire, ou à moins de recevoir dans les écoles attachées aux fabriques l’instruction qui lui a manqué. M. Carnot, qui a visité la Prusse depuis que cette ordonnance est en vigueur, déclare que les dispositions relatives à l’instruction primaire sont seules observées. Quant à la durée du travail, elle reste ce qu’elle était, et les enfans comme les hommes sont employés au moins douze heures par jour. La mesure ne pouvait pas avoir un autre résultat. La combinaison de dix heures est encore plus mal calculée que celle de huit, et si l’on tenait la main à l’exécution, elle obligerait les adultes à ne pas travailler plus long-temps que les enfans. C’est l’humanité qui pâtit de l’inexécution de la loi ; mais on ne pourrait pas l’observer sans que l’industrie en souffrît. Dans le duché de Bade, l’âge d’admission est fixé à onze ans, et la durée du travail à douze heures, en y comprenant le temps nécessaire à l’enseignement. Un règlement de 1839, qui élevait à douze ans l’âge du travail dans les manufactures de la Basse-Autriche, a été rapporté. En Bavière, l’ordonnance royale du 15 janvier 1840 veut que les enfans ne soient admis dans les fabriques, mines ou usines, qu’après avoir atteint l’âge de neuf ans ; la durée du travail, pour les enfans de neuf à douze ans, est de dix heures, y compris deux heures pour l’enseignement.

Dans tous les règlemens promulgués en Allemagne, la protection de l’état ne s’étend pas aux jeunes gens comme en Angleterre, et paraît se borner aux enfans. Ces règlemens embrassent, avec les manufactures, les usines et les mines, que la loi anglaise avait négligées ; et comme l’apprentissage est déjà soumis dans les petits ateliers à des prescriptions légales, le travail des enfans se trouve ainsi plus universellement atteint. Il n’existe pas en Allemagne de surveillance spéciale, parce que les autorités locales exercent la tutelle que l’Angleterre a déférée à des inspecteurs ; et quant à l’instruction, les lois la rendant obligatoire à peu près dans tous les états germaniques, on n’a pas eu, comme en Angleterre, à établir des écoles ; il a suffi de veiller à ce que les fabriques ne fissent pas perdre aux enfans le bénéfice des moyens d’instruction qui existaient déjà. En somme, l’Allemagne était la contrée qui offrait les plus grandes facilités pour une législation sur le travail des enfans et des jeunes gens ; si les gouvernemens allemands n’ont pas établi des règles plus efficaces, c’est qu’ils ne l’ont pas voulu.

On peut en dire à peu près autant de la France, et cependant aucune loi n’a moins répondu à l’attente qu’elle avait excitée que celle du 22 mars 1841. Elle est plus générale dans ses dispositions que la loi anglaise, car elle embrasse « les manufactures, usines et ateliers à moteur mécanique ou à feu continu avec leurs dépendances, ainsi que toute fabrique occupant plus de vingt ouvriers réunis en atelier. » Cette disposition ne suffit pas, toute large qu’elle est, car on sait que les enfans ne sont nulle part plus excédés de travail ni plus maltraités que dans les petits ateliers, et la France n’a pas de loi qui règle les conditions de l’apprentissage de manière à mettre un frein aux abus.

La loi de 1841 se conforme peut-être trop servilement à l’usage, en décidant que les enfans pourront être admis dans les manufactures dès l’âge de huit ans. De huit à douze, le travail effectif ne peut pas excéder huit heures ; de douze à seize, il ne doit pas excéder douze heures par jour. Les travaux de nuit sont interdits pour les enfans au-dessous de treize ans. Quelle pénible complication, et qu’il est difficile de concilier ces règles avec la pratique de l’industrie ! On a imité l’Angleterre sans discernement ; on a fixé à huit heures la durée du travail pour les plus petits enfans, comme si la journée était de seize heures. On a limité à douze heures par jour le travail des adolescens, comme si les manufactures qui travaillent généralement treize à quatorze heures allaient s’arrêter au moment où les prescriptions légales en font sortir les jeunes ouvriers. Puisque l’on entrait dans les voies réglementaires, pourquoi ne pas étendre la protection de la loi au-delà de l’âge de seize ans ? Cet âge est celui du discernement, mais non de la force : à seize ans, on distingue le bien du mal, on a le sentiment de sa propre responsabilité ; mais le corps n’est pas assez développé pour endurer sans péril les fatigues de l’homme fait.

La loi qui règle le travail des enfans est encore à exécuter en France. Cela tient non-seulement aux difficultés qu’elle soulève, mais aussi, mais surtout à ce que l’on n’a pas pris les moyens d’en assurer l’exécution. La loi s’est bornée à poser le principe ; elle a laissé à l’administration le soin de l’appliquer, avec des pouvoirs qui vont jusqu’à l’arbitraire le plus étendu. Or, sous un gouvernement représentatif, l’arbitraire est une arme émoussée ; comme il ne donne de garanties à personne, il rencontre des obstacles à chaque pas. Dans le cas présent, il met le pouvoir exécutif à la merci de l’opinion publique ou des intérêts manufacturiers ; il l’énerve ou le rend oppresseur selon les circonstances, en sorte que ce qui pourrait arriver de moins dangereux, ce serait que l’administration, en butte aux courans de deux forces contraires, se tînt dans un équilibre fainéant.

Une loi sur le travail des enfans n’était nulle part plus facile qu’en France. En premier lieu, les manufacturiers, étant mis à l’abri de la concurrence étrangère par notre système prohibitif, n’avaient pas le droit de faire valoir, comme ceux de la Grande-Bretagne, la nécessité d’excéder les forces humaines dans cette lutte à perte d’haleine des industries. Ajoutez que la régularité de notre administration, et cette puissance qui se fait sentir en un moment du centre de la France à ses extrémités, permettaient d’établir partout un contrôle sérieux. Voilà précisément l’avantage dont on a tenu le moins de compte. Pendant que le gouvernement anglais, dans une contrée qui a horreur de la centralisation, nommait des inspecteurs-généraux salariés pour surveiller les manufactures, le gouvernement français, dans un pays préparé à la centralisation par trois siècles de révolutions successives, et dont la centralisation est l’ame, désignait nonchalamment pour cette surveillance des inspecteurs locaux et gratuits. Ne devait-on pas prévoir que la loi périrait entre leurs mains ?

Ainsi la protection donnée à l’enfance contre les excès du travail, incomplète en Angleterre, a été insuffisante partout ; mais l’Angleterre a gardé cet avantage que, grace à la publicité qu’ont reçue les résultats de l’acte de 1833, il devient possible d’examiner et de savoir sur quel point la réforme doit aujourd’hui porter.

En 1837, quatre ans après la promulgation de la loi, M. N. Senior, un des économistes les plus éminens de la Grande-Bretagne, et qui a mis la main à toutes les grandes réformes opérées par le ministère whig, livra à la publicité une correspondance qu’il avait échangée, sur les effets de cet acte, avec l’inspecteur le plus distingué des manufactures, M. L. Horner[5]. À ne prendre que les faits reconnus par l’un comme par l’autre, on pouvait dès-lors en conclure que la mesure avait obtenu peu de succès. Plusieurs manufacturiers, pour se soustraire à la gêne des prescriptions légales, avaient exclu de leurs établissemens les enfans au-dessus de treize ans. Un grand nombre éludaient la loi de diverses manières, mais principalement en faisant passer dans la catégorie des adolescens, à l’aide de faux certificats, des enfans qui n’étaient âgés que de onze à douze ans ; et comme les manufacturiers siégeaient sur le banc de la justice locale, le juge se trouvait souvent intéressé à laisser impunies les infractions à la loi. Dans le district industriel de Manchester, le système des relais avait peu de partisans. Il s’étendait davantage en Écosse et dans le comté d’York. Sur les 1289 manufactures inspectées par M. Horner en 1836, 524 l’avaient adopté ; mais à Manchester particulièrement, les enfans employés le matin dans une fabrique, travaillaient l’après-midi dans une autre, et leurs parens se montraient aussi hostiles à la loi que pouvaient l’être les manufacturiers.

Les clauses qui rendaient l’instruction obligatoire pour les enfans employés dans les fabriques étaient restées une lettre morte. À l’exception de quelques manufactures, dans lesquelles la munificence du propriétaire avait établi des écoles, les moyens d’enseignement avaient manqué, ou bien l’insouciance des parens et la mauvaise volonté des enfans les avaient rendus inutiles. M. Horner rapportait que sur 2,011 enfans de 13 à 14 ans examinés à Manchester en 1836, 1,067 s’étaient trouvés hors d’état de lire couramment. Or, la plupart de ces enfans gagnaient 5 à 7 shillings par semaine, et leur père 30 shillings.

De 1837 à 1844, les conséquences de la loi se sont développées dans la même direction. J’ai sous les yeux les rapports des inspecteurs pour le second semestre de 1843, et j’en donnerai quelques extraits.

M. Howel, chargé de visiter le district de l’ouest et du centre de l’Angleterre, écrit le 31 décembre : « Quant à l’emploi des enfans au-dessous de 13 ans, même aujourd’hui, dans un moment où le travail des fabriques occupe beaucoup plus de bras, je n’ai rien à changer à mon dernier rapport, dans lequel je montrais la grande diminution qui s’était opérée, dès que les manufacturiers avaient pu obtenir un nombre suffisant de jeunes ouvriers au-dessus de 13 ans pour abandonner le système des relais et pour s’affranchir des clauses compulsoires qui concernent l’éducation des enfans. Le système des relais n’est plus en usage que dans les manufactures isolées au milieu des districts ruraux, ou aux abords des villes qui n’ont pas d’industrie. »

M. Stuart, qui a inspecté les manufactures de l’Écosse et de l’Irlande, dit à son tour : « Le nombre des enfans employés dans les manufactures continue à décroître. Dans les fabriques rurales de l’Irlande, les enfans ne trouvent pas d’emploi, la population étant si nombreuse, que les fabricans peuvent toujours se procurer sans difficulté des adolescens au-dessus de treize ans. En Écosse pareillement, dans les manufactures rurales, le nombre des enfans employés va en décroissant. »

M. Saunders, qui a les comtés d’York et de Nottingham à surveiller, indique des résultats à peu près semblables. Dans le Yorkshire, les manufactures qui emploient des enfans penchent de plus en plus pour le système des relais : 48 fabricans d’Halifax sur 50 avaient pris l’engagement de le pratiquer, à partir du 1er janvier 1844 ; cependant cet usage était loin de se généraliser. En 1838, 95,000 ouvriers étaient employés dans ce district, et 106,500 en 1843 : accroissement 11,500 ; mais pendant que le nombre des adultes augmentait de 12,000, et celui des adolescens de 1,500, celui des enfans au-dessous de 13 ans diminuait de 2,000 : d’où M. Saunders conclut que, si les restrictions apportées au travail des enfans ne sont pas assez oppressives pour empêcher le manufacturier d’y avoir recours en cas de nécessité, elles encouragent néanmoins l’emploi d’ouvriers plus âgés.

Dans le comté de Lancastre, on se réconcilie, quoique lentement, avec la loi. En 1842, sur 1,339 fabriques en activité, 622 occupaient 6,283 enfans ; en 1843, sur 1,400 fabriques en activité, 660 employaient 6,795 enfans : l’accroissement avait été de 512 enfans, ou de 8 pour 100. Suivant M. Horner, les deux tiers de ces manufactures occupaient les enfans pendant huit heures, et continuaient le travail sans eux pendant le reste de la journée ; cependant il avoue que l’abstention est, dans ce cas, la plus souvent nominale, et que les heures de travail sont, pour les enfans, les mêmes que pour les hommes faits. 178 manufactures emploient 2,488 enfans alternativement, les uns le matin, les autres l’après-midi. Le système des relais gagne du terrain ; mais en général le nombre des enfans dans les fabriques est bien moins considérable qu’il n’était avant l’acte de 1833. Je ne parle pas de ceux qui sont admis par contrebande dans la catégorie des adolescens ; si l’on voulait juger du nombre et de l’étendue des contraventions de ce genre, je citerais les lignes suivantes de M. Horner : « Dans le cours de ma dernière inspection, j’ai pu me convaincre qu’il fallait redoubler de vigilance, dans les époques d’activité industrielle, pour empêcher que l’on n’excédât les enfans de travail. Je voyais des enfans dont le certificat portait l’âge de treize ans, et qui n’avaient certainement ni la force ni la taille propres à cet âge. Dans les cas les plus évidens, je crus devoir interposer mon autorité et requérir les preuves qui constataient que ces enfans avaient en effet treize ans. Du 8 septembre au 14 novembre, j’intervins ainsi dans 49 manufactures, et pour 109 cas ; il fut prouvé que sur les 109 enfans, 26 seulement avaient atteint l’âge légal. »

Les adolescens ne sont pas plus épargnés. Dans quelques manufactures, on ajoute à la durée légale du travail en les obligeant à nettoyer les machines pendant le temps accordé pour les repas. Dans d’autres, où l’on travaille plus de douze heures, les jeunes ouvriers au-dessous de dix-huit ans ne quittent l’établissement avant la fin de la journée que lorsqu’on s’attend à la visite de l’inspecteur. Plusieurs manufacturiers, d’accord avec les parens et à l’aide de faux certificats, font passer les adolescens dans la catégorie des adultes. M. Horner cite l’exemple d’une filature de Manchester où de jeunes personnes sont employées depuis six heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, sans quitter l’établissement même pour prendre leurs repas ; car la machine ne s’arrête jamais. Cependant l’effet de la clause qui limite à douze heures par jour le travail des adolescens a été généralement de ramener à la même limite le travail des adultes dans les filatures, véritable et peut-être seul bienfait de la loi[6].

On a déjà vu que l’acte de 1833, en n’embrassant que certaines manufactures, donnait une prime à l’emploi des enfans dans les autres ateliers. « Que faites-vous là ? disait M. Ashton à un petit garçon de six à sept ans qu’il trouvait dans une de ses houillères. — Je travaille à la mine, monsieur, en attendant que je puisse travailler à la manufacture. » Ainsi, avant l’âge de neuf ans, la loi exclut directement les enfans ; de neuf à treize ans, l’exclusion n’est plus qu’indirecte, et résulte des restrictions apportées à la durée du travail. D’une part, les manufacturiers n’emploient plus les enfans que dans le cas d’une nécessité absolue ; de l’autre, les parens préfèrent pour leurs enfans, au travail limité de la manufacture, le travail non limité, et par conséquent plus lucratif, des mines ou des petites fabriques, lorsque ce travail leur est offert. Aujourd’hui, sur environ 500,000 ouvriers employés dans les manufactures, on ne compte guère que 25,000 enfans ; ceux-ci ne représentent plus qu’un vingtième du nombre total dans des établissemens où ils furent d’abord les seuls ouvriers.

Que devenaient cependant les enfans qui avaient déserté les manufactures ? Voilà ce que l’Angleterre a voulu savoir. Le 4 août 1840, sur la proposition du lord Ashley, la chambre des communes demanda, par une adresse à la reine, que le gouvernement fît une enquête sur l’état des enfans et des adolescens employés dans les mines ou dans les ateliers que n’atteignaient pas les dispositions de l’acte rendu en 1833. L’enquête, dirigée par les hommes les plus honorables et les plus expérimentés, se prolongea pendant près de deux années. Les rapports de cette commission prouvèrent que la sollicitude du législateur ne s’était pas portée jusque-là sur les individus qui avaient le plus grand besoin de sa protection, et que les travaux dans les manufactures pouvaient passer pour légers et salubres, si l’on venait à les comparer à ces travaux auxiliaires que la manufacture suscite, et qui ont pour objet soit de lui fournir la puissance motrice, soit d’achever ses produits. Une horrible lumière éclaira des faits qui semblent appartenir à un autre siècle, et dont on n’aurait jamais soupçonné l’existence au sein d’un pays civilisé.

Dans les mines de houille, les enfans commencent souvent à travailler dès l’âge de quatre à cinq ans. On les emploie en qualité de trappeurs. Accroupis derrière une porte ou trappe, leur fonction consiste à l’ouvrir pour laisser passer les wagons chargés de houille et à la fermer aussitôt après. Si le trappeur négligeait de la refermer, les gaz qui se dégagent du charbon, venant à s’échauffer, pourraient faire explosion. C’est donc ce petit être, dans l’âge de l’imprévoyance et à demi hébété par la solitude, qui répond de la sûreté de la mine, et qui a, pour ainsi dire, droit de vie et de mort sur tous les ouvriers. Rien de plus triste que son existence. Il descend dans le puits à trois ou quatre heures du matin pour n’en sortir qu’à cinq ou six heures du soir. Le dimanche seulement, il lui est donné de contempler la clarté du jour. Tout le long de la semaine, il reste dans l’obscurité et dans l’humidité, n’ayant d’autre distraction que celle d’apercevoir de temps en temps la lampe qui éclaire le passage des convois. C’est l’emprisonnement solitaire, l’emprisonnement ténébreux appliqué aux plus petits enfans.

À huit ou neuf ans, les enfans sont employés à traîner ou à pousser les wagons, des endroits où l’ouvrier détache la houille aux principales galeries. Le toit de la mine étant souvent très bas, ces enfans doivent ramper sur leurs mains, une courroie passée autour du corps et supportant la chaîne du wagon, absolument dans l’attitude d’une bête de somme chargée de son harnais. En Écosse, il faut qu’ils grimpent le long d’échelles presque verticales, portant une charge de houille sur leur dos. Les garçons et les filles sont employés partout indifféremment. Ce travail pénible, et qui exige un grand déploiement de force musculaire, ne dure jamais moins de onze heures, plus souvent il se continue pendant douze heures, quelquefois durant treize et quatorze heures sans interruption. Dans les temps de presse, on occupe régulièrement les ouvriers pendant la nuit.

Les commissaires ont remarqué que, lorsque les enfans ne descendaient pas dans la mine avant l’âge de dix ans, ce rude labeur, tout en arrêtant leur croissance, développait leur vigueur musculaire ; les mineurs sont plus petits, mais plus carrés que les autres ouvriers. Au reste, cette vigueur un peu monstrueuse ne dure pas ; entre vingt et trente ans, les forces d’un mineur déclinent ; il est vieux avant cinquante ans. Mais lorsque le travail commence trop tôt, l’enfant perd sa fraîcheur et sa force ; il devient rachitique et s’étiole comme une plante qui ne voit pas le soleil. Joignez à cela les mauvais traitemens, qui vont souvent jusqu’au meurtre ou jusqu’à la mutilation, et vous aurez une idée du sort que l’on réserve à ces malheureux, pour lesquels le nom d’esclave serait trop doux.

Que dire de leur condition morale ? Il ne saurait être question d’instruire des enfans qui passent douze à quatorze heures par jour à six cents pieds sous terre, et le reste de leur temps à réparer leurs forces par un sommeil qui leur semble toujours trop court. Les apprentis mineurs fréquentent rarement les écoles du dimanche et les églises, car leurs parens s’emparent de leur salaire pour le dépenser dans les cabarets ; la famille n’a pas de vêtemens de rechange à leur offrir ; les deux tiers des enfans ne savent pas lire ; la plupart n’ont jamais songé qu’ils eussent une ame, ni qu’il existât un Dieu. En revanche, il y a pour eux une école toujours ouverte au sein de leurs travaux, école de blasphème et de débauche, à laquelle ils ne peuvent pas échapper. Les hommes et les femmes mariées ou non, et même les femmes enceintes, les jeunes garçons et les jeunes filles, travaillent à peu près nus dans les mines ; ils travaillent pêle-mêle, aux mêmes heures et aux mêmes occupations. Il en résulte que, dès l’âge de douze ans, un apprenti boit, fume, jure et tient le langage le plus obscène. Dans cette classe d’ouvriers, le concubinage est la règle, les naissances illégitimes sont tellement communes, qu’on ne les remarque plus. Les vols, les rixes, les soulèvemens tiennent les districts houillers dans un état perpétuel d’agitation.

Dans les mines de cuivre, de plomb et de zinc, l’immoralité des ouvriers est moins grande, mais leurs forces déclinent plus rapidement, et les organes de la respiration sont attaqués de maladies qui amènent une incapacité absolue de travail, quand elles n’abrègent pas la vie. Parmi les causes qui provoquent cet épuisement prématuré, il faut compter d’abord l’ardeur que les enfans apportent au travail. Il est d’usage que les adolescens forment une société en participation avec les ouvriers adultes, et l’espoir du gain les excite à faire des efforts au-dessus de leur âge et de leur vigueur. Bien que ces jeunes gens travaillent avec empressement et pendant quelque temps sans que la fatigue laisse de traces, l’expérience prouve, disent les commissaires, qu’ils ont bientôt dépensé le capital de leur constitution. Ainsi, partout l’association des enfans et des adolescens avec les adultes est fatale aux plus jeunes ouvriers. Tantôt elle les surexcite, et tantôt elle les opprime. Dans l’un et l’autre cas, les victimes succombent sous le faix.

Les fabriques, usines et ateliers non soumis à l’acte de 1833 sont aujourd’hui ce qu’étaient, avant cette époque, les manufactures sur lesquelles s’étend la juridiction de la loi. L’abus s’est déplacé, on ne l’a ni détruit ni même restreint. Dans les ateliers, qui se trouvent en dehors de la tutelle légale, les enfans sont reçus quelquefois à l’âge de trois ou quatre ans, et souvent à l’âge de cinq ou six ans ; régulièrement le travail commence pour eux entre sept et huit ans. Il est des fabriques où le nombre des enfans de sept à treize excède celui des adolescens de 13 à 18. Parmi les enfans, l’on compte fréquemment plus de filles que de garçons ; dans certains ateliers, les femmes et les jeunes filles sont seules employées. Généralement les enfans, au lieu d’avoir affaire au chef de l’atelier, qui les traiterait avec plus d’humanité, dépendent de quelque ouvrier brutal et avide, qui les nourrit mal, les couvre de haillons, et fait profit de leur travail ; cette espèce de servage dure souvent depuis l’âge de sept ans jusqu’à vingt-un. Quelquefois les parens empruntent de l’argent au maître, en stipulant qu’il se remboursera de cette avance sur le salaire de l’apprenti ; c’est une vente dans les règles, le père livre sa chair et son sang, comme cela se pratique dans la traite des nègres, pour quelques bouteilles d’eau-de-vie ou pour quelques livres de tabac.

Les petits ateliers sont les plus insalubres, tant à cause de la nature du travail, comme dans la quincaillerie, dans les poteries, et dans les manufactures de verre, que par l’incurie des fabricans, qui négligent les précautions les plus ordinaires de décence et de propreté. Partout la durée du travail est la même pour les enfans que pour les adultes, douze heures en moyenne, rarement dix, dans un grand nombre de cas quinze et seize heures. Quand les enfans se trouvent sous la dépendance directe des ouvriers, il arrive que ceux-ci, selon leur propre caprice, les laissent oisifs au commencement de la semaine, pour leur imposer dans les derniers jours un travail forcé.

À Birmingham, les enfans employés dans les ateliers sont pâles et faibles ; on les nourrit mal, et, l’hiver comme l’été, on les envoie au travail sans bas ni souliers. À Woolverhampton, il n’y a pas d’heures régulières pour les repas ; les enfans avalent leurs alimens en travaillant. Aussi bien peu paraissent robustes ; quelques-uns sont difformes, les filles surtout. Des garçons de quinze à seize ans n’ont que la taille des écoliers de douze à quatorze, sans être ni aussi forts ni aussi bien portans, et la puberté chez les filles ne se déclare souvent qu’à l’âge de vingt ans. À Sedgeley, les enfans qui font des clous travaillent de quatre heures du matin à neuf heures du soir, et cela dès l’âge de sept ans ; on exige d’eux jusqu’à mille clous par jour ; les filles en souffrent moins que les garçons, parce qu’on les met au travail deux ans plus tard. En Écosse, la nourriture qu’on leur donne dépend de la quantité d’ouvrage qu’ils exécutent. Chose horrible à dire ! c’est la faim que l’on exploite pour exciter leur émulation. À Warrington, dans les fabriques d’épingles, les enfans sont représentés comme étant d’une complexion délicate et maladive, petits, maigres et sans muscles. Dans les poteries du comté de Stafford, les jeunes ouvriers sont constamment sur pied. Ils vont, chargés de lourds fardeaux, de l’atelier où l’on moule à l’étuve, et la température élevée dans laquelle ils travaillent ne peut qu’ajouter aux fatigues de cette occupation. On ne leur laisse pas même le loisir nécessaire pour les repas ; pendant que les adultes se reposent, ils obligent les enfans à jeter avec force contre le plancher des masses d’argile pour en exprimer l’air (to wedge the clay). Aussi les organes digestifs s’affaiblissent, et un grand nombre meurent de consomption.

Dans les fabriques de tulle et dans la bonneterie, occupations sédentaires et qui ont beaucoup d’analogie avec le travail des manufactures, la santé des jeunes ouvriers et celle des femmes se détériorent promptement. Les enfans commencent à travailler de si bonne heure, et la journée de travail est si longue, que le cœur des mères se fend, dit un commissaire, rien que d’y penser. Ils ne prennent jamais d’exercice en plein air, et la nature du travail produit une distorsion presque universelle de l’épine dorsale. Les maladies les plus communes sont les scrofules, les indigestions et les maladies des yeux ; les femmes se plaignent d’enfanter avec peine, et les avortemens sont très communs.

Dans les ateliers d’impression sur étoffes, le travail ne dure pas ordinairement plus de douze heures par jour, y compris une heure et demie pour le repas ; mais peu d’industries ont moins de régularité : souvent, pour remplir une commande, l’atelier va nuit et jour pendant quelques semaines, employant deux relais d’ouvriers, l’un pour le jour et l’autre pour la nuit. Dans ce cas, il faut souvent que l’ouvrier imprimeur réveille par quelque correction manuelle son tireur, qui ne peut plus se tenir sur ses jambes, et qui, en roulant par terre, s’endort. Il y a des exemples d’enfans qui, ayant commencé leur travail à six heures du matin, ont dû continuer sans interruption jusqu’au lendemain à dix heures. Dans ces occasions, on leur fait prendre du tabac pour les tenir éveillés, ou bien on les envoie de temps en temps plonger leur tête dans un baquet d’eau. Dans ces ateliers, où l’on pousse l’excès du travail aussi loin que possible, on admet partout les plus petits enfans.

Parmi les jeunes ouvriers qu’emploient ces diverses industries, la moitié à peine suivent une école quotidienne ou une école du dimanche. Dans quelques districts, examen fait des enfans, il s’est trouvé que les deux tiers ne savaient pas lire ; ceux qui lisaient couramment lisaient sans comprendre. La moralité des enfans qu’on abandonnait à cette sauvage ignorance était au niveau de leur éducation.

Je viens d’exposer succinctement l’état de choses constaté par les commissaires du gouvernement dans cette laborieuse odyssée. L’impression produite par leurs rapports fut tellement universelle et tellement profonde, que les doctrines reçues en matière de travail, que la religion économique du pays se trouva bientôt ébranlée. Entre les manufacturiers, qui tenaient que les transactions qui ont le travail pour objet doivent être librement débattues, et les ouvriers, qui sollicitaient le pouvoir législatif, sinon d’en fixer le prix, d’en régler tout au moins la durée, l’opinion publique fit un choix inattendu ; elle parut se détacher des données incomplètes, il est vrai, de la science, pour suivre un penchant aveugle d’humanité. On avait commencé par protéger les enfans et les adolescens, on en vint à penser que les femmes avaient les mêmes droits à la protection de la loi. Il ne resta plus désormais qu’un pas à faire pour soumettre l’industrie tout entière à ce régime des règlemens administratifs dont le progrès des mœurs l’avait affranchie.

La première mesure qui porta l’empreinte de cette tendance fut l’acte du 10 août 1842, qui interdit l’emploi des femmes et des jeunes filles dans les travaux souterrains des mines, et qui ne permet pas d’y occuper les enfans mâles avant qu’ils aient atteint l’âge de dix ans. Relativement aux enfans, la loi de 1842 dévie à moitié du principe posé par la loi de 1833, car elle se borne à régler l’âge de l’admission, et elle ne met aucune limite à la durée du travail. C’est plus qu’une inconséquence, c’est une injustice. Si le législateur a cru devoir s’interposer pour que l’on n’excédât pas les forces du jeune ouvrier dans les manufactures, l’on ne comprend pas qu’il refuse au jeune ouvrier des mines une semblable garantie ; et s’il a craint de retrancher par ces restrictions quelque chose du salaire dans les mines, pourquoi les familles employées dans les manufactures auraient-elles moins de liberté ?

En ce qui touche le travail des femmes, le parlement anglais est entré dans une voie où il ne s’arrêtera pas quand il le voudra. Ce qu’il a déjà fait l’engage presque autant que ce qu’on lui demande. Si le pouvoir législatif pense avoir le droit d’exclure les femmes de certaines occupations, les mêmes raisons le conduiront à régler, dans les occupations qu’il leur permet, le temps qu’elles doivent y consacrer. Si l’on interdit aux femmes les travaux souterrains, afin de les renvoyer au foyer domestique, il est difficile qu’on les laisse travailler quinze heures par jour dans un atelier de tissage ou dans une filature, de manière à consumer leur existence entre la manufacture et le sommeil. De là les dispositions du bill que le parlement vient de voter.

Cette loi ne s’adresse qu’aux industries déjà comprises dans l’acte de 1833. Toutes les autres branches du travail manufacturier restent en dehors de ses prévisions, et, sur ce point, l’enquête de 1841, qui a révélé de si déplorables abus, demeure sans résultat. Pour expliquer son inaction, le gouvernement a prétendu qu’il ne reculait que devant l’impossible ; mais cette impossibilité paraît contestable à beaucoup d’égards. Sans doute il est plus facile d’imposer des règlemens aux manufactures qui réunissent un grand nombre d’ouvriers et d’en surveiller l’exécution dans leur enceinte, que de s’attaquer aux petits ateliers, organisés souvent de manière à éluder la vigilance de la loi. Cependant, dès que l’enfant travaille hors de la maison paternelle, l’autorité peut le suivre et le protéger dans ce travail. Il n’y a pas de métier en Angleterre dans lequel l’apprentissage ne donne lieu à certaines stipulations en faveur de l’apprenti, et partout où atteint l’action du père, il n’y a pas de difficulté sérieuse à étendre celle du magistrat. Ajoutons que le bill reste même en-deçà de la ligne de démarcation tracée par le gouvernement, et qu’il épargne certaines industries de grande dimension. Les manufactures d’indiennes, de poterie et de quincaillerie, qui en sont affranchies, emploient beaucoup plus d’enfans que les filatures. En les exemptant de la surveillance légale, on arrive à ce résultat passablement ridicule, qu’une loi qui avait la prétention de régler le travail des enfans se trouve avoir été faite à peine pour vingt à vingt-cinq mille d’entre eux.

La loi nouvelle réduit à six heures et demie par jour la durée du travail dans les manufactures pour les enfans de huit à treize ans. On abaisse donc l’âge de l’admission en même temps que l’on diminue la tâche quotidienne. Le bill décide encore que les enfans qui auront été employés le matin ne pourront pas l’être dans l’après-midi. C’est diviser la journée de travail en deux parties égales, et rendre obligatoire le système des relais. En partant de cette base, que personne aujourd’hui ne conteste plus en Angleterre, on pourrait assurément généraliser la méthode des relais et l’appliquer à toutes les branches de l’industrie ; mais il faudrait alors faire ce que fait l’Allemagne, et combiner pour les enfans les soins de l’éducation avec la limitation du travail. L’acte de 1842 frappe de certaines pénalités les parens qui auraient exagéré l’âge de leurs enfans pour leur ouvrir l’entrée des mines ; pourquoi n’a-t-on pas imposé par analogie, à tous les pères de famille, l’obligation d’envoyer leurs enfans dans les écoles jusqu’à l’âge de treize ans, durant une partie du jour ? Si l’assiduité des enfans aux écoles devenait ainsi obligatoire, ce serait le moyen de contrôler la durée du travail dans les ateliers et de s’assurer que le temps dérobé au travail recevrait un utile emploi. Je sais que les préjugés religieux n’ont pas permis qu’un système national d’éducation s’établît en Angleterre, et que le gouvernement a dû retirer, devant l’opposition des dissidens[7], le bill de 1843, qui avait pour objet d’instituer des écoles publiques dans les districts manufacturiers. Je sais qu’il faudrait un rare courage pour entreprendre, dans un pays aussi profondément remué par l’esprit de secte, de séculariser l’instruction et de l’enlever aux représentans du clergé ; mais le succès est à ce prix. La nécessité de régler le travail des enfans ne fait plus question en Angleterre ; la cause est gagnée en principe, et il ne reste aujourd’hui à vaincre que les difficultés de l’exécution. Si l’on y a jusqu’à présent médiocrement réussi, cela tient à ce que l’on avait trop séparé deux mesures naturellement connexes : l’organisation du travail et celle de l’enseignement.

Venons à la question des adultes. Dans son dernier rapport sur le comté de Lancastre, M. Horner disait : « Les femmes ne sont pas des agens libres ; physiquement, elles sont incapables de résister au travail aussi long-temps que les hommes, et les atteintes que reçoit leur santé ont des conséquences beaucoup plus funestes à l’état social. La substitution du travail des femmes à celui des hommes, système qui a pris depuis quelques années une si grande extension, exerce une fâcheuse influence sur la condition des classes laborieuses ; les femmes sont arrachées à leurs devoirs domestiques, et les hommes, trouvant la maison moins comfortable, vont se corrompre ailleurs. Des manufacturiers humains et considérés m’ont souvent pressé de représenter au gouvernement la nécessité d’une loi qui interdirait d’employer les femmes à tout âge plus de douze heures par jour. Cette mesure rendrait plus difficile les excès de travail, et dans les manufactures où l’on voudrait travailler plus de douze heures, on emploierait les hommes qui restent oisifs aujourd’hui ou qui font l’ouvrage des enfans. Par une étrange anomalie, on voit, dans quelques branches de la manufacture de coton, des centaines d’hommes, entre vingt et trente ans, pleins de vigueur, employés comme rattacheurs, et ne gagnant pas plus de 8 à 9 shillings par semaine, tandis que, sous le même toit, des enfans de treize ans gagnent 5 shillings, et de jeunes femmes, entre seize et vingt ans, 10 à 12 shillings. »

C’est pour faire droit à cette réclamation que la loi actuelle limite le travail des femmes dans les manufactures de coton, de laine, de fil et de soie, à douze heures par jour. On s’explique l’importance de la mesure quand on réfléchit que les femmes et les jeunes filles comptent parmi les ouvriers des manufactures dans la proportion d’environ soixante pour cent[8]. Réglementer le travail des femmes, c’est donc limiter par le fait celui des hommes, car aucune fabrique ne peut marcher après que la moitié de ses ouvriers en est sortie ; mais la gravité de cette clause tient beaucoup plus au principe nouveau qu’elle introduit dans la loi, qu’à la limite même à laquelle le ministère s’est arrêté. Bien peu de manufacturiers prolongent aujourd’hui le travail au-delà de douze heures effectives par jour[9], et le représentant de Manchester, M. M. Gibson, a déclaré dans la chambre des communes que, sans approuver le bill, les manufacturiers étaient disposés à l’accepter.

Le danger vient de ce que, le principe de la limitation une fois posé, chacun veut reculer la limite à son gré. Le gouvernement accorde douze heures ; lord Ashley propose dix heures ; un manufacturier qui représente la ville d’Oldham, M. Fielden, prétend que les ouvriers ne seront contens que lorsqu’on aura réduit à huit heures par jour la durée légale du travail ; enfin l’héritier de lord Grey, lord Howick, renchérissant sur toutes ces restrictions, demande que l’on rétablisse les corporations d’arts et métiers. À force de s’écarter de la liberté, les philanthropes anglais retombent ainsi dans les erremens du moyen-âge ; il semble que l’expérience des progrès accomplis depuis trois siècles n’ait servi qu’à les ramener au point de départ.

La discussion du bill dans la chambre des communes s’est ressentie de l’incertitude et de la confusion qui règnent dans les esprits. Le 18 mars, lord Ashley a fait décider, à une majorité de 9 voix (179 contre 170), que le travail de nuit, interdit aux femmes et aux jeunes personnes, serait compris dans l’intervalle non de huit heures, mais de six heures du soir à six heures du matin, ce qui impliquait que la journée de travail ne pourrait pas excéder dix heures. À quatre jours de là, l’assemblée, ayant à régler directement le maximum légal du temps pendant lequel les femmes et les jeunes personnes seraient employées, a paru souhaiter un compromis entre l’opinion de sir J. Graham et celle de lord Ashley ; le terme de douze heures a été rejeté par une majorité de 3 voix (186 contre 183), et le terme de dix heures a été écarté par une majorité de 7 voix (188 contre 181). Il semblait donc que la chambre des communes voulût indiquer au gouvernement la limite de onze heures comme étant le terrain sur lequel la conciliation pourrait s’opérer ; mais le gouvernement a refusé de transiger. Pour désintéresser l’amour-propre de la chambre des communes engagé par des votes contradictoires, sir J. Graham a retiré le bill qui était en délibération. En même temps, il en a présenté une seconde édition, qui ne différait de la première que par des clauses accessoires, et sur laquelle la discussion s’est établie.

Entre les deux délibérations, la chambre des communes a eu les vacances de Pâques pour réfléchir, et cet intervalle a suffi pour rendre au ministère une partie de l’ascendant qu’il avait perdu. Le parlement est entré dans la voie périlleuse que le projet de loi lui ouvrait ; le Rubicon est passé : la motion de M. Roebuck, qui tendait à faire consacrer le principe de la liberté des transactions en matière de travail, n’a réuni que 76 voix sur 368 votans. Néanmoins, tout en admettant la thèse récente en Angleterre de l’intervention de l’état, l’assemblée a refusé d’aller plus loin que le gouvernement. L’amendement de lord Ashley a été repoussé cette fois par une majorité de 138 voix.

Si l’on ne considère que les forces respectives des partis dans la chambre des communes, l’amendement aurait dû réussir. En effet, la seule opinion décidément contraire est celle des radicaux et des économistes qui forment, comme la motion de M. Roebuck l’a fait voir, une très faible minorité. Si l’on joint à ceux-là l’état-major ministériel, les hommes dont la raison d’état règle toujours la conduite, on aura l’ensemble assez peu imposant des adversaires naturels de lord Ashley. Quant à ses partisans, bien que les motifs qui lui avaient valu leur concours ne fussent pas les mêmes pour tous, ils lui apportaient, avec l’autorité du nombre, une égale et formidable ardeur. C’était d’abord le parti philanthropique coalisé avec le parti religieux ; venait ensuite l’aristocratie foncière, enchantée de faire diversion à la ligue qui a pour objet l’abrogation des lois sur les céréales en provoquant une espèce de guerre civile dans les districts manufacturiers ; enfin le parti whig s’y jetait, lord Palmerston et lord John Russell en tête, dans l’espoir de battre en brèche le ministère, et au grand scandale de tous ceux qui étaient demeurés fidèles aux convictions que ces hommes désertaient.

Je ne puis pas croire que l’influence du ministère ait suffi pour dissiper cette conjuration. Sans doute sir Robert Peel et sir J. Graham ont rallié quelques-uns des leurs, en leur faisant comprendre que le sort du cabinet, que la politique des tories était en question ; toutefois une cause plus puissante a dû agir sur la chambre ; cette cause, je la vois dans l’état même du pays. Malgré les excitations de la presse, l’Angleterre est restée non pas froide, mais hésitante et embarrassée. Les manufacturiers ne se sont pas montrés unanimes contre l’amendement de lord Ashley, ni les ouvriers en sa faveur. Le vieil Oastler, promenant son fanatisme éloquent de ville en ville, dans les comtés d’York et de Lancastre, n’a pas traîné, comme il s’en flattait, des flots d’ouvriers après lui. Le clergé dissident, qui domine dans les districts industriels, est resté neutre ; le clergé de l’église établie, malgré des exemples individuels, n’a pas encouragé l’agitation. Le Times lui-même, cet apôtre de la pensée philanthropique, a ses momens de doute. En présence de l’activité renaissante des manufactures, tout le monde craint de porter la cognée dans le tronc de cet arbre, qui est, suivant lord Ashley, la racine du mal, et, suivant le ministère, la racine du bien. Rien ne prouve mieux cet embarras universel que le spectacle de la chambre des communes, qui n’avait pas réuni plus de 369 membres dans les premiers votes, et où ceux qui se sont abstenus représentent près de la moitié de l’assemblée.

Les propriétaires fonciers sont en majorité dans le parlement britannique ; ils ont tenu un moment le sort des manufactures dans leurs mains. Si l’amendement de lord Ashley ne devient pas la loi de la grande industrie en Angleterre, c’est assurément parce qu’ils ne l’ont pas voulu ; et s’ils ne l’ont pas voulu, c’est, indépendamment de la raison politique, parce qu’ils ont compris la solidarité étroite qui lie les unes aux autres les diverses aristocraties. Toute restriction apportée à la durée du travail aurait diminué les profits des manufacturiers, et la détresse des manufactures aurait rendu inévitable l’abolition des droits qui frappent l’importation des grains étrangers. Ils se sont donc refusé le plaisir de la vengeance, de peur, comme dit le Times, d’avoir à payer leur écot.

Quel eût été l’effet immédiat d’une loi qui, en limitant le travail des femmes dans les manufactures à dix heures par jour, aurait arrêté ainsi, avant le terme ordinaire de leur course, les forces de la vapeur et le mouvement de l’industrie ? Les hommes les plus compétens arrivent, sur ce point, aux conclusions les plus opposées. M. Senior[10] suppose que, si l’on réduit d’une heure la durée du travail, le bénéfice disparaît ; il y a perte, si la diminution est de deux heures. Pour rétablir l’équilibre, il faudra élever les prix de 16 pour 100, et s’interdire par conséquent les marchés du dehors. M. Horner[11], prenant une autre base de calcul, admet que telle manufacture perdra, les salaires restant les mêmes, 850 livres sterling dans l’année par le retranchement de la première heure, et, si l’on retranche deux heures, 1,530 livres sterling ; que si le manufacturier, comme il est probable, fait supporter la perte à ses ouvriers, ceux-ci verront diminuer leur salaire de 13 pour 100 dans le cas de la réduction de la journée à onze heures, et, dans le cas de la réduction à dix heures, de 25 pour 100.

Tous ces calculs me paraissent forcés. Avant l’acte de 1831, les manufactures travaillaient 70 à 80 heures par semaine ; depuis cet acte, le plus grand nombre des ateliers ne marchent plus que 69 heures, c’est-à-dire 9 heures le samedi, et 12 heures chacun des autres jours. Cette réduction moyenne de 5 à 6 heures de travail par semaine a-t-elle fait fermer les filatures et ruiné les manufacturiers ? On aurait mauvaise grace à le prétendre ; car, postérieurement à l’acte de 1833, le comté de Lancastre s’est couvert de constructions nouvelles, et les années 1835, 1836 et 1837 ont été, pour les fabriques de l’Angleterre, l’ère de la plus grande prospérité. Je puis donc légitimement conclure de ce précédent qu’une nouvelle limitation, soit directe, soit indirecte, ne produirait pas tous les désastres que l’on prévoit. Chacun sait que les ouvriers ne font, vers la fin de la journée, que des efforts languissans, et que le sentiment de la fatigue l’emporte alors sur les suggestions de l’intérêt personnel. En retranchant deux heures de la journée, on ne retrancherait donc pas une somme proportionnelle de travail, et ce résultat, démontré par de nombreuses expériences, suffit pour invalider les hypothèses purement théoriques de M. Senior.

Toutes les fois que les manufacturiers sont gênés dans l’emploi des ouvriers, ils les remplacent par des machines. C’est ainsi que les coalitions et les exigences incessantes des ouvriers fileurs ont amené les filateurs à doubler la longueur des mule-jennys, à les porter de 300 broches à 700, ou à se servir de ces machines à filer qui semblent se mouvoir elles-mêmes (self acting), et que les ouvriers désignent par le sobriquet de fileur en fer (cast iron spinner). Si la loi réduisait la journée, dans les manufactures, à dix heures effectives, il est donc probable que les fabricans feraient face à cette difficulté par une augmentation dans leurs moyens mécaniques. La production resterait la même, mais le rapport du capital fixe au capital roulant changerait notablement ; le fabricant dépenserait moins en salaire et davantage en matériel.

Ceci soit dit pour dégager la question des exagérations qui l’obscurcissent. Au total, la réduction des heures de travail ne peut manquer d’amener une diminution quelconque dans les profits du capitaliste, dans le salaire de l’ouvrier, et dans l’importance de la production ; et quand cette diminution ne serait pas de nature à interrompre la prospérité ou à aggraver la détresse de l’industrie, le législateur n’aurait pas le droit de l’infliger aux classes qu’elle concerne. Fixer un maximum pour la durée du travail, c’est établir sous une autre forme un maximum aux salaires, c’est aussi, quoique moins directement, régler le prix des objets fabriqués. Cependant, si le gouvernement met une limite aux bénéfices du capital et du travail, il doit logiquement donner à l’un et à l’autre sa garantie contre les pertes éventuelles qui sont inhérentes à toute spéculation. Du système qui constituerait l’état assureur général des industries et des existences individuelles, au système qui lui attribuerait le monopole de la fabrication et de la propriété, il n’y a réellement qu’un pas. Ce pas, le vice-roi d’Égypte l’a franchi. Les fellahs égyptiens sont-ils plus heureux que les ouvriers anglais ?

On a demandé aux partisans du système restrictif de quel droit ils prétendaient frapper les industries qui se servaient de la vapeur, tandis que les autres restaient en dehors de leurs règlemens. Le Times répond : « Les manufactures sont de grands rassemblemens que l’on peut surveiller. Leur grandeur même et la place qu’elles occupent dans le système social constituent une nécessité législative. La loi ne s’occupe pas des petites choses (de minimis non curat lex). La machine à vapeur est, pour ainsi dire, un quatrième pouvoir dans l’état : elle fait des maux particuliers un mal public ; mais heureusement sa grandeur même, qui pourrait produire des conséquences intolérables, la rend susceptible d’être réglée. Elle ne peut pas cacher l’oppression derrière les murailles ; ses dimensions et sa force, qui en font un agent de la puissance publique, lui imposent des devoirs envers la société[12]. » Le raisonnement de lord John Russell est emprunté à un autre ordre d’idées. « Il y a un principe qui domine toute législation ; c’est de n’invoquer l’intervention de la loi que là où elle doit produire plus de bien que de mal. Quelle est la règle générale en matière de lois criminelles ? On déporte ou l’on met en prison un individu qui a dérobé quelques livres de pain ; mais on n’a jamais tenté de punir les individus bien autrement coupables qui, par leur ingratitude ou par leur trahison, ont abrégé l’existence de leurs bienfaiteurs. Pourquoi cela ? Parce que, si l’on intervenait dans toutes les transactions de la vie, il en résulterait plus de mal que de bien[13]. »

Voilà des argumens à peine spécieux. Et d’abord la loi criminelle ne se règle pas, tant s’en faut, d’après la définition vague et un peu grossière qu’en donne ici lord John Russell. Elle frappe tous les actes mauvais qu’elle peut saisir, sans avoir égard aux conséquences ; ce n’est pas la prudence qui en est le principe, c’est le droit. Elle s’étend jusqu’où s’étend le pouvoir de l’homme dans la société, et la conscience échappe seule à son action. À celle-ci le domaine intérieur, à celle-là le domaine extérieur. L’analogie que lord John Russell s’efforce d’établir entre le droit du législateur en matière de crime et son droit en matière d’industrie manque donc absolument d’exactitude. Quand même d’ailleurs on pourrait y souscrire, il resterait encore à établir que dans une législation restrictive la somme du bien possible l’emporte sur celle du mal possible ; preuve que l’on ne fournira pas, car on est ici en présence de l’inconnu.

Je comprends mieux l’argument du Times. Je comprends que les chefs de la grande industrie, ceux qui agglomèrent les hommes sous leurs ordres par centaines ou même par milliers, soient responsables envers la société de la puissance qu’ils exercent, et deviennent en quelque sorte des fonctionnaires publics ; je comprends que la société règle l’usage de la vapeur et de l’eau, ces armes puissantes du travail, comme elle règle l’usage des armes de guerre, et entre autres de la poudre à canon. Il est juste, il est nécessaire d’imposer aux manufacturiers, qui emploient des forces aussi redoutables, les restrictions que commande l’intérêt de la sécurité, de la salubrité, de l’éducation. Néanmoins, en protégeant les travailleurs, il faut respecter la liberté de l’industrie. Le capital a sa puissance d’expansion comme la vapeur, qui peut faire explosion, si on la comprime. Qui voudrait dépenser deux ou trois millions de francs aux bâtimens et au mobilier mécanique d’une filature, si la loi prescrivait le nombre des ouvriers ou la durée du travail ?

Ajoutez que cela ne peut pas se faire sans inégalité, c’est-à-dire sans injustice. « Lorsque je soumets, dit sir Robert Peel, à des restrictions légales le capital qui s’applique à une certaine industrie, je ne laisse point les choses au point où je les avais prises ; je donne une prime aux industries qui demeurent affranchies de ces restrictions. Sans parler de l’agriculture, les industries placées en dehors de la loi comprennent la métallurgie, la quincaillerie, les articles de Birmingham et de Sheffield, la poterie, la fabrique de porcelaine, la verrerie, la mercerie, la bonneterie, les impressions sur étoffes, les blanchisseries, les teintureries, les manufactures de papier, de cordage, de placage, de gants, les articles de mode et de lingerie. Je vais donc laisser au manufacturier, dans toutes ces branches du travail, le droit illimité d’employer des femmes et des enfans ; or, dans certaines de ces fabriques, le travail est entièrement ou presque entièrement exécuté par des enfans et par des femmes… Dans la manufacture d’écrous, les femmes représentent 85 pour 100 du nombre total des ouvriers… Dans la lingerie, on les emploie quatorze, quinze, et jusqu’à seize heures par jour… Est-il juste de soumettre à des restrictions aussi sévères les manufactures de coton, pendant qu’on ne touche pas aux ateliers dans lesquels les femmes de tout âge sont employées aussi long-temps ? Que si nous étendons jusque-là le domaine de la loi, alors l’injustice cesse ; mais nous adoptons un principe qui conduit à une intervention constante et universelle dans toutes les branches du travail. Il faut désormais entrer dans l’atelier et dans la maison ; il faut établir un système d’inquisition domestique et de tyrannie, préparer une armée d’inspecteurs et de sous-inspecteurs. C’est là une tâche au-dessus des forces de l’homme, et, en supposant que l’on parvînt à l’accomplir, le système deviendrait bientôt si odieux, que le peuple se lèverait en masse pour le renverser[14]. »

Ce raisonnement est sans réplique. Si l’on veut limiter l’intervention de l’état aux manufactures de coton, de laine, de fil et de soie, on commet une insigne injustice ; si on l’étend à toutes les branches de l’industrie, on se propose l’impossible. Pour venir au secours des misères ou pour corriger les excès du travail, la philanthropie doit donc chercher d’autres moyens que l’action tantôt incertaine et tantôt tyrannique de la loi.

Par une contradiction bien étrange, le même lord Ashley qui s’adresse au parlement pour réduire la durée du travail dans les manufactures, voulant obvier au même mal dans les ateliers de modes et de lingerie de la capitale, n’a fait appel qu’à l’esprit d’association. De concert avec lord Dudley Stuart, il a fondé à Londres une société qui a pour objet de déterminer les chefs des principaux établissemens à ne pas prolonger la journée au-delà de douze heures par jour, et les dames de l’aristocratie à donner un intervalle suffisant pour l’exécution de leurs commandes. Si l’on en juge par le commencement de succès qu’obtient une autre association de la même nature, fondée par les marchands drapiers, cette entreprise charitable n’avortera pas. Cependant, pourquoi ne pas appliquer aussi aux manufactures de coton ou de laine les procédés que l’on réserve pour les ateliers métropolitains ? S’il est réellement dans l’intérêt bien entendu des fabricans ainsi que des ouvriers de retrancher de la journée les heures qui produisent la fatigue et qui sont par conséquent plus ou moins stériles, pourquoi ne pas se borner à leur ouvrir les yeux ? pourquoi ne pas laisser à leur conviction éclairée le soin de faire ce que la loi exigerait en vain ?

Le législateur ne doit que la liberté aux adultes, mais il doit protection aux enfans et aux adolescens. On concevrait donc que le bill qui réduit le travail des enfans à six heures et demie par jour fixât, s’il faut en venir là, un maximum de douze heures à celui des adolescens jusqu’à l’âge de vingt-un ans, comme le demandait en 1841 le ministère whig. Si quelque manufacturier se trouvait gêné par cette règle, il aurait la ressource de n’employer que des hommes faits. Pourtant il faudrait que la prescription fût impérative pour toutes les industries, à l’exception de celles à qui le foyer domestique sert d’abri ; le moyen de contrôle, je l’ai déjà dit, serait, non pas dans les visites plus ou moins fréquentes des inspecteurs, mais dans un bon système d’éducation. Que l’on rende la présence obligatoire à l’école pour les enfans pendant une partie du jour, et le soir pour les adolescens, et l’on atteindra le seul but raisonnable que doive se proposer le pouvoir social.

Faut-il considérer les femmes adultes, ainsi que le demandent sir J. Graham et lord Ashley, comme n’ayant pas leur pleine liberté d’action et comme vivant dans cet état de minorité qui réclame la tutelle de la loi ? Ce serait forcer le sens des faits. La femme, en perdant la protection de la famille et du législateur, acquiert par compensation celle de l’époux qu’elle a choisi. Relativement au travail, le mari et la femme ont la même indépendance ; ils ne sont liés que par leurs besoins. C’est à diminuer le poids de ces nécessités qu’un gouvernement prévoyant devrait s’attacher. « L’excès de travail, dit le Times avec raison, n’est, sous une autre forme, que l’insuffisance du salaire. » Mais qu’est-ce qui fait l’insuffisance du salaire, sinon la cherté du pain, du sucre, du thé, et de tous les objets de consommation frappés par l’impôt ? Que l’on modère donc l’impôt, celui qui profite au propriétaire foncier comme celui qui ne profite qu’à l’état ; pour améliorer le sort des classes laborieuses, c’est le chemin le plus court et le plus sûr.


Léon Faucher.
  1. Voyez la première partie dans la livraison du 1er mai.
  2. Select committee on the employement of children in factories, may 1816.
  3. Letter to the Times editor, 30 march 1844.
  4. Le docteur Hawkins, ayant examiné à Manchester la différence qui pouvait exister entre des enfans de différentes conditions, donne le résultat suivant :

    Sur 350 enfans ne travaillant pas dans les manufactures, Sur 350 enfans travaillant dans les manufactures,
    21 étaient en mauvaise santé, 73 étaient en mauvaise santé,
    88 dans un état moyen de santé, 134 dans un état moyen de santé,
    241 en bonne santé. 143 en bonne santé.

  5. Letters on the factory act, by Nassau Senior.
  6. « Avant la promulgation de l’acte de 1843, la durée du travail dans les manufactures était en moyenne de quatorze heures par jour ; il se prolongeait souvent toute la nuit. » (Rapport de M. Baker, Sanitary condition, etc.)
  7. Les pétitions adressées à la chambre des communes contre le bill de 1843 étaient couvertes de deux millions de signatures.
  8. En 1839, sur 423,735 personnes employées dans les manufactures du royaume-uni, on comptait 245,034 femmes ou jeunes filles, à peu près 58 pour 100 du nombre total.
  9. À Manchester, cinq filatures de coton sont dans ce cas.
  10. Letters on Factory act, 1836.
  11. Sir J. Graham’s Speech, 15 march 1844.
  12. Times, 12 march 1844.
  13. Lord John Russell’s Speech, 3 may 1844.
  14. Sir Robert Peel’s Speeches, passim, 18 march, 3 may.