À soi-même : Journal (1867-1915)/Chintreuil et Prud’hon

Texte établi par Introduction de Jacques Morland, H. Floury, Éditeur (Notes sur la vie. L’Art et les Artistesp. 147-148).

CHINTREUIL ET PRUD’HON

Que de pensées se réveillent en moi à l’heure où ces deux maîtres ont leurs œuvres réunies en même temps et côte à côte en une exhibition solennelle. Deux collections toutes personnelles et particulières réunies aux Beaux-Arts par les soins d’une amitié généreuse et patriotique attirent, mais un peu tard, l’élite des amateurs, vers deux génies unis par un côté commun de leurs destinées. On ne peut s’empêcher de méditer sur le sort commun de ces deux hommes de génie, méconnus à peu près durant leurs vies, goûtés après leur mort dans les prémices de leur gloire. Prud’hon fut en effet contesté durant sa vie ; son esprit si tendre et si passionné fut éclipsé durant le Premier Empire par l’éclat scolastique et pédantesque d’une école où David primait avec tout l’éclat et l’autorité d’une grande renommée. Qui pouvait lire, nous le voyons maintenant, dans ces pages, si sincèrement animées, qui pouvait voir alors la grâce aimante et douce contenue dans ces dessins de si simple apparence, lithographies pour la plupart, à un moment où la lithographie elle-même n’était qu’à son berceau ? Certes les peintres officiels d’alors auraient singulièrement souri si l’on était venu leur dire que, cent ans plus tard, leurs œuvres seraient ridiculement démodées, ces plates nudités imitées faussement de l’antique, alors que les marbres nouvellement découverts, n’avaient pas encore permis d’en découvrir les beautés premières. Ils auraient souri, et consciencieusement, si les casques, les tuniques, tout l’appareil antique eût été méprisé, écarté, pour leur préférer la simple expression d’une âme sincèrement passionnée par qui l’amour, la grâce, la beauté elle-même, dans ce qu’elle a de jeune et de divin, révélaient l’antiquité elle-même en ce qu’elle avait d’éternel, l’amour.

Certes, la destinée se déroule ainsi pour chaque chose, avec une logique et une sûreté dont l’artiste n’est pas toujours conscient ; les contemporains de Prud’hon n’y voyaient pas aussi clairement que lui ; lui seul, par la docilité de sa conscience d’artiste et par la loi qui plane sur toute chose, sentait probablement que son art n’était pas tant que cela dans le mauvais chemin.

Ce que nous disons là, nous le pensons aussi de Chintreuil, de cet artiste sévère et chaste que le sort unit pour un instant à l’artiste dont nous venons de parler. Comme pour Prud’hon, l’heure n’était point venue pour ce génie tendre et doux, qui se révèle simplement, dans une forme si discrète, et dont les réserves profondes et passionnées ne trouvent d’écho que dans un nombre d’âmes choisies.

Chintreuil eut en effet une vie retirée et austère. Le succès n’eut jamais pour lui ce grand éclat que jettent quelques talents plus extérieurs et plus mâles, pour qui la foule semble plus éprise. Il est à l’abri de ces réactions violentes qui, de nos jours, ont placé trop bas certains noms et placé trop haut certains autres. Sa gloire, comme son œuvre, paraît lentement, faiblement, et semble craindre le bruit du grand jour. Elle s’achemine ainsi sans emphase pour s’imposer plus longtemps et plus sûrement. Il en est ainsi pour tous ceux qui l’appellent à eux par les voies austères d’une conscience sévère et d’une application rigide.